www.equilibrium-economicum.net

Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 8 - août 2006

Le Crime ornemental

ANGUS SIBLEY

J'ai trouvé la vérité que voici pour l'offrir au monde: l'évolution de la culture est synonyme d'une disparition de l'ornament sur les objets d'usage.
Adolf Loos (1870 - 1933), Ornement et Crime (Vienne, 1908), tr. Cornille & Ivernel (Rivages Poche, Paris, 2003)

La tentative de supprimer la "décoration" pour établir une "vraie architecture" détruirait non seulement les accomplissements des 3.000 années révolues, mais l'architecture elle-même.
Anatole Lieven, Tale of Two Cities dans Prospect (Londres, août/septembre 1999)

Pour ce mois d'août, évadons-nous de la science lugubre de l'économie pour contempler un sujet plus séduisant: la décoration et l'ornement.

La modernité austère et sévère

Entre mes souvenirs les plus lointains, je me trouve moi-même comme tout petit garçon (vers la fin des années 1940) en train de se plaindre de l'absence des corniches classiques dans les maisons modernes, de la carence de l'ornement traditionnel sur tous les objets d'origine récente, depuis les grands meubles jusqu'aux poignées de porte.

Sur ce sujet, mon opinion n'a jamais varié. Un demi-siècle plus tard, j'ai épousé une dame dont les rideaux et les coussins sont bien garnis de passementeries, dont les foulards et les abat-jour sont fastueusement frangés, qui refuse (avec mon soutien entier) de tolérer les pièces sans corniches.

La haine du vingtième siècle contre l'ornement est un phénomène bizarre. Elle met en opposition la quasi-totalité de l'histoire culturelle humaine. Quelqu'un a écrit que l'ornement a fait partie de l'architecture partout et toujours à travers l'histoire. L'exception de l'architecture moderne du vingtième siècle....est une aberration historique. Il a sûrement raison. Rappelez les structures romains et grecs avec leurs capitaux, frises et corrniches décorés; les cathédrales gothiques; les mosquées arabes aux dentelles en bois ou en plâtre; les bâtiments aux sculptures exubérantes des Mayas de l'Amérique centrale; les architectures hautement décorées de la Chine, de l'Inde, du Japon. A travers l'histoire, les cultures diverses du monde ont prisé l'ornement et se sont acharnés, selon leurs possibilités, de le créer.

Soudain, aux débuts du vingtième siècle, tout cela s'est arrêté. L'usage et le développement de l'ornement se sont brusquement terminé suite à une efflorescence finale extravagante, la fantaisie glorieuse que nous appelons l'art nouveau. Selon l'historien d'art Paul Greenhalgh (1), l'art nouveau fut la première tentative délibérée de création d'un style moderniste fondé sur la décoration. Ce fut aussi la dernière....Né dans les annés 1890, vers 1910 il avait déjà amorcé son déclin, bien que quelques practiciens notoires, tels Gaudí à Barcelone, Tiffany à New-York, Guimard à Paris et Coppedè à Rome, ont parvenu à le faire marcher quelques années de plus.

La décoration coupable?

Ci-après, comme nous rappelle l'écrivain du dessin Alice Twemlow (2), le climat dessin....pendant la plupart d'un siècle a été notoirement hostile à la création ou à l'application de la décoration, même à sa seule mention. On s'est obsédé de ce qu'a appellé Gerald Cadogan (3), écrivain au "Financial Times", the starkness of good design (l'austérité de la bonne création). Depuis les années 1920, il est courant d'admettre sans question que la bonne création ne peut être qu'austère. Beaucoup d'entre nous sommes même arrivé à nous sentir coupables en appréciant la décoration traditionnelle. Or Alice Twemlow a baptisé son article La décriminalisation de l'ornement. Mais pourquoi diable devrions-nous, qui aimons le dessin décoratif, nous sentir coupables?

L'architecte tchèque Adolf Loos, dont la théorie célèbre paraît au-dessus à l'en-tête, fut un des premiers à "criminaliser" l'ornement. Son petit essai Ornement et Crime, paru en 1908, fit scandale dans ces jours où se prisait encore la décoration surabondante de l'art nouveau, fort de ses couleurs luxuriantes, ses formes florales fantasmagoriques, ses rondeurs voluptueuses. Ce style, dans ses manifestations exagérées, fut tellement outrancier qu'une réaction contraire s'imposait. Pourtant, la seule réaction contre une mode éphémère et parfois folle ne peut expliquer la persistance, un siècle durant, d'un style diamétralement opposé.

On s'amuse bien en lisant le fameux essai de Loos, mais il est tellement excentrique que le prendre au sérieux serait vraisemblablement absurde. Toutefois, Loos ne l'a point écrit par plaisanterie; et depuis la parution de cet essai jusqu'à nos jours, les artistes et les dessinateurs ont eu la tendance forte, en effet, de prendre Loos au pied de sa lettre. Alors, qu'est-ce qu'il a écrit précisement, et comment a-t-il pu exercer une telle influence?

Les arguments loosiens

Il a avancé une pléthore d'arguments, dont la plupart sont fantastiques. Primo: parmi les ornements les plus anciens est le tatou, ce qui adorne la plupart de la population criminelle; jusqu'à 80% (selon Loos) dans certains prisons. D'ailleurs, les tatoués qui ne se trouvent pas en prison sont des criminels latents ou des aristocrates dégénérés. Donc, l'ornement est un symptôme de tendances criminelles et de dégénerescence morale !

Secundo: l'ornement original - la première oeuvre d'art - fut une croix (+). Selon Loos, cela fut un symbole érotique; la ligne horizontale représenta une femme, on sait bien ce que signifia la verticale. Celui qui créa cela. ...était dans le même ciel que Beethoven lorsque celui-ci créa la Neuvième Symphonie. Mais Loos de continuer: aujourd'hui nous n'apprécions guère ceux qui inscrivent des symboles érotiques sur les murs. On peut mesurer la culture d'un pays au degré de barbouillage des murs des cabinets....le défenseur de l'ornement croit que ma propension à la simplicité équivaut à une castration.

Puis, Loos affirme que notre époque ne soit pas en état de produire un nouvel ornement; et ce à l'apogée de l'art nouveau ! Donc l'art de la création de l'ornement serait obsolète, épuisé, dépassé.

Quarto: un argument économique. L'ornement, selon Loos, gaspille le temps et les matériaux. Qui plus est, il déprime les salaires des ouvriers. On croirait qu'en conséquence de la popularité de l'ornement, qui exige plus de travail, la main d'oeuvre serait plus demandé et les salaires ainsi en hausse. Mais non ! dans l'économie loosienne, une chaise décorée se construit en trente heures et se vend à €150, tandis qu'une chaise dépouillée se construit en dix heures et se vend à €300; le menuisier gagne ainsi plus d'argent pour moins de travail !

Quinto: selon Loos, l'ornement dégrade les matériaux auxquelles il s'applique; ces derniers devraient s'exhiber dans la purité de leur nudité. En effet, Loos fut amateur des matériaux fins; son American Bar (4) à Vienne fait valoir le corail, l'onyx, le marbre noir, blanc et rose. On pourrait raisonner que l'usage de tels matériaux est en soi une forme d'ornement; il paraît que Loos jugea cette forme innocente.

Sexto: Loos prôna en effet une rupture complète entre l'art et la création de choses utiles. On pourrait peut-être tolérer l'ornement dans les oeuvres d'art sans fonction pratique, dans les bâtiments non habitables tels les monuments ou les mausolées(4). D'ailleurs, dans une attitude curieusement sexiste, il accepta volontiers l'usage de l'ornement personnel chez les femmes (5): l'ornement au service de la femme vivra éternellement. Pourtant, au royaume de l'utilité, l'anathème loosien (6) est clair et fort: gaspiller l'art sur les objets d'usage relève de l'inculture.

Peu de tout cela fait du bon sens. Il paraît que les arguments loosiens, bien que faibles, ont fait leur chemin puisqu'ils exprimaient l'esprit de l'époque. Ils auraient traduit de manière frappante et mémorable ce que venaient à penser beaucoup de gens en ce moment-là. Cela aurait pu expliquer une vague transitoire de mode anti-ornementale, réaction tout à fait naturelle aux excès de l'art nouveau.

La persistance du modernisme

Mais, malheureusement, le rejet de l'ornement n'a pas été une mode passagère. Ce rejet a tenu le haut du pavé mondial pendant la plupart du siècle révolu. Regardez l'architecture ! Sous l'influence de Loos, du Corbusier, de Gropius, de van der Rohe avec leurs imitateurs innombrables, les bâtiments cubiques, dépouillés, aux surfaces rases et nues, sans couleurs sauf celles du béton gris ou de la peinture blanche, privés de tout agrément, exhibent le style international moderniste qui a rempli et défiguré le monde.

Néanmoins, aujourd'hui les architectes ne cessent de se plaigner que la plupart des acheteurs de maisons ne veulent pas de leur modernisme agressif. Ces patates peu éclairées préfèrent des maisons traditionelles, si possible avec quelques détails décoratifs !

On aurait pu trouver des arguments mieux que ceux de Loos contre l'abus de l'ornement. Ce dernier a pu être critiqué sur le plan moral puisque, à travers l'histoire, on l'a employé comme moyen de vanter sa richesse. Cet argument aurait tenu aux jours où l'ornement fait à la main fut assez cher. Il ne marche plus depuis la mécanisation, qui permet de fabriquer la décoration élaborée à coût modeste. Toutefois, la bonne décoration n'a jamais été qu'un outil de l'ostentation. On l'a prisé aussi pour son mérite esthétique.

Par contre, l'ornement excessif peut bien offenser la bonne esthétique; à mon avis, c'est le cas de certaines manifestations extrêmes de l'art nouveau. Il existe encore des bâtiments de cette époque dont la surdécoration est grotesque. Mais tout cela n'autorise point la dénigration générale de l'ornement.

Loos raisonna que la production de l'ornement se réduisait au gaspillage du temps et au travail superflu, sans lequel la classe ouvrière aurait pu jouir de plus de loisir. Mais dans le monde mécanisé de nos jours, on peut bien prétendre que les ouvriers ont besoin de plus de travail, non seulement pour des raisons économiques, mais aussi parce que la production de belles choses peut être en soi une activité gratifiante.

Loos prétendit que l'ornamentation exigeait la consommation excessive des matériaux, argument plus séduisant dans notre époque des soucis environnementaux. Pensez aux mètres de fils dans ces belles passementeries des rideaux de ma femme ! Or il existe une solution à ce problème. Au lieu de créer des objets austères et de les remplacer fréquemment, créons des objets bien décorés de qualité durable. Nous possédons des rideaux âgés (avec leurs passementeries) de vingt ans, toujours en bon état.

L'histoire culturelle démontre que, normalement, l'être humain a un goût tout à fait naturel pour l'ornement. Enfin, peut-être, l'idéologie anormale de l'anti-ornement se meurt. Anjourd'hui l'on observe assez de demande pour le staff décoratif, la passementerie exubérante, la verrerie ornementale, les jupes aux ruches flamboyantes que même Loos, selon son anomalie particulière, aurait sans doute admiré.

Pourtant, l'histoire de l'ornement pendant le vingtième siècle affirme une vérité ancienne et triste: les idées perverses peuvent surprendre par leur persistance.

* * * * *

Envoyer votre commentaire, critique ou question

Retour à la table des matières

Retour à la page d'accueil

Références

(1) Paul Greenhalgh, Un déclin surprenant dans L'Art Nouveau en Europe 1890 - 1914 (La Renaissance du Livre, Tournai 2002)

(2) Alice Twomley, The decriminalisation of ornament, dans eye magazine (Haymarket Publishers, London, hiver 2005)

(3) Gerald Cadogan, Clean lines from the modernists, voir Financial Times (London, 24 mai 1997)

(4) Ce bar, dans le Kärntner Durchgang (près de l'Opéra), remonte à 1908 et a bénéficié d'une restauration récente.

(5) Adolf Loos, Architecture (Vienne, 1910)

(6) Adolf Loos, Ornement et Education (Paris, 1924)

(7) Adolf Loos, Ornement et Education (Paris, 1924)

Les autres citations loosiennes proviennent d'Ornement et Crime (Vienne, 1908)