Essais trimestriels (en français et en anglais) sur le thème "Penser autrement l'économie"
No. 51 - mars 2011
De la bonne théorie économique indienne
ANGUS SIBLEY
Je reprends ma série de petits essais, désormais trimestriels, sur l'économie et sur des autres sujets connexes.
A la recherche de l'économie civilisée
Dans mes cinquantes articles antérieurs sur ce site, j'ai beaucoup écrit sur ce qui est mauvais dans la pensée et la pratique économique de nos jours. Mes lecteurs s'ennuient peut-être de ma critique persistante de Ludwig von Mises, de Milton Friedman, de Friedrich von Hayek et d'autres du même genre. Pourtant, j'ai une bonne raison d'avoir fait cela. Pendant les décennies récentes, ces économistes libertaires (libre-échangistes) ont eu, à mon avis, bien trop d'influence nocive sur les politiques étatiques, sur la gestion bancaire et commerciale, sur les attitudes sociales régnantes. Je pense même que l'on pourrait dire avec justice que leurs théories économiques soient largement responsable de notre actuelle pagaille atroce financière, économique et sociale. C'est pour cela que je ressens une certaine obligation de faire de mon mieux pour les dénoncer.
Cependant, la critique negative et réprobatrice devient à terme fastidieuse. Et, n'en déplaise à Thomas Carlyle,1 pas tout dans la science économique n'est lugubre. Il y a encore des économistes éclairés qui ne pensent pas que la société capitaliste soit forcément un monde d'individus qui ne recherchent que leur propres intérêt, en se rivalisant dans une concurrence féroce et permanente. Qui rejettent la théorie peu vraisemblable selon laquelle les marchés se régleraient ou s'ajusteraient de façon automatique. Que n'habite pas l'obsession de la productivité, qui nous oblige de produire toujours plus en travaillant toujours moins, malgré l'ubiquité de la surconsommation et du chômage.
Je me propose donc de choisir comme thèmes futurs certains économistes qui ont défié les conventions courantes de leur profession, en nous donnant ainsi des idées capables d'améliorer nos économies et nos sociétés, de les rendre plus civilisées, plus justes, plus satisfaisantes et plus compatibles avec les besoins humains de l'avenir.
Un économiste indien distingué montre le bon chemin
En
2008, Nicolas Sarkozy invita Sen et deux autres économistes, Joseph
Stiglitz et Jean-Paul Fitoussi, à créer une commission pour considérer
des mesures améliorées de la performance économique, pour substituer au
PIB (produit intérieur brut) conventionnel. Le rapport de la commission
parut en 2009. Dans le journal médical britannique Lancet nous pouvons lire, dans son éditorial What is Progress du 14 novembre 2009, un commentaire bref et lucide:
Le
message central du rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi est que le bien-être
humain vaut beaucoup plus que la totalité de nos ressources
économiques. Le bien-être dépend aussi de la santé, de l'ensignement,
de l'environnement, du logement, de l'accès à l'information, du
pouvoir de communiquer, de la qualité globale de notre expérience de
vie. Réduire l'idée du progrès humain à un chiffre unique néglige des
facettes de ce que les êtres humains considèrent comme de plus
important dans leur vie...Plutôt qu'un niveau absolu de richesse, la
distribution des revenus et l'amplitude des inégalités devraient
retenir notre attention - comme également nos conditions de vie et les
capacités dont nous avons besoin pour atteindre ce que nous considérons
comme primordial pour notre bonheur.
Une reaction contre l'économie amorale
La pensée économique de Sen se qualifie souvent d'héterodoxe. En quoi se distingue-t-elle de celle qui a prévalu, pendant les décennies récentes, dans la profession de l'économie? On peut deviner la perspective de Sen en jetant un coup d'oeil sur le titre d'un de ses livres (qui est en français, bien que la plupart sont en anglais): L'économie est une science morale. Dans un ouvrage antérieur, On Ethics and Economics, Sen se plaint du fait que l'économiste moderne typique, dans ses modèles économiques, présume que les motivations des êtres humains sont pures et simples dans leur tête froide, sans être polluées par des distractions tels la bonne volonté ou les sentiments moraux.2
Mes lecteurs se souvriendront peut-être qu'il y a un an, j'ai cité deux écrivains anglais contemporains, selon lesquels la plupart des économistes nient tout rapport entre la justice et les transactions économiques.3 Il y a plus d'un siècle, les historiens français Gide et Rist ont inculpé trois des pères fondateurs de l'économie 'classique': Adam Smith, Jean-Baptiste Say and David Ricardo considèrent l'homme comme uniquement mû par l'intérêt. Ils l'imaginent absorbé tout entier par la poursuite du gain.4 Cela ne fait pas justice à Smith, qui se préoccupait en effet bien plus que l'on ne le reconnaît de la moralité et de l'humanité des activités économiques. La postérité a de toute façon négligé ce côté de la pensée de Smith; elle a retenu de préférence sa conception de la main invisible, dont l'infaillibilité n'a jamais été revendiquée par Smith lui-même. Selon Sen, bien qu'il y a ceux qui naissent mesquins et ceux qui deviennent mesquins, évidemment Adam Smith s'est fait attribuer beaucoup de mesquinerie.5
Ainsi, même dès sa jeunesse, la science économique a été trop souvent aveugle à la portée morale de ses théories et de ses politiques. Elle s'est fondée pour la plupart sur trois présomptions dominantes:
(a) que les êtres humains privilégient l'action rationale censée maximaliser leurs gains économiques; que les autres motivations, aboutissant sur des actions altruistes ou non rationnelles, sont de piètre importance, n'ayant pas besoin d'être prises en compte;
(b) que les actions intéressées, realisées dans des marchés aussi libres que possible, favorisent normalement (et pas seulement fréquemment, comme l'a exprimé Smith,6) le bien commun;
(c) que le seul but de l'activité économique est de maximaliser la production des biens et des services pour le consommateur avec l'utilisation minimale du travail humain.
Par
contre, Sen est un des assez rares économistes modernes qui se sont
efforcés d'associer la science économique à la moralité et à la
justice; et pas seulement au dorlotement efficace des consommateurs
accompagné de l'enrichissement maximal des capitalistes. A son avis, la
science économique suit deux voies contrastées. Il y a la voie
'éthique', qui cherche à gérer l'économie pour obtenir la 'justice
économique', soit une répartition acceptable des ressources
disponibles. Et il y a la voie 'd'ingéniérie' qui vise la production la
plus efficace et rentable des biens et services. Sen reconnaît la
nécessité de ces deux voies. Mais il déplore la dominance exorbitante
de 'l'ingéniérie économique' dans le monde occidental depuis le 18e
siècle.
La science économique vient en aide à la politique
Sen se réfère7 à Aristote pour une perspective plus élevée des objectifs de base de la science économique. Il note que, pour Aristote, c'est la politique qui est visiblement la discipline la plus souveraine et la plus eminemment maîtresse...nous voyons que même les plus honorables des capacités lui sont subordonnées, comme la conduite des armées, l'économie, l'art oratoire...elle use de tous les savoirs qui restent...sa propre fin est à même de contenir celles de toutes les autres disciplines, de sorte que cette fin doit être le bien humain.8 D'ailleurs, la richesse n'est évidemment pas le bien recherché, puisqu'elle est utile en fonction d'autre chose encore.9Une perspective plus large sur la liberté
Sen met au défi une autre proposition de base des libre-échangistes. Ceux-ci présument en général que la seule vraie liberté soit la liberté négative, ce qui a une signification unique: soit, l'absence de l'ingérence des autres. L'individu libre ne doit pas être empêché, par les volontés ou les consignes des autres, d'agir selon ses propres choix. Pourtant, cette étroite définition de la liberté cache un gros problème. Car si l'individu se trouve empêché par des causes impersonnelles de faire ce qu'il voudrait faire, alors (selon les économistes) sa liberté n'est pas enfreinte. Comme l'explique Hayek, l'alpiniste qui se trouve piégé dans une crevasse, d'où il ne peut échapper de soi-même, is not unfree (n'est pas privé de liberté).10
Cette notion curieuse permet aux libre-échangistes d'écarter les troubles que peuvent nous infliger les marchés, tels les salaires insuffisants ou le chômage. Le marché libre, raisonnent-ils, est une force impersonnelle, qui ne peut endommager notre liberté. Pas besoin, donc, de nous inquiéter des dom mages involontaires causés par les marchés. Ceux-ci peuvent amener les gens dans le chômage, dans la pauvreté des sous-payés, même dans l'inanition; et pourtant les victimes, comme l'alpiniste piégé hayékien, peuvent rester 'libre' au sens négatif du mot. Dans le lexique des fondamentalistes du libre-échange, être libéré de la faim n'est pas un gain de liberté.
La famine sans la disette
Sen, né et élevé au Bengale, se souvient vivement du traumatisme de la famine bengali de 1943, qui entraîna la mort de quelques deux millions de personnes. C'était une 'famine de boom' qui se répandait pendant une période d'expansion massive d'activité économique,11 malgré la quasi-normalité des provisions alimentaires. Cela est arrivé à cause de la vague de prospérité qui bénéficiait à la population de Calcutta et des autres villes, en laissant de côté les travailleurs ruraux. La demande urbaine poussait ainsi les prix des denrées hors de la portée de ceux-ci. Un exemple effroyant de ce qui peut arriver quand on laisse faire les marchés!
Sen nous rappelle aussi une autre famine paradoxale, en Irelande en 1822, lors d'une perte des récoltes de pommes de terre (bien avant la famine irelandaise notoire des années 1840). En 1822, le blé était surabondant en Irelande; mais beaucoup de petits agriculteurs, qui ne cultivaient que la pomme de terre, ne pouvaient pas se payer le blé. Il y avait donc une superfluité de blé et un peuple affamé.12
Il se trouve ainsi que Sen préfère une conception de la liberté très différente que celle des libre-échangistes. Il raisonne que l'on ne peut qualifier de 'libre' des personnes qui, à cause de grande faim, sont incapables de faire ce que normalement ils voudraient et devraient faire. Cela relève du sens commun, n'est-ce pas, mais non de la théorie viennoise, qui est quelque chose de très différente. Que des personnes soient affamées par conséquence des forces aveugles du marché, ou par la malveillance de quelqu'un qui les prive de nourriture, leur manque de liberté est le même.
Autrement dit, la liberté ne signifie pas tout simplement la liberté négative, l'absence d'ingérence malveillante d'autrui. Elle signifie aussi la liberté positive,
la possibilité de réaliser ses potentialités. Pour être vraiment libre,
il faut les deux. Le propos des libertaires, selon lequel seule la
liberté négative vaille, est une des grandes perversions
intellectuelles de la théorie du marché libre.
La liberté positive de la capabilité
La conception plus large de la liberté proposée par Sen, à la différence de la conception serrée des libertaires, conduit à l'inquiétude au sujet des inégalités excessives financières. Le fait d'accroître les "capabilités" humaines doit jouer un rôle essentiel dans la promotion de la liberté individuelle.13 Puisque la pauvreté sévère restreint évidemment les capabilités personnelles, il s'ensuit que la grosse inégalité, qui implique que les gens en bas de l'échelle des revenus sont extrêmement pauvres, revient à une atteinte forte à la liberté de celles-ci.
La maladie est encore une cause de la manque de liberté personnelle. Voilà que les Etats-Unis se trouvent dans la mire de Sen: les
dispositions sociales en faveur de la santé publique qui existent aux
Etats-Unis sont plus insuffisantes que celles qu'on trouve dans bon
nombre d'autres pays beaucoup plus pauvres...dans le quartier noir de
Harlem à New York, les hommes ont moins de chances d'atteindre l'âge de
quarante ans que dans un Bangladesh affamé...si l'on admet que la
liberté individuelle (y compris la liberté positive de vivre sans
mourir trop tôt) est une responsibilité sociale, alors il faut, aux
Etats-Unis, prêter une attention beaucoup plus grande à la façon dont
sont dispensés les soins de santé et l'éducation.14 Les
statistiques démographiques mondiales montrent que les Etats-Unis
tiennent le rang 41me entre les nations du monde pour l'espérance de
vie.15
Tout cela relève de la conception sénienne de la liberté individuelle: une responsibilité sociale, ce qui est le titre du deuxième essai dans L'économie est une science morale. Il s'ensuit que, si nous souhaitons la liberté pour nous-mêmes en tant d'individus, alors nous-mêmes en tant de société devons oeuvrer vers ce but au moyen des bonnes institutions sociales et politiques publiques. Celles-ci doivent être conçues pas seulement pour protéger les individus de l'ingérence nuisible des autres, ou de l'oppression étatique, mais aussi pour assurer à tous l'accès aux ressources et aux services publiques adéquates. Nos institutions et nos politiques doivent cibler la liberté positive (l'opportunité) et pas seulement la liberté négative (l'absence de mauvaise ingérance).
Marchés libres, inegalité et maladie
On sait bien, selon l'expérience historique et récente, que la politique laisser-faire entraîne les inégalités béantes. Cela est devenu évident au XIX siècle, l'apogée original du laisser-faire, qui a provoqué les réactions socialistes et communistes que détestent si vivement les libertaires. Pourtant, si l'on déteste le communisme, on ne peut raisonnablement chercher de réproduire les dispositions sociales qui l'ont fait naître. La récrudescence récente de la pensée et des pratiques du laisser-faire fait valoir une négligence impardonnable des leçons de l'histoire. C'est un fait bien connu et indisputable que, dans une jungle capitaliste déréglementée, étant donnée la diversité des personnalités humaines, il y a ceux qui deviennent richissimes et ceux, plus nombreux, qui sombrent dans la misère. Absentes des initiatives pour restreindre ce processus, on s'engloutit dans la situation malsaine où les ploutocrates jettent des pièces aux clochards.
De
même, il est de bonnes raisons pratiques pour la 'socialisation' des
coûts médicaux, c'est à dire la partage de ces coûts par voie
d'assurance universelle. Et cette assurance doit être obligatoire. Car
s'elle ne l'est pas, certains ne paieront; et pourtant, on ne peut
guère refuser les soins aux personnes gravement malades, au
prétexte qu'elles ont choisi de ne pas payer leurs primes, mais n'ont
pas les moyens de payer leur traitement. Pourquoi? Primo, parce que ce
serait inhumain; secundo, parce que bien des maladies sont
contagieuses, ne pas les traiter faciliterait leur propagation; tertio,
parce que les personnes affligées de maladies chroniques, incapables de
travailler, deviendraient des charges durables sur l'Etat.
Ainsi Sen résume son argument sur la santé publique: le marché peut être, en effet, dans beaucoup de domaines, un puissant allié de la liberté individuelle, mais la liberté de vivre longtemps sans être victime d'une morbidité ou d'une mortalité évitables exige qu'on ait recours à une catégorie plus large d'instruments sociaux.16 Par contre, l'économiste libertaire autrichien Ludwig Baron von Mises, regardant de haut la 'classe ouvrière' comme une race de parasites parasseux, damna l'assurance santé obligatoire comme une institution qui a tendance à encourager la maladie en affaiblissant, ou en détruisant totalement, la volonté d'être en bonné santé et de pouvoir travailler.17
Le conservatisme fiscal sans extrémisme
Les
remarques de Sen sur les déficits budgétaires et sur l'inflation, bien
qu'ils remontent aux années 1990, sont encore
d'actualité. Il reconnaît que la
stabilité des prix est très important et elle peut être radicalement
remise en cause par l'indulgence et la manque de responsabilité en
matière fiscale.18 L'inflation serait un des dangers inhérents au manque de prudence; il comporte la possibilité des dérapages [et] de graves perspectives d'instabilité dynamique. Néanmoins Sen met en garde contre la poursuite bornée de l'extrémisme anti -inflationniste...une élimination totale de l'inflation qui ne tienne pas compte des sacrifices qu'elle exige.19 De même, il dénonce l'extrémisme anti-déficit. Il insiste que le sain conservatisme financier n'exige absolument pas l'élimination totale des déficits budgétaires en quelques années quels qu'en soient les coûts sociaux.2 En Amérique, d'ailleurs, aune
rupture soudaine et aussi radicale avec le passé (y compris avec la
tradition d'assistance aux personnes dans le besoin...) peut
difficilement être considérée comme un conservatisme de quelque sorte
qu'il soit.21 Bien
des soi-disant 'conservateurs' américains et européens sont en besoin
urgent d'un cours de la sagesse sénienne, mais ne semblent pas prêts à
le suivre.
La participation publique dans les decisions
Un élement fondamental de la responsibilité sociale...[est] la participation publique aux prises de décision..les questions fondamentales [économiques] se prêtent parfaitement à une discussion publique générale.22 Cette observation de Sen peut paraître banale. Il revient néanmoins au rejet radical de la philosophie des fondamentalistes du marché libre, qui sont devenus tellement influents de nos jours. Ceux-ci ne souhaitent pas que les politiques économiques se débattent dans les parlements, dans les mairies, ou dans les réunions publiques. Leur idéal serait la disparition de la politique économique, puisque c'est un processus qui implique les autorités publiques. Selon les zélateurs du marché libre, ces autorités devraient se borner aux questions de la défense, de l'ordre public, de l'exécution correcte des contrats privés. L'évolution de l'économie, selon eux, ne devrait regarder ni les ministres du gouvernement, ni les élus municipaux, ni même le grand public en référenda. Elle devrait tout simplement découler des activités non coordonnées de nous-mêmes dans les marchés.
Dans toute économie, il y a des conflits d'intérêts naturels et inévitables. En tant de travailleurs (producteurs) nous voulons vendre au prix fort notre temps de travail, nos produits ou nos services; en tant e consommateurs, nous voulons acheter tout à petit prix. Nous désirons la liberté de conduire nos voitures quand nous voulons, où que nous voulons; nous désirons aussi des rues non embouteillées. Nous cherchons emprunter aux taux bas et investir pour des rendements élevés. On peut en théorie laisser aux marchés la résolution de tous ces conflits; en pratique, les résultats pourront bien ne pas satisfaire.
Défaillances des marchés
Keynes a démontré, contre les théoristes classiques, que l'économie du libre marché n'a forcément pas tendance vers un équilibre où tous sont employés qui souhaitent travailler. Il nous a laissé un portrait vif de l'état de stagnation économique, publié en 1936 mais facilement reconnaissable dans maints lieux aujourd'hui:
Le système économique dans lequel nous vivons...semble capable de rester dans un état chronique d'activité sous-normal pour un temps considérable, sans aucune tendance notable, ou vers la reprise, ou vers l'effondrement. De plus, selon les évidences, le plein emploi, ou même le quasi-plein emploi, n'arrive que rarement et brièvement. Des variations peuvent commencer de manière forte, mais semblent s'essoufler avant d'atteindre aucun extrême, et notre sort normal est une situation moyenne qui n'est ni désastreuse ni satisfaisante.23
Par contre, que faire si la croissance non planifiée, non coordonnée nous amène dans la situation où la gent humaine consomme les ressources naturelles de façon insoutenable, et endommage périlleusement le climat mondial? Ce n'est pas une question académique, c'est ce qui arrive actuellement.
La discussion plutôt que l'assertivité
Par
exemple, l'automobiliste urbain hautain qui rechigne à prendre le métro
pourrait, lors de telles discussions, arriver à apercevoir que ses
habitudes sont nuisibles à l'intérêt général. Car si tout le monde
agissait comme lui, la circulation serait totalement, plutôt que
partiellement, embouteillée; la conduite en ville de l'auto, y comprise
la sienne, deviendrait quasiment impossible. Et l'on n'a même pas
mentionné la pollution conséquente!
Si l'on accepte la doctrine libertaire, selon laquelle les choix individuels sont sacro-saints, nullement ouverts à la modification par voie de consensus entre citoyens, alors il faut en conclure que l'économie soit une zone de guerre où les individus débridés se combattent, en insistant sur leurs propres demandes et en ne donnant aucun quartier. Le résultat, bien entendu, serait que les individus les plus forts, les plus aggressifs, l'emporteraient, tandis que les autres seraient obligés d'en tolérer les conséquences.
Sen décrit mémorablement cette situation, facilement reconnaissable dans les Etats-Unis de nos jours, et jouissant de l'approbation perverse des libertaires, qui ne voient aucun rôle pour la justice dans l'économie:
S'il est vrai que les individus, sans répit ni compromis, promeuvent seulement leurs intérêts personnels étroits, alors la poursuite de la justice sera entravée à chaque pas par l'opposition de ceux qui ont quelque chose à perdre à tout changement proposé. Et il commente ainsi: ce "modèle" d'êtres humains est non seulement déprimant et effrayant, mais il y a très peu de données qui nous prouvent que ce soit là une bonne representation de la réalite. Les individus sont influencés non seulement par leur perception de leurs propres intérêts...en effet, au nombre des choses qui semblent capable d'ébranler les hohmmes, que ce soit à Prague, à Paris, à Varsovie, à Pékin, à Little Rock ou à Johannesburg, il y a le souci des autres et le respect pour les idées.
Il y a donc une voie meilleure. Selon Sen, ce n'est pas d'une solition techniquement sophistiquée que nous avons besoin pour sortir de ce mauvais pas, mais de remèdes consensuels et efficaces, dont l'efficacité s'explique en partie par le fait qu'ils sont consensuels. Les discussions et les argumentations qui y circulent contribuent à la formation et à la révision des priorités et, comme l'a observé Frank Knight, "les valeurs sont établies ou validées et reconnues à travers la discussion, une activité qui est à la fois sociale, intellectuelle et créative".26
Et in terra pax hominibus bonae voluntatis [et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté]: ainsi se chante encore27 l'hymne antique. Comme nous l'avons noté, Amartya Sen déplore la croyance de trop des économistes, que la bonne volonté doit être exclue de la discussion économique, puisqu'elle 'polluerait' le pur raisonnement logique. Pourtant, sans la bonne volonté, nous cherchons en vain la paix et la justice, dans notre économie comme partout ailleurs. Nous avons besoin de l'espace pour le compromis, de la modération des ambitions personnelles, de la volonté d'accepter des restrictions et de partager les ressources.
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3 Voir mon essai La science économique s'occupe-telle de la justice? dans cette série, janvier 2010
4 Charles Gide et Charles Rist, Histoire de la Doctrine Economique (1900; nouvelle édition, Dalloz, Paris, 2000), livre IV, chap. 1 (p. 426)