Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 46 - octobre 2009
Le bel canto est-il périmé?
ANGUS SIBLEY
Hélas pour nous, nous avons perdu notre bel canto!
Gioacchino Rossini, dans une conversation à Paris, 1858; voir Charles Osborne, The Bel Canto operas of Rossini, Bellini and Donizetti (Hal Leonard Corporation, Milwaukee, 1994), page 1
Une forme opératique bien-aimée
Un certain critique, en écrivant vers 1880 sur la célèbre soprano Adelina Patti, alors à son zénith, affirma que ces opéras de grand-père furent obsolètes, et auraient dû normalement être rangés aux archives, mais qu'ils avaient été préservés en vie par les grands chanteurs - y compris, bien entendu, la Patti, qui fut amoureuse de ces opéras et qui les chanta à perfection. En effet, elle en était née entourée; les deux de ses parents étaient chanteurs d'opéra de l'ère bel canto. On raconte que la petite fille est monté sur une table pour chanter Casta Diva2 à ses parents, à leur grande surprise, en 1850 à l'age de sept ans.3 Un peu plus tard, en visite chez Rossini, elle aurait chanté Una voce poco fà4 avec maints embellissements et variations, comme c'était la mode de ces jours; voilà une belle aria a commenté Rossini, qui en est le compositeur?
Aujourd'hui, bien de ces opéras jugés obsolètes en 1880 n'ont pas encore pris un ride. Aucun compositeur actuel ne se vend, dans les billetteries de l'opéra, comme Bellini (1830 – 1835) ou Rossini (1792 - 1868). Et il y a là un problème. L'opéra est un art merveilleux, mais c'est un art qui ne se renouvelle guère. De nouveaux opéras font leur apparition, mais combien d'entre eux intègrent le petit groupe des tubes?
Le public réclame les mêmes opéras aux énièmes reprises, puisque n'existent pas des opéras neufs que l'on trouve aussi attrayants que les anciens. Les directeurs et les metteurs en scène qui cherchent de la nouveauté dans leur programmation recourent donc à la dénaturation souvent grotesque des vieux opéras. Cette pratique fort irritante est devenue tellement normale que les adeptes et les critiques de l'opéra se révèlent souvent déçus si un opéra classique se représente sans une scénographie et des costumes totalement anachroniques et incongrus. On accuse le directeur qui ne gâche pas ainsi les chefs-d'oeuvre anciens de manque d'imagination, de vision, de courage...
L'opéra Mireille de Gounod, créé en 1864, vient d'être monté à Paris par le nouveau directeur de l'Opéra, Nicolas Joel, qui a eu le bon sens de présenter cette belle pièce de manière authentique. Qu'aurait pu excuser le retapage, au nom de la nouveauté, de cet ouvrage que presque personne dans la salle n'aurait vu auparavent? Néanmoins, j'ai entendu bien des critiques sur la mise en scène démodée. C'est comme si, en visitant Versailles, on se mît a se plaindre que le château n'eût pas été reconstruit en béton.
La rareté des opéras neufs et attrayants suggère une question intéressante, pourtant hérétique: pourquoi est-il tenu pour impossible, ou impensable, de composer un nouvel opéra bel canto? Vous trouvez cette question ridicule? Pas si hâtif! Avant de m'accuser d'écrire des absurdités, pensez aux sonnets de Ronsard ou de du Bellay: quand ils s'écrivirent, au mi-seizième siècle, la forme du sonnet fut déjà agée d'au moins trois siècles. Cette forme déjà vétuste se révéla bonne pour les grands poètes de la Renaissance, voire pour maints autres poètes même jusqu'au vingtième siècle.
Combien de temps peut vivre un style?
Le style architectural des Grecs antiques remonte à environ 600 avant J-C; il a donc à présent quelques deux millénaires et demi. Les Romains l'ont imité et développé, mais l'architecture greco-romaine est tombée en désuétude après le déclin de l'empire romain, remplacée par la romanesque occidentale et par la byzantine orientale. Plus tard, au moyen-âge, naquit en France le style gothique, dont un des premiers exemples est la splendide basilique St-Denis, commencé environ 1120. De là, l'architecture gothique - alors dite, avec justesse, le style français - s'est répandue à travers l'Europe.
L'histoire curieuse du terme 'gothique'
Comment a-t-elle été baptisée gothique? C'est une drôle d'histoire. Les Goths n'ont eu rien à faire avec l'architecture qui porte leur nom. Il s'agit d'un peuple ancien de l'Europe centrale, qui envahit l'Italie et occupa Rome en 410 de notre ère, jouant ainsi un rôle majeur dans la chute de l'empire. Du point de vue romain, bien entendu, c'est un tribu barbare.
Or les gens cultivés de la Renaissance, fascinés par leur redécouverte de la civilisation greco-romaine, se sont épris de l'architecture classique; et, aussi étrange que cela puisse nous paraître, ils se sont mis à considérer l'architecture des grandes cathédrales moyenâgeuses comme primitive et barbare. Donc, assumant l'attitude romaine envers les Goths, ils ont appelé cette architecture, comme signe de mépris, gothique!
Désuétude et reprise
Depuis la Renaissance, l'architecture classique n'a jamais cessé d'être admirée. Le premier entre les architectes de la Renaissance à faire revivre le style classique fut Filippo Brunelleschi (1377 – 1446), créateur de la grande coupole de la cathédrale de Florence, ainsi que bien des bâtiments plus strictement classiques. Ainsi, depuis environ 1400 jusqu'aux premières décennies du vingtième siècle, les architectes ont normalement basé au moins une partie de leur travail sur un style qui avait déjà plus de deux mille ans quand Brunelleschi l'a emprunté.
De même façon, le style ecclésiastique gothique a fleuri depuis le douzième jusqu'au seizième siècle; puis il est rené dans le dix-huitième pour continuer jusqu'au début du vingtième. Les architectes néogothiques ont poursuivi leur style bien au-delà du monde religieux, en le utilisant pour les hôtels particuliers, pour les gares ferroviaires (la "cathédrale" de St-Pancrace où descendons nous les Parisiens en visitant Londres) et, bien entendu, pour les chambres des députés de Londres et de Budapest. Près de Moscou, à Tsaritsyno, se trouve un "opéra" gothique, actuellement utilisé pour les concerts et les conférences, construit pour Catherine la Grande par le négothiciste Vasiliy Bajienoff en 1778.
Un rejet brutal
Pourtant, vers 1925 l'utilisation de ces styles est devenue tout brusquement inacceptable. C'est quoi la particularité de l'an 1925?
J'ai choisi cette date tout simplement comme indication de la période où les attitudes architecturales ont changé de manière désastreuse. C'était en l'occurrence dans cette année que Le Corbusier a publié deux de ses propos les plus absurdes: la Gare du quai d'Orsay, le Grand Palais, ne sont pas de l'architecture5 et d'ailleurs plus un peuple est cultivé, plus le décor disparaît.6 Deux ans auparavent, il a offert un propos un peu plus conventionnel: la société moderne est en pleine refonte; tout est bouleversé par la machine; un rideau est tombé, refermé à jamais sur ce qui fut de nos usages, de nos moyens, de nos travaux... 7
Autrement dit, tout est désormais différent, le passé n'est plus pertinent et ne le redeviendra jamais, on ne peut remonter le cours du temps...tout ce baratin fastidieux. Néanmoins, presqu'un siècle plus tard, on a soigneusement restauré la gare d'Orsay et le Grand Palais!
Une présomption malavisée
La référence du Corbusier au rideau tombé fournit une clé précieuse à beaucoup de ce qui est mauvais dans notre culture actuelle. Reste obsédante l'idée que notre monde moderne a tellement changé que l'usage des formes artistiques traditionnelles n'est plus admissible. Celui qui oserait les employer serait totalement en décalage avec son temps; son travail, même très bien fait, serait donc sans valeur. Pourtant, il est tout à fait acceptable de s'acharner à conserver et restaurer les oeuvres d'art anciens dans toute leur gloire traditionnelle. Ainsi affichons-nous notre amour pour ces oeuvres, malgré le présumé manque de rapport de leur forme avec notre temps.
Il y a sûrement quelque chose d'erronée dans cette présomption.
C'est en effet l'expression d'une arrogance culturelle du vingtième siècle. Les modes de vie changent, bien sûr; pourtant, la nature humaine ne changent pas beaucoup. De toute façon, bien des changements du dernier siècle se sont révélés malavisés et éphémères, ayant besoin d'être renversés. On commence a remplacer, au moins en partie, le pétrole par le vent, le tout-automobile par le train, l'agriculture intensive par le bio, les dérivés complexes par une finance plus simple...dans ces cas, et dans bien des autres, on cherche à lever le rideau du Corbusier. Combien des changements nocifs du siècle passé vont en survivre le nouveau?
La pérennité des bons styles
L'architecture qui a plu aux Grecs antiques a satisfait également aux Italiens de la Renaissance, aux Anglais du dix-huitième siècle et aux Américains du dix-neuvième, sans mentionner bien des autres sociétés diverses, différentes les uns des autres, et très différentes de la Grèce de Solon. Le philosophe anglais Roger Scruton, notant que les architectes modernistes décrient avec mépris toute construction neuve en style ancien comme pastiche, remarque que cette épithète pourrait à la rigueur condamner toute architecture sérieuse depuis le Parthénon jusqu'au palais de Westminster8 [le siège du parlement britannique]. Car le Parthénon fut érigé environ 440 avant J-C, dans un style qui remonte à environ 600.
La notion selon laquelle les styles grec et gothique sont devenus brutalement et finalement périmés en 1925, suite à leur condemnation par Le Corbusier et par les gourous prétentieux du Bauhaus, est incroyable.
En effet, il existe aujourd'hui des cabinets d'architectes qui n'ont pas honte de pratiquer le style classique pour leurs nouveaux bâtiments. Parcourez, si cela vous intéresse, les sites suivants:
Robert Adam Architects (Winchester, England): www.robertadamarchitects.com
Stanhope Gate Developments (London): www.stanhopegate.co.uk
Robertson Partners (Los Angeles & New York): www.robertsonpartners.net
David M Schwarz Architects (Washington DC): www.dmsas.com
Néoclassicisme à l'opéra?
On s'est promené bien loin de l'opéra et du bel canto. Pourtant, l'architecture offre peut-être une leçon pour la musique. Si les formes classiques ont perduré si longtemps dans l'architecture - et dans la poésie - pourquoi considérer comme obsolète une forme musicale âgée de seulement deux siècles? Pourquoi serait-il impossible de composer un opéra neuf avec des arias bien structurées et mélodieuses dans les formes qu'ont aimé les spectateurs depuis la naissance de l'opéra chez Monteverdi, au début du dix-septième siècle, jusqu'au temps de Verdi vers la fin du dix-neuvième?
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1 On pourrait contredire ce constat. Les historiens de la musique ne sont pas d'accord sur ce que c'est le bel canto. Il est ceux qui affirme qu'il est strictement l'opéra italienne des dix-septième et dix-huitième siècles.
2 Casta Diva, une prière à la déesse de la lune, une aria célèbre qui demande beaucoup de la chanteuse, se trouve dans le premier acte de Norma (Bellini, 1831).5 Le Corbusier, Trois Rappels, le Volume dans Vers une architecture (Editions Arthaud, Paris, 1925)
6 Le Corbusier, L'Art Décoratif aujourd'hui (Grès, Paris, 1925), page 85
8 Roger Scruton, Hail Quinlan Terry dans Spectator (London, 20 June 2004 )