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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 3 - mars 2006

L'allure du changement

ANGUS SIBLEY

Le fondamentalisme est attesté de par le monde dans les sociétés en crise économique, politique ou culturelle, des sociétés en proie à l'évolution rapide des rapports de production et des marchés, ou perturbés par des courants divergents et des mentalités nouvelles. Il exprime autre chose que du religieux: un état de frustration, de ressentiment, de désequilibre face à des mutations sociale, politique, culturelle.
Mokhtar Ben Barka, Les nouveaux rédempteurs: les fondamentalistes protestants aux Etats-Unis (Les Editions de l'Atelier, Paris 1998) p 171

Les "conservateurs" d'aujourd'hui sont ceux qui prônent le principe de la concurrence maximale, ce principe qui maximise l'allure du changement.

Aimons-nous vraiment le changement?

Je me rappelle un argument curieux avec un ami médecin. J'ai voulu savoir s'il rencontrait beaucoup de patients qui se plaignaient des stress dûs à la concurrence accrue de nos jours et à l'allure toujours plus vite du changement. Ayant entendu sans surprise sa réponse positive, j'ai remarqué qu'à mon avis la plupart des gens peuvent tolérer, même apprécier, un peu de changement, mais qu'ils en détestent l'excès. Mon ami n'était pas du tout d'accord. A son avis, la plupart des gens sont contre tout changement.

Il exagère peut-être un peu. Mais on peut sans doute affirmer que la plupart d'entre nous ne sont pas favorables aux changements fréquents, rapides et radicaux. La allure actuelle, forte et accélérante, des changements apporte à bien des gens plus d'ennui que d'avantage, et à quelques-uns des difficultés graves. D'ailleurs elle cause, ou bien aggrave, beaucoup de problèmes économiques et sociaux.

Le chômage est l'exemple le plus évident. Dans nous économies à mutation rapide, l'emploi devient de plus en plus précaire pour au moins deux raisons. Primo, dans notre recherche de la productivité maximale, nous trouvons continuellement des méthodes de faire faire le même travail par moins de personnes; alors les organismes peuvent tailler dans leurs effectifs, ce que la concurrence les efforce à faire.

Secondo, puisque nous sommes tellement adeptes de l'innovation, les produits et les services actuels deviennent rapidement obsolètes; disparaissent donc les emplois qui y sont liés. Pour les deux raisons, les emplois actuels sont en diminution continuelle, que ne peut toujours compenser la création des entreprises et des emplois nouveaux. Il y a donc bien des pays qui subissent des niveaux de chômage élevés et persistants.

Les dégâts du changement trop rapide

Les changements trop rapides ont d'autres conséquences nocives. Par exemple, les nouveaux produits ou procédés se répandent très vite de par le monde, puisque personne n'ose se laisser distancer dans la course à l'innovation. Il s'en suit que les problèmes imprévus des nouveautés, une fois découverts, sont souvent déjà très répandus, donc difficiles à corriger.

Tel est l'abus des antibiotiques, qui provoque le développement des bactéries résistantes. Selon une recherche américaine, la gamme des produits de nettoyage qui contiennent des agents antibactériens a explosée de 23 produits en 1995 à plus de 700 en 2000 (1). Quant aux OGM, s'ils s'implanteraient partout dans le monde;,et si dans quelques années ils se montreraient liés à des problèmes aujourd'hui non prévus, les conséquences pourront être très néfastes.

Ce qui est même plus inquiétant, c'est l'épidémie mondiale des fondamentalismes et des extrémismes religieux. Il paraît que celle-là est due, en partie, à des réactions viscérales contre les bouleversements du monde moderne, dont bien des gens ne peuvent tolérer l'envergure. Ceux-ci cherchent donc la stabilité en intégrant des traditions, des règles, des coutumes historiques, en insistant sur la lecture au pied de la lettre des textes antiques, en réclamant leur possession unique de la vérité.

Ces archaïsmes se tiennent aujourd'hui? Leurs adeptes semblent n'en avoir cure. L'important, c'est qu'ils offrent des lignes directrices claires et stables, censées de prendre appui sur l'autorité divine. Ceci n'est pas bien sûr qu'un problème musulman. On en trouve des pareils dans des églises chrétiennes, dans le judaïsme ultra-orthodoxe, dans le monde hindou.

Les économistes libre-échangistes, résolus à imposer leur idéologie sur tout le monde, n'ont qu'une seule solution aux problèmes du changement trop rapide. C'est de balayer toute rigidité économique, toute restreinte de la liberté marchande, afin de rendre nos économies plus flexibles, plus concurrentielles, plus susceptibles de s'adapter aux changements, plus aptes à générer leurs propres changements. Pour ces idéologues, l'innovation plus rapide et la concurrence plus intense sont seules les clés de l'avenir.

A première vue, cela peut paraître réaliste et pratique. Nous devons nous maintenir à la hauteur de nos concurrents; et ceux-ci doivent se maintenir à la hauteur de nous. Le monde change plus vite, et aucun de nous ne peut se permettre de rester à la traîne. Mais cet argument vraisemblable mène en logique à une conclusion perverse. Pour les sociétés en mal de maîtriser le changement trop rapide, la seule guérison serait de mettre en oeuvre des politiques qui feraient accélérer de plus en plus l'allure du changement.

Les racines du changement accélérant

Pour la génération du changement, est formidablement fécond le mariage entre l'électronique et la concurrence. Car la technologie informatique facilite de plus en plus la concurrence. Vous êtes un particulier à l'achat d'un livre ou d'un vélo, la toile vous permet de comparer les prix de bien plus de vendeurs que jadis ne vous étaient accessibles. Vous êtes un acheteur de commerce à la recherche des denrées ou des composants, vous pouvez facilement comparer les prix auprès des fournisseurs du monde entier.

Par contre, la concurrence si vive entre les entreprises de la technologie pousse avec acharnement le développement des systèmes informatique toujours plus puissants. Ainsi la technologie fortifie la concurrence, tandis que la concurrence fait fleurir la technologie. Voici un processus circulaire qui promeut non seulement le changement, mais le changement plus et plus rapide.

On se rappelle un phénomène curieux de l'électrotechnique. C'est le moteur à courant continu excité en série, ce bon vieux cheval de labour qui depuis plus d'un siècle tracte les tramways et les trains de banlieue. Quand ce moteur est en atelier, à l'essai ou pour révision, on ne doit jamais le laisser courir librement à plein courant. Car, n'étant pas restreint par l'inertie du train, ce type de moteur développe une accélération automatique qui, en théorie, est illimitée. En pratique, il tourne plus et plus vite jusqu'à que son centre vole en éclats. Ce qui n'est guère amusant quand il s'agit d'un moteur de traction qui pèse quelques petites tonnes.

Peut-on imaginer que des sociétés entières puissent voler en éclats, ou sortir des rails, puisque leurs peuples ne peuvent plus tolérer les changement suraccélérés? Il paraît déjà que la douleur provoquée par des changements trop précipités est un vecteur des crises dans le monde musulman. On pourrait raisonner que de telles crises sont des inconvénients inévitables du contact entre les peuples sous-développés et le monde moderne. Que nous, en tant que peuples des sociétés avancées, devraient pouvoir accepter le changement rapide, que nous ne pouvons pas justifier de le résister. A mon avis, une telle attitude est insensée. N'oublions pas que l'on peut trouver aux Etats-Unis des exemples hors ligne de l'extrémisme religieux.

Le changement et la liberté

Selon les économistes libéraux, l'allure accélérante du changement serait une phenomène hors de notre maîtrise comme le météo ou les marées; il nous faut tout simplement l'accepter et l'accommoder. Mais les changements dans notre train de vie sont les résultats de notre propre conduite. Il est faux, en principe, de les considérer comme des événements externes que nous ne saurions pas influer.

Si nous ne voulons pas, ou ne pouvons pas, tolérer les mutations toujours plus rapides, nous devrions suivre des politiques moins susceptibles de promouvoir le changement. Les économistes déclarent que nous ne pouvons pas faire ainsi; ce qui veut dire en effet qu'ils ne veulent pas que nous fassions ainsi. Car, selon leur philosophie, de telles politiques nuiraient à notre liberté.

Mais si une certaine notion de la liberté entraînerait notre incapacité de suivre un train de vie acceptable ou tolérable, ne devrait-on pas conclure que cette notion fût en quelque sorte fausse? Il se peut en effet que les libéraux croient en une conception radicalement défectueuse de la liberté. Voilà une question pour un autre essai.

Pour le moment, notons qu'une politique moins favorable au changement entraînerait la fin de l'adoration libérale de la concurrence. Car la concurrence excessive est l'élément le plus puissant entre les vecteurs du changement suraccéléré.

C'est étrange, n'est-ce pas, que les "conservateurs" d'aujourd'hui sont ceux qui prônent le principe de la concurrence maximale, ce principe qui maximise l'allure du changement. Les soi-disant conservateurs sont en réalité des anti-conservateurs. Cette contradiction grotesque n'est pas qu'un problème pour eux. Elle menace la stabilité, l'ordre et le bonheur de nos sociétés.

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Référence

(1) En 1995, 23 produits de nettoyage de ménage aux additifs anti-bactériens furent disponibles; à la fin de la décennie, il y en avaient 700.....ces produits laissent des résidus dans les égouts et sur les surfaces à la maison, où peuvent se développer des bactéries résistantes.

Stuart B Levy, Clinical Consequences of Antibiotic Misuse, American College of Physicians session topics, April 12 2002