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Essais trimestriels (en français et en anglais) sur le thème "Penser autrement  l'économie"

No. 55 - mars 2012

Le bien public est primordial

ANGUS SIBLEY


La communauté formée de plusieurs villages est la cité [en grec πόλις (pólis) = ville, communauté, état, république], au plein sens du mot...formée au début pour satisfaire les seuls besoins vitaux, elle existe pour permettre de bien vivre.
Aristote, Politique, traduction de J. Tricot (Vrin, Paris, 1962), 1252b.

L'impôt n'est donc pas un prélèvement sur des richesses qui seraient créées par la seule sphère marchande; il est le prix à payer pour la création d'une richesse.
Jacques Généreux, Les vraies lois de l'économie (Editions du Seuil, Paris, 2005), vol. I,  p. 30.

Un élément central [du débat actuel] concerne la façon d'éviter une instabilité financière extrême. Car une telle instabilité est un mal public, l'éviter est un bien public. Les acteurs du système du marché ne sont en rien incités à procurer le bon ou à éviter le mauvais.
Martin Wolf, Besoin d'Etat, dans  Le Monde (Paris), 31 janvier 2012.

Un fameux économiste anglais change de cap

Le 31 janvier 2012 est paru dans Le Monde un excellent article de l'économiste anglais Martin Wolf, traduit de celui qu'il a fait paraître le 24 janvier dans le Financial Times, dont il est commentateur en chef de la rubrique économie.

Sa pièce s'appelle en français Besoin d'Etat, mais cette traduction n'est pas  des meilleures; le titre anglais est par contre The world's hunger for public goods, soit la faim mondiale des biens publics. Martin Wolf y lance une panégyrique sur l'importance capitale des bienfaits des activités étatiques dans l'économie.

Un bien public, tel que le définit Wolf, est un bien dont tout citoyen peut jouir sans payer spécifiquement ce qu'il en consomme; par exemple la sécurité nationale, ou les prestations de l'état-providence, ou l'accès aux jardins des Tuileries; et dont la jouissance d'un individu n'empêche pas celle d'un autre.  

Pourtant, ce n'est pas si longtemps que Wolf prenait des positions assez néolibérales. La sociale-démocratie européenne paraît de plus en plus impraticable...dans bien des pays ouest-européens, l'état-providence est allé trop loin1 : ces platitudes ô trop connues sont issues de sa plume en 2006. Mais aujourd'hui, il préfère nous expliquer que l'Etat moderne... a vu exploser le nombre et l'ampleur de ses activités. La tendance s'inversera-t-elle? Non.2 Et il ne voit plus guère de raison de déplorer cette tendance.

Cette conversion (depuis environ 2008) est bienvenue, car Wolf est un expert très coté sur les actualités économiques. On l'a sacré prééminent journaliste financier du monde (Lawrence Summers, économiste majeur américain et ministre de l'administration Clinton), ou premier écrivain du monde sur la finance et l'économie (Kenneth  Rogoff, professeur à Harvard).

Dans un autre article récent, Wolf raconte que dans les années soixante-dix la croyance, selon laquelle la démocratie arriverait à s'écrouler sous le poids de ses promesses exorbitantes, m'inquiétait par sa vraisemblance. Je n'en suis plus convaincu.3 En effet, il était tout à fait naturel que Wolf, né des parents juifs réfugiés en Angleterre dans les années trente, et marié à une femme d'antécédents pareils, fût partisan de l'attitude néolibérale méfiante envers la puissance étatique.

La grande erreur néolibérale

C'est l'expérience amère de l'ère du nazisme et du communisme qui a nourri la haine de l'état qu'étalent avec tellement de bruit les néolibéraux de nos jours. Paradoxalement, c'est aux Etats-Unis, pays qui a échappé aux ravages des tyrannies européennes du mi-vingtième siècle, que la rage anti-état se montre la plus virulente. Sans doute à cause des nombreux réfugiés de ces tyrannies qui (ou dont les descendants) habitent en Amérique. Mais aussi parce que le culte de l'individualisme s'est plus développé là-bas qu'ailleurs.

Sur ce thème, on peut citer les propos plutôt outranciers de certains penseurs américains des plus célèbres, tels Ralph Waldo Emerson: la société est partout en conspiration contre la virilité de chacun de ses membres;4 ou bien Walt Whitman: rien, pas même Dieu, n'est plus grand pour une personne que ne l'est elle-même.5

L'histoire de la civilisation est une histoire des biens publics. Plus la civilisation est complexe, plus les biens publics qu'il faut fournir sont nombreux...Les institutions qui ont historiquement garanti les biens publics, ce sont les Etats.6 Ainsi écrit Wolf; ses mots rappellent le célèbre diton du juge de la Cour Suprême américaine, Oliver Wendell Holmes: J'aime payer mes impôts. Avec eux, j'achète la civilisation.7 Et d'ailleurs le constat de l'économiste allemand Adolph Wagner: Plus la société se civilise, plus l'Etat est dispendieux.8

Par contre, selon la théorie néolibérale, on pourrait très bien se dispenser d'un Etat aux pouvoirs étendus et grandissants, en le remplaçant par des marchés entièrement libres, censés habilités à diriger l'économie pour le mieux sans intervention politique. On pourrait ainsi, tout en désentravant les marchés, abolir largement la politique en installant des restrictions constitutionnelles.9 Sur cette théorie, Wolf est désormais formel: pour moi, ceci est une stratégie désespérée, intellectuellement comme politiquement.

Wolf ne méconnaît pas la difficulté de l'alternatif préférable. Notre civilisation exige que soit assurée la fourniture d'un large éventail de biens publics. Les Etats, sue lesquels l'humanité compte pour lui fournir ces biens, sont impopulaires, débordés et en désaccord entre eux. Nous devons réfléchir à la manière de gérer un tel monde. Cela demandera une créativité extraordinaire.10

Pourtant, le mot  état dans ce contexte, comme le terme aristotélicien πόλις, peut porter des sens variés. La fourniture des biens publics ne relève forcément pas d'un gouvernement central ou fédéral. Elle peut être déléguée aux régions, aux villes, aux villages, même aux organismes volontaires citoyens. Voilà le principe de solidarité, selon lequel le pouvoir de décider et d'agir sur les biens publics devrait être exercé aux niveaux locaux, tant que cela soit pratique et raisonnable. Mais pas confiés à la machine marchande.  

Le mythe de la stabilité du marché

Les économistes, se plaint Wolf, ont tendance à partir du principe que la stabilité est inhérente à l'économie du marché.11 Voilà! la professeure cantabrigienne Joan Robinson l'a tout dit: le but de l'étude de la science économique est... d'apprendre à éviter d'être trompé par les économistes. Où se trouvent les excuses pour ceux qui pensent encore que l'économie du marché, une fois débridée, soit intrinsèquement stable? Ce n'est pas que la crise actuelle qui témoigne du contraire. Quid de la crise des années trente? 

Et l'on peut aller bien plus loin dans l'histoire trouble du libertarisme économique. En Grande-Bretagne, les cent années depuis la restauration de l'étalon-or [en 1819] furent marquées par des crises commerciales et financières qui se sont reproduites à peu près tous les dix ans.12 Comment donc nier l'instabilité inhérente des marchés désentravés?

Mais les économistes ont, bien entendu, leur réponse. Ils insistent que la stabilité de l'économie pure de marché peut être démontrée théoriquement. Or c'est peut-être possible, mais à condition que l'on pose des présomptions hypothétiques qui ne peuvent en aucun cas se réaliser en pratique. Donc, dans le monde réel, cette théorie est caduque.

L'obsession de la théorie

Nous touchons ici à une déficience centrale de la science économique occidentale, problème qui remonte à ses origines smithiennes. On a toujours eu tendance à théoriser l'économie plutôt que d'étudier son fonctionnement dans le monde réel.  Nous voyons chez l'économiste autrichien Ludwig von Mises cette tendance dans sa forme la plus extrême: l'économiste ne fond pas ses théories sur la recherche historique, mais sur la pensée théorique comme celle du logicien ou du mathématicien...il n'apprend pas directement de l'histoire.13

Les économistes d'exception qui ont refusé cette erreur de base ont souvent été mis a l'oubli et dénoncés comme hérétiques. Naturellement, on n'a pas pensé à les traduire en anglais, langue par excellence de l'économie anglo-saxonne néolibérale.

Les économistes allemands historicistes, qui prônaient l'observation des faits réels historiques en préférence à la théorisation, furent influents en Allemagne dans le dix-neuvième siècle et au-delà. Ils ont posé les fondements de l'économie allemande tellement réussie, de ces jours-là et encore aujourd'hui. Mais on ne les lit plus, on les ridiculise même. Le chef-d'oeuvre14 de leur vedette, Gustav Schmoller, sied sur les rayons de la Bibliothèque Nationale de France à Paris, en libre-accès, imprimé en 1979 mais en état flambant neuf, quasi jamais consulté.

Une surprise surprenante  

Les économistes orthodoxes sont tellement convaincu du bien-fondé de leur chère théorie, qu'ils peinent à reconnaître la possibilité de sa fausseté. Martin Wolf écrit que la grande surprise des dernières années a été de montrer combien la stabilité économique était difficile à assurer.15 Pourtant, pendant plusieurs décennies, on a tout fait pour rendre les économies et les marchés de moins en moins stables. Ce qui est vraiment surprenant, c'est donc la surprise ressentie par les économistes.

On a dérégulé la création bancaire des crédits; et comme si cela ne suffisait pas, on a installé un régime de vive concurrence entre les banques et autres fournisseurs de crédit. Tout cela a facilité la formation des bulles gigantesques immobilières qui ont causé tant d'agonies aux Etats-Unis, en Espagne, en Irlande...

On a permis aux grandes banques d'acquérir les maisons de courtage en Bourse, agrandissant ainsi énormément la capacité du négoce pour compte propre des actions et des obligations. Ainsi on a promu la croissance débridée de la spéculation.

On a balayé la plupart des restrictions sur le commerce international, ouvrant la chasse sur nos propres terres par les voraces producteurs à très bas coûts, ce qui a largement détruit les industries américaines et européennes. Tout cela pour bénéficier aux consommateurs.

Car la théorie libre-échangiste n'a cure des intérêts des travailleurs, qui ne seraient là que pour s'aplatir aux pieds des consommateurs. Vous ripostez que les consommateurs sont eux-mêmes des travailleurs? Taisez-vous, cela ne fait pas partie de la théorie classique. L'intérêt du producteur ne devrait être pris en considération que s'il est nécessaire pour favoriser celui des consommateurs: Adam Smith16 lui-même l'a écrit.

On s'est donc acharné à réduire la stabilité et les bénéfices de l'emploi, en remplaçant les CDI par les CDD et autres boulots éphémères, en affaiblissant les syndicats, en rabotant les retraites et autres prestations liées au travail, en imposant sans répit la productivité du travail toujours croissante, pour faire face à la concurrence mondiale débridée et maximalisée, encore un principe capital du néolibéralisme.

Et après tout cela, on éprouve une grande surprise en voyant que nos économies se montrent insupportablement instables. Vraiment? On rigole! Mais ce n'est pas amusant. Nous sommes en présence d'une véritable et grave maladie. La science économique orthodoxe est aveugle à ses propres erreurs et paralysée par sa faillite.

Le besoin absolu du bon gouvernement 

Au lieu de veiller sur la bonne conduite des Etats censés garantir le bien public, les néolibéraux s'acharnent à réduire les capacités des Etats de ce faire, dans le vain espoir que le marché puisse et veuille fournir, moins cher et plus efficacement, tous les biens publics nécessaires à notre civilisation.

Nos pénibles expériences actuelles démontrent une vérité vieille comme l'Histoire: la nécessité absolue, pour toute civilisation, d'un Etat vertueux et efficace. Certes, il existe de nombreux états qui sont tyranniques, corrompus, violents, incompétents...et il faut les remplacer.

Pourtant, là ou il y a un mauvais gouvernement, le seul remplacement qui vaille est un bon gouvernement. Etablir et maintenir cela, ce n'est jamais facile. Mais l'idée néolibérale, que l'on puisse court-circuiter le problème en minimalisant l'Etat, en cédant ses pouvoirs légitimes et nécessaires au marché désentravé: tout cela est un leurre absolu. Wolf, dans la citation d'en-tête, a raison. Le marché ne dispose ni des incitations, ni des habilités, à fournir les biens publics dont nous avons besoin.

David, roi d'Israel, dans ses dernières paroles, fut éloquent sur le thème du gouvernement sage et juste:

Celui qui gouverne les hommes avec justice gouverne avec la crainte de Dieu. Il est comme la lumière du matin au lever du soleil, un matin sans nuages, qui fait briller après la pluie le gazon de la terre.17

Des paroles tout aussi vraies aujourd'hui qu'en 970 avant J-C, date probable de la disparition de David. Le bon gouvernement, garant des biens publics, est primordial. Ceux qui songent à le remplacer par un mécanisme impersonnel et 'autorégulateur', le marché libre, se trompent fondamentalement.

Car le marché n'a pas vocation de gouverner. Il a une vocation très importante, mais très différente: assurer la provision par nous les producteurs de ce que demandent nous les consommateurs en tant qu'acheteurs individuels. Il serait stupide de nier l'importance de cette fonction.

Pourtant le marché n'assure point la justice dans la distribution des richesses; par contre, ses adeptes les plus entêtés nient la possibilité même d'une telle justice. Le marché n'assure non plus bien des besoins de la société civilisée. Le respect de la loi, la propreté de la ville, la conservation de l'environnement, la défense contre le terrorisme ou l'invasion: tous ceux, et bien d'autres biens communs, sont des biens publics. Tant de richesses dont nous bénéficions en commun plutôt qu'individuellement, que nous devons donc acheter en commun plutôt qu'à travers le marché.

Le bien public est désormais supranational

Notons d'ailleurs une autre réflexion capitale de Wolf sur les biens publics: La stabilité économique est un bien public mondial...de même que l'est la lutte  contre le crime organisé, contre la contrefaçon, contre le piratage et, surtout, contre la pollution. Comme le sont aussi la santé et l'éducation...Nos Etats ne peuvent les garantir chacun de leur côté. Ils doivent coopérer.18 Voilà une excellente raison pour que nous, les Européens, continuent de développer notre coopération au sein de l'Union européenne, sans céder de terrain aux sirènes de la ringarde souveraineté absolue des états-nations.

Une très bonne nouvelle             

Terminons sur une note positive. Que Martin Wolf, un des économistes britanniques les plus en vue, les plus respectés, temoigne de son rejet d'au moins une partie de la philosophie néolibérale, c'est vraiment une très bonne nouvelle. Que d'autres de sa profession suivent nombreux son bon exemple!

    * * * * *
ANGUS SIBLEY est l'auteur de The 'poisoned spring' of economic libertarianism
(PAX ROMANA, 2011)

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Références

1   Martin Wolf, Time to reevaluate the European  social model dans Economist's View (2006) (http://economistsview.typepad.com/economistsview/2006/02/martin_wolf_tim.html).

2  Martin Wolf, Besoin d'Etat dans Le Monde (Paris), 31 janvier 2012.

3  Martin Wolf, What is the role of the State? dans Financial Times (Londres), 8 octobre 2010.

4  Ralph Waldo Emerson, essai Self-Relianc;e (1841).

5  Walt Whitman, Song of Myself, no. 48 dans  Leaves of Grass (1855).

6  Martin Wolf, Besoin d'Etat, loc. cit. supra.

7  Voir Felix Frankfurter, Mr Justice Holmes and the Supreme Court (Harvard University Press, 1961), page 7.

8  Adolph Wagner, Lehrbuch der politischen Okonomie (1872). La phrase citée est communément appelée la loi Wagner.

9  Martin Wolf, What is the role of the State?, loc. cit. supra.

10  Martin Wolf, Besoin d'Etat, loc. cit. supra.

11  Ibid.

12  Marcello de Cecco, Gold Standard dans New Palgrave Dictionary of Economics, tome II (Macmillan, London, 1981), page 541.

13  Ludwig von Mises, The Ultimate Foundation of Economic Science (Van Nostrand, Princeton, 1962), page 73.

14  Gustav Schmoller, Grundriss der allgemeinen Volkswirtschaftslehre (Duncker & Humblot, Leipzig, 1900-1904). Une traduction française, de George Platon, est également disponible à la BNF, mais il n'existe pas de traduction anglaise.      

15  Martin Wolf, Besoin d'Etat, loc. cit. supra.

16  Adam Smith, The Wealth of Nations (1776), livre IV, chap. 8.

17  2 Samuel 23:3.

18  Martin Wolf, Besoin d'Etat, loc. cit. supra.