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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 26 - février 2008
Les dérives du capitalisme financier
ANGUS SIBLEY
Les rouages d'une logique économiquement implacable et socialement désastreuse.
Michel Delberghe, Le Monde 16 janvier 2008 (article Quand le Medef s'interroge sur les dérives de la mondialisation et du capitalisme financier)La moda, ribadisco, si è rovinata....mancano la sfida, la creatività e l'allegria. Ormai è solo un fatto di numeri. (1)
Valentino Garavani, lors d'une conférence de presse à Rome, voir La Stampa, 21 janvier 2008De toute manière, ce n'est pas le montant [de son bonus] qui importe, c'est recevoir davantage que vos plus proches collègues et amis.
Banquier anonyme à la City de Londres, lors d'un entretien avec Le Monde, 16 janvier 2008Si on gérait un chemin de fer comme il est courant de gérer une banque d'affaires ou un hedge-fund, on demanderait à tous les conducteurs de train de ne pas se soucier de l'horaire, mais de chercher toujours les vitesses maximales, en se rivalisant avec acharnement les uns les autres. Les vainqueurs de ce tournoi auraient droit d'ailleurs à des primes énormes. Dans cette conjoncture, emprunterions-nous volontiers le train?
La course au rendement maximal
Pourquoi le capitalisme financier l'emporte-t-il sur le capitalisme industriel? Une raison de fond est la suivante: les institutions financières sont arrivé à dominer l'actionnariat. Elles y ont largement remplacé les petits actionnaires et les familles dominantes.
Entre ces institutions on trouve les fonds de retraite, les fonds d'assurance, les SICAV et autres fonds commun de placement, les investment trusts et unit trusts britanniques et les mutual funds américains (organismes comparables aux FCP), les grands fonds privés d'investissement tels Carlyle ou Blackstone, sans oublier les hedge-funds. Toutes ces institutions ont une chose en commun: ils sont des organismes financiers et non industriels, leur objet est donc de gérer leurs actifs pour en tirer le meilleur rendement possible.
C'est un mobile tout à fait différent de celui de l'industrialiste qui s'intéresse d'abord de gérer une industrie réussie; son rendement financier est nécessaire, mais ce n'est pas l'objectif de base (2).
Les organismes financiers mènent une course au rendement maximal, devenue plus acharnée à cause du développement de l'esprit concurrentiel, fortement soutenu par l'idéologie régnante. Mais aussi par la transparence accrue de la plupart des organismes investisseurs (pourtant les hedge-funds et certains autres restent hermétiques), et par le développement des techniques électroniques qui permettent de calculer rapidement et fréquemment la performance des portefeuilles. Etant donnée la mise à jour fréquente des analyses comparatives, les gérants de fonds se trouvent sous pression intense et continue d'améliorer et d'accélérer leur performance. Un gérant peu performant est bientôt limogé.
C'est pour cette raison que les dirigeants des sociétés cotées sont poussés par ces actionnaires rapaces à maximiser leurs bénéfices et leurs dividendes, plutôt que de réaliser des bénéfices adéquats.
Si on gérait un chemin de fer comme il est courant de gérer un fonds d'investissement ou une banque d'affaires, on demanderait à tous les conducteurs de train de ne pas se soucier de l'horaire, mais de chercher toujours les vitesses maximales, en se rivalisant avec acharnement les uns les autres. Les vainqueurs de ce tournoi auraient d'ailleurs droit à des primes énormes. Dans cette conjoncture, emprunterions-nous volontiers le train?
Le "modèle unique" d'entreprise
En même temps, on assiste à une perte de la diversité des structures industrielles et commerciales. Grâce à la "pensée unique" économique, on converge vers un "modèle unique" pour toutes les affaires. Ce modèle, l'entreprise idéale des ultralibéraux, c'est la société anonyme, cotée en Bourse, dont la plupart des actions ne sont pas détenues par des actionnaires stables, mais demeurent entre les mains des investisseurs qui considèrent tous leurs placements comme temporaraires, à ne détenir que lorsque la hausse de leur valeur marchande est à prévoir sous des courts délais..
Une telle entreprise est grande ouverte aux ambitions des susdits organismes financiers. Elle est entièrement assujettie aux caprices du marché. Ses actions sont "hautement liquide", c'est-à-dire toujours facilement achetables ou vendables, toujours opéables.
Pourquoi préférer cette condition fébrile? Parce que la peur des actionnaires dominants et rapaces, ou des OPA, est censé forcer les dirigeants d'entreprise de rester toujours sur le qui-vive, indéfatigables à la recherche du meilleur rendement. Par quelles voies? Par la productivité (employer moins pour produire plus), par la compression sans relâche des autres coûts, par la production plus rapide, par le lancement de nouveaux (ou nouveaux-semblants) produits, par la conquête de marchés inexplorés, par des fraîches incitations à l'achat.....Le fouet des ultralibéraux ne cesse de craquer. On rêve d'une économie des entreprises acrobatiques. On souhaite que tous embrassent la Silicon Valley Attitude, stop for lunch and you are lunch: pausez pour manger, on vous mange!
L'excès de la frénésie
La gestion alerte est bonne. Mais la recherche implacable du meilleur rendement ne devrait pas se pousser trop loin. Une économie en bouleversement incessant, poussée par un marché vorace, risque de ruiner la qualité de la vie au bénéfice de l'efficacité économique. Et dans quel but?
On se trouve ici sur une piste fascinante d'investigation psychologique. Quels sont les mobiles de fond des ultralibéraux? On en devine plusieurs.
*Il y a l'obsession de la productivité. On raisonne que, toute amélioration de la productivité permettant une baisse de prix, on dope ainsi le célèbre pouvoir d'achat des consommateurs. Le but de la politique économique serait de nous permettre de consommer des quantités toujours croissantes de biens. Cela dans un monde déjà en train de dépouiller la planète de ses denrées naturelles!
*Il y a l'obsession du changement. On prétend que le changement est une signe de la vitalité, même qu'il en est la seule signe véritable. Et donc que plus vite se mue la société humaine, plus elle est vivante. Le capitalisme du marché débridé pousse au changement toujours plus rapide. Donc il est bon, il est vivifiant! Tant pis si maintes personnes, lasses de l'état de frustration, de ressentiment, de déséquilibre (3) face aux perturbations excessives, virent aux intégrismes, aux fondamentalismes, aux politiques réactionnaires!
*Il y a l'obsession de l'utilisation efficace du capital. Celui-ci serait une ressource rare que l'on doit exploiter au meilleur avantage, tout comme un orfèvre avec son or ou un fourreur avec ses peaux de vison. Le gaspillage du capital est un péché selon Carol Galley, ancienne gestionnaire de fonds chez Warburg, puis Merrill Lynch. Pourtant le capital n'est pas en principe une ressource épuisable comme le pétrole. Ni même une ressource rare et chère. Au contraire, les prix courants du capital brut, c'est-à-dire l'argent liquide, se mesurent par les taux d'intérêt à court terme; or pendant bien des années, ces taux ont été généralement bas.
La ruée du capital privé vers des objets à rendement courant nul est bien connue. Il y a quelques années, une réplique (sur au moins dix existantes) du fameux urinal de Marcel Duchamp s'est vendue chez Sothebys à un particulier pour $1,8 million. En 2006, Christies a vendu trois bouteilles de romanée-conti 1978 pour $211,500. Le capital serait-il tellement rare, alors qu'on le dépense comme ça? Que pense madame Galley des "péchés" de la salle de vente?
Le mobile capital des ultralibéraux
Voilà quelques attitudes idéologiques qui étayent la pratique ultralibérale. Mais ses practiciens ne passent pas bien de leur temps à considérer ces théories. Dans leur activité quotidienne, ce que les pousse est principalement la perspective du gain. Il se trouve que, là où beaucoup des entreprises prennent la forme de notre "modèle unique", et où les marchés sont largement déréglementés, la chasse au rendement du capital est très rémunératrice. Non seulement pour les possesseurs du capital, mais aussi (et peut-être même davantage) pour ses gestionnaires, rémunérés en fonction des plus-values enregistrées.
En effet, en taillant dans les coûts d'exploitation d'une entreprise, par exemple dans les coûts salariaux, ou de la recherche, ou de la provision des retraites, on peut largement agrandir les bénéfices prochains, ce qui entraîne une hausse rapide du cours de l'action. Les problèmes liés aux licenciements de personnel, à la qualité du service rendu aux clients, ou au développement futur de l'entreprise ne regardent pas le repreneur financier, qui s'en tire de l'affaire en encaissant une belle petite plus-value.
On occulte ces faits désagréables en jouant sur les soi-disant vertus de la productivité, de l'efficacité, du changement vivifiant. Ou bien sur la sacrée liberté d'entreprendre. On tait la vraie significance de cette locution, qui serait trop souvent la liberté de l'entrepreneur financier d'endommager les entreprises industrielles ou commerciales, et de plus le tissu social général, pour sa propre bénéfice.
Les alternatives
Pendant une trentaine d'années récentes, nous avons bel et bien fait l'épreuve du capitalisme financier. Nous avons vu des entreprises, voire des industries entières, devenir les jouets du marché global fluide, spéculative, frénétique, myopique. Et nous n'en aimons point les conséquences. Ainsi le temps est venu de chercher des autres modèles. Les possibilités ne manquent pas. En effet il existe bien des formats d'entreprise outre celui du "modèle unique" dont nous avons parlé.
* Il y a la nationalisation. Puisque j'espère que vous allez lire cet essai jusqu'à la fin, je m'abstiens de discuter cela. Personne ne veut porter la mode tout récemment démodée. Même le travailliste Gordon Brown, réputé plutôt à gauche, rechigne à nationaliser la banque hypothécaire Northern Rock, naufragée par la crise actuelle.
* Il y a la société aux actions désenfranchisées. Cela permet à la direction, et/ou à une famille fondatrice, de garder le contrôle de leur entreprise sans en fournir tout le capital-risque. Le grand public et les institutions financières fournissent, à travers le marché, le reste du capital sans pour autant pouvoir exercer aucun contrôle. C'est une méthode qui permet à une entreprise de se diriger selon des mobiles industriels plutôt que financiers. A présent, cettte méthode est désapprouvée parce qu'elle enfreint le principe de la domination du marché financier. D'ailleurs, on le trouve logique que le contrôle devrait suivre le capital.
Cette conception a pourtant été utilisée avec succès par bien des entreprises, et elle est très flexible; maintes variations en sont possibles. Les actions désenfranchisées peuvent bénéficier des dividendes préférentiels. Elles peuvent permettre de voter dans le cas où leur dividende reste impayé. Elles peuvent n'être que partiellement désenfranchisées (actions à droit de vote limité). On peut limiter le nombre de actions, ou votes, que peut détenir un seul actionnaire.
* Il y a la structure mutuelle ou cooperative où une entreprise est la propriété de ses clients. Dans certains pays, la mutualité est répandue et réussite dans les secteurs de la banque, de l'assurance ou de la vente au détail.
Comparons une banque mutuelle à une banque avec actions; normalement la mutuelle est moins tentée de poursuivre la croissance comme une fin en soi. Si Northern Rock eût resté une "building society" mutuelle, elle n'aurait probablement pas fait faillite. Si certaines banques américaines, champions des hypothèques sub-primes, eussent été des mutuelles, elles auraient été moins susceptibles de pratiquer de tels abus.
*Il y a la structure mutuelle où une entreprise est la propriété de ses employés. Bien que ce format est rare, il en existe quelques très bons exemples. Le groupe espagnole Mondragon, fondé par le père José Maria Arizmendiarrieta en 1956, est aujourd'hui un des plus grands groupes industriels espagnols, implanté aussi dans une douzaine d'autres pays. Sa filiale française, le groupe Fagor qui rassemble les marques Brandt, De Diedrich, Vedette etc., est le premier fabricant français de l'électroménager. Mondragon est une entreprise cooperative dont les employés élisent la direction et partagent les bénéfices.
En Grande-Bretagne, la coopérative John Lewis Partnership réunit les 26 grands magasins éponymes (4) et les 157 supermarchés Waitrose. C'est une des entreprises les plus réussies et les plus respectées du pays. En 1949 John Spedan Lewis, fils du fondateur, offrit son affaire à un trust qui le détient désormais au nom de tous ses employés. Une pratique que pourrait peut-être emprunter quelques-uns de ces entrepreneurs américains qui se veulent philanthropiques et qui préfèrent ne léguer à leurs enfants qu'assez pour faire ce qu'ils veulent faire, mais pas assez pour ne rien faire, comme l'a bien exprimé Warren Buffett.
*Il y a l'entreprise privée, non cotée en Bourse, propriété d'un nombre limité d'individus, normalement ceux qui la dirigent. Les affaires de ce type sont souvent familiales. Bien sûr, on connaît bien les difficultés de ceux qui souhaitent préserver le contrôle familial d'une entreprise. La succession est d'autant plus problématique qu'aujourd'hui les familles sont généralement peu nombreuses; s'est réduite ainsi la probabilité de trouver entre ses enfants des personnes capables et désireux de prendre le relais.
Cependant, une des plus anciennes PME britanniques - ou même mondiales - est tout sauf familiale. C'est une entreprise écossaise de transport qui remonte à 1498 et qui porte le nom curieux de Shore Porters' Society (société de porteurs de quai), puisque sa vocation originale fut d'acheminer les marchandises à l'arrivée au port d'Aberdeen vers leurs destinateurs dans la ville ou ailleurs. C'est actuellement un équipe assez important de déménagement et de transport des articles de valeur (oeuvres d'art, antiquités...). Cette association a longtemps poursuivi une politique de n'admettre comme partenaire aucun enfant des partenaires existants. On a voulu ainsi éviter le népotisme; et cette formule a fameusement bien marché!
Favorisons la diversité!
On voit que l'entreprise peut assumer maintes formes différentes, dont chacune a ses atouts et ses faiblesses. Miser sur une seule forme, comme c'est aujourd'hui la mode, c'est faire souffrir le monde entier des défauts de cette forme en le privant des avantages des autres. C'est une politique myopique et risquée.
Rappelons les conséquences de la perte de la biodiversité. En Irelande dans les années 1840, on cultivait presque partout, et en très grandes quantités, une seule variété de la pomme de terre. Venue la peste qui dévastait les plantes de cette variété, le pays fut plongé dans une famine angoissante. Ce qu'on aurait pu éviter (5) en cultivant plusieurs variétés.
Ne faisons plus nos économies entières pâtir de l'instabilité des entreprises totalement exposées aux caprices du marché financier. Cessons plutôt de négliger les formes alternatives d'entreprise qui nous offrent davantage de stabilité et de fiabilité.
* * * * *
References
1 Traduction: La mode, je le repète, s'est ruinée...elle manque le défi, la créativité, la joie. Désormais c'est tout simplement une affaire de chiffres.
2 Par exemple, George W Merck, ancien patron de la firme Merck et Cie, a dit lors d'une allocution au Medical College of Virginia en 1950: Nous essayons de ne jamais oublier que la médecine existe pour le peuple, et pas pour les profits. Viennent ensuite les profits, et pourvu que nous nous sommes souvenus de cela, ils n'ont jamais manqué.
3 Le fondamentalisme...exprime un état de frustration, de ressentiment, de désequilibre face à des mutations sociale, politique, culturelle.
Mokhtar Ben Barka, Les nouveaux rédempteurs: les fondamentalistes protestants aux Etats-Unis (Les Editions de l'Atelier, Paris 1998) p 1714 Plus exactement, 24 magasins John Lewis plus Peter Jones, Sloane Square, Londres et Knight & Lee, Southsea.
5 En effet, suite à la faillite des récoltes de pommes de terre, en Irelande et ailleurs, dans les années 1840, on a introduit une variété chilienne, la Garnet Chile, qui se montrait plus rebelle au champignon photophthora infestans,cause de la rouille dévastateuse. Voir lien.