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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 18 - juin 2007
L'aigreur des prix doux
ANGUS SIBLEY
Rien n'est bon marché s'il est superflu; ce dont on n'a aucun besoin est cher, même s'il ne coût qu'un sou.
PlutarqueLes lignes aériennes à bas coûts offrent un défi énorme à la recherche de la diminution des gaz à effet de serre.
Matthew Page, Institute of Transport Studies, université de Leeds (Angleterre), voir International Herald Tribune, 13 juillet 2006, page 10On oublie déjà la disparition du pétrole moyen-oriental bon marché?
L'obsession des prix bas
Le désir de baisser les prix est devenu une obsession. Lutter contre la vie chère! Supprimer les tendances inflationnistes! Battre en brèche les coûts de production! Voilà quelques expressions diverses d'une même idée-fixe; la réclamation des électeurs, le promis douteux des hommes et femmes politiques, le saint-graal des économistes, l'obsession myope de la Banque centrale européenne.
Nous voulons tous tout acheter aux prix plus doux. Pourtant, les prix doux ont trop souvent des arrière-goûts amers. Parcourons-en quelques exemples.
1. Le prix payé par l'un est le revenu gagné d'un autre.
Les politiques économiques qui favorisent les prix bas ont donc tendance à déprimer les salaires. Par exemple, en Amérique, les villes du sud ont largement accepté les implantations Wal-Mart (celles du nord y ont été plus réticentes). On raisonne que Wal-Mart sert à l'intérêt publique en proposant des prix plus intéressants que ceux de ses compétiteurs. Mais Wal-Mart, une entreprise extrêmement agressive et expansionniste, a fait disparaître beaucoup de ses concurrents. Cette stratégie repose sur ses piètres taux salariaux. L'expansion de Wal-Mart a eu pour conséquence une nette dépression des salaires dans la grande distribution américaine.
Plus généralement, la recherche des bas coûts et des petits prix a déstabilisé et empiré un peu partout le statut des employés. A quoi bon les prix plus doux si, en conséquence, nos revenus sont moins sûrs et plus faibles?
2. L'obsession de la concurrence
La pensée économique conventionnelle insiste que, pour minimiser les prix, nous devons maximiser la concurrence. Selon Tommaso Padoa-Schioppa, économiste et ministre des finances italien, ancien directeur de la Banque centrale européenne, la meilleure stratégie anti-inflationniste serait (1) une politique monétaire rigoureuse et autant que possible de concurrence.
Autrement dit, nous devons mettre les vendeurs sous la plus grande pression compétitive, au profit des acheteurs. Mais tant qu'on gagne sa vie, on est vendeur. En travaillant, on vend son temps et ses habilités, ou on vend ce qu'on produit. En serrant les vendeurs, nous nous serrons nous-mêmes. Nous nous imposons ainsi des stress pénibles, parfois insupportables. Entre leurs conséquences on compte le phénomène tragique du suicide au travail.
3. La concurrence désentravée abîme le réseau de fournisseurs
En Grande-Bretagne, en 1995, fut abandonné l'accord sur les prix au détail des livres (le Net Book Agreement). Depuis, la librairie indépendante s'est sérieusement rétrécie. Le nombre de magasins appartenant à des entreprises de petite taille (de un à cinq magasins) a chuté (2) de 1.894 en 1995 à 1.422 récemment, une baisse de 25%.
On voit le même problème dans tous les commerces; la concentration vers les grandes entreprises favorise la productivité et les prix bas, mais endommage les réseaux de distribution. On se trouve de plus en plus limité à quelques grandes chaînes à l'exclusion des spécialistes indépendants.
4. Les viandes pas chères sont disponibles grâce à l'élevage intensif
Pourtant, selon Florence Burgat (3), directeur de recherche à l'INRA (institut national de la recherche agronomique), l'élevage intensif est un système qui permet de produire beaucoup de viande à un coût très bas, mais au prix d'une souffrance inimaginable pour les animaux.
5. La destruction de nos industries
Selon la théorie économique libérale, il est interdit de chercher en aucune manière à restreindre les importations en provenance des pays à bas coûts. Toutes celles-là sont les bienvenues, parce qu'elles baissent nos prix de détail. Mais quelles en sont les conséquences?
Nous risquons de perdre nos propres industries fabricantes. Pour les libéraux, pas de problème! Selon eux, aucun manufacturier inapte à concurrencer les fabriques du tiers-monde aux salaires dérisoires, aux heures de travail exorbitantes, n'a le droit de survivre. Et nous n'avons raison de rien fabriquer nous-mêmes, si nous pouvons l'acheter moins cher à n'importe quelle fabrique zolienne lointaine.
Pourtant, il y a trente ou quarante années, les Japonais furent des producteurs à bas coûts; aujourd'hui, ils sont devenus chers. Le jour arrivera où les Chinois ne braderont plus de camelote. Et si nous serions alors devenus lourdement dépendants sur eux pour tous ces produits que nous ne serions plus capables de fabriquer?
On oublie déjà la disparition du pétrole moyen-oriental bon marché ?
6. Petits prix, gros risques
La vague des importations apporte trop de pacotille. Heureusement, l'Europe possède un système d'alerte sur les produits dangereux, RAPEX, qui permet de signaler à la Commission européenne la présence sur le marché des produits non conformes aux normes européens de sécurité. En 2006, RAPEX a identifié 924 produits présentant des risques graves pour la santé et la sécurité des consommateurs. Ces produits auraient été obligatoirement retirés du marché. Mais ils auront sans doute déjà fait des dégâts…
D'où vient tout ce toc? La Chine en est la source majeure (440 produits sur 924). Mais il ne faut pas trop vilipender les Chinois; les pays européens eux-mêmes ont fourni 195 produits inacceptables. Les pays les plus coupables sont l'Allemagne (42 produits), l'Italie (38) et le Royaume-Uni (26). N'oublions pas non plus les Etats-Unis (27).
Quels sont ces vils produits ? Les grandes catégories, intégrant 75% du total, sont les jouets, les appareils électriques, les véhicules à moteur (notamment les minimotos), les équipements d'éclairage et les cosmétiques.
7. Les produits jetables
Réparer, madame? Ça, c'est quoi? Voilà le propos même d'un vendeur de boutique photographique à Londres, auquel mon épouse avait demandé la réparation d'un appareil. Autrefois, on fabriquait des produits à longue vie qui se réparaient, qui s'adaptaient. Désormais on fabrique des produits à courte vie, irréparables, jetables. On gaspille les matériaux, on comble les poubelles; ce n'est pas du tout bon pour notre environnement. Mais le roi Marché n'en a cure.
8. Les vols low-cost polluent l'atmosphère
Tout le monde aime voler à bas coût! Pourtant, l'éclat de l'offre des vols à petits prix en a gonflé la demande; le trafic aérien est donc en plaine expansion. Ce n'est guère compatible avec le besoin de restreindre les émissions de gaz à l'effet de serre. La Japan Airlines est une entreprise au chiffre d'affaires pareil à celui de l'East Japan Railway; la ligne aérienne dégage sept fois plus de gaz carbonique que le chemin de fer (4).
La solution sera probablement de faire payer les entreprises de transport une taxe proportionnelle aux pollutions générées, ce qui se montra assez sérieuse par rapport au prix d'un billet bradé. Tant pis si vous avez pris l'habitude de voler fréquemment à prix dérisoire. Mais préférez-vous que le climat de la planète se dégrade de façon désastreuse?
9. L'obsession de la productivité baisse la qualité des services
Le gouvernement étudie la mise en place d'un standard téléphonique opérationnel permettant de répondre précisément aux gens, notamment aux personnes âgées, non par le biais d'un standard automatisé mais par l'entremise de personnes dûment formées.
Dixit ainsi Renaud Donnedieu de Vabres lors d'un débat sur la modernisation de la diffusion audiovisuelle (Assemblée Nationale, 20 décembre 2006).
Monsieur l'ancien ministre nous y dévoile un rêve. Un rêve irréalisable pour quiconque cherche des renseignements chez la plupart de nos grandes organisations. Car elles ont presque toutes été séduites par cette invention odieuse, le standard automatisé avec sa voix plate qui vous ordonne d'appuyer sur bouton après bouton et de patienter des minutes interminables facturées 34 centimes chacune. Tout cela dans le but de baisser les coûts et donc, on l'espère, les prix. Qui d'entre nous ne préférerait pas les prix un petit peu plus élevés contre un service véritable au standard?
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Références
1 Tommaso Padoa-Schioppa, lors d'un entretien avec la RAI, août 2002
2 Statistiques de la Booksellers' Association, Londres
3 Florence Burgat, Le Monde, 6 mai 2007
4 Voir Le Monde Economie, 19 décembre 2006, page iv