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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 43 - juillet 2009
La démocratie sous menace
ANGUS SIBLEY
Sans
doute, la promesse humaniste et républicaine par excellence résidait dans
l’idée que nous allions pouvoir enfin, en quittant l’Ancien Régime, faire
ensemble notre histoire, prendre part à son élaboration.
Luc Ferry,
Réconcilier régulation, développement durable et globalisation, dans Le
Monde, 13 juin 2009
La société juste...doit être réalisée par la politique.
Le pape Benoît XVI, encyclique Deus caritas est (2006), #28
La
force motrice de l’histoire humaine n’est pas une puissance hors notre
maîtrise, c’est l’ensemble de nos décisions responsables.
Jonathan Sacks, grand rabbin du Royaume-Uni, The
Politics of Hope (Vintage,
Nous avons créé un monde dominé plus qu’il ne l’a jamais été par les marchés. Et nous nous demandons pourquoi nous souffrons tant de conséquences non voulues?
Notre
climat et notre environnement dégénèrent, et si nous sommes en partie
responsables de cet empirement, il est évidemment en grande mesure la conséquence
des pollutions étrangères. Nos industries s’émiettent tandis que nous nous
sentons impuissants à surmonter ou à éviter la concurrence mondiale. Nos
familles et notre société deviennent de plus en plus fragmentées et
désordonnées, sans que nous en puissions faire grand-chose. Nous sommes à la
dérive, ni connaissant ni approuvant les destinations vers lesquelles nous
traînons par des méandres brumeux.
Or, au fil des décennies récentes, en suivant les vilains avis de Hayek et de ces confrères, nous avons créé un monde dominé plus qu’il ne l’a jamais été par les marchés. Et nous nous demandons pourquoi nous souffrons tant de conséquences non voulues?
Car cela
implique un projet social commun. Nous décidons, de préférence
démocratiquement, que nous voulons être une communauté avec certains
caractéristiques. Nous désirons, par exemple, une ville comme le Paris haussmannien; quoi de
mieux? Des platanes ou marronniers dans les avenues, des tramways sans
caténaires2 (c’était possible au XIX siècle et le sera peut-être aussi au XXI),
des rues élégantes et harmonieuses, des magasins fermés le dimanche afin que
vos employés, comme vous, puissent se reposer, comme nous exige,
avec bon sens humain et pratique, la loi de Moïse.3
Pour les libertaires, tout cela serait absolument inacceptable. Pourquoi? Parce que pour eux, la liberté signifie que personne n’est obligé par la volonté d’autrui de faire, ou de ne pas faire, quoi que ce soit. Nous pouvons, en restant libres, être bousculés et dérangés à tout va, sans répit, pourvu que nous le sommes par des forces impersonnelles, tant les marchés. Voilà la pure doctrine libertaire. Dès que nous sommes obligés par des autres de faire quelquechose, nous tombons dans l’esclavage. Vous pensez que j’exagère? Retournons chez Hayek: l’obéissance obligée aux fins communes concrètes équivaut à l’esclavage4, même si les fins ont été déterminées par procédure politique démocratique.
Si les Parisiens du XIX siècle avaient été des citoyens 'libres' sous la gouvernance minimale des libertaires, au lieu d'être les 'esclaves' du baron Haussmann, chaque propriétaire terrien aurait pu construire selon sa fantaisie, sans aucun respect obligatoire pour l'harmonie de la ville. On aurait peut-être eu affaire à une pagaille comme l'actuelle Oxford Street londonienne.
Que
veulent donc ces libertaires adeptes du marché libre? Leur mobile fondamental
est leur détestation de l’état. Les vrais fondamentalistes du libertarisme,
tels Murray Rothbard, sont des anarchistes pur sang. Rothbard a voulu
privatiser les forces armées et les tribunaux de justice. Les autres, un peu
plus proches du sens commun, veulent néanmoins remplacer autant que possible
l’état par le marché. Ils prônent l’état de gardien de nuit, dénué
de tout pouvoir positif.
Mais c'est
à travers l’état, pas dans le marché, que nous exerçons nos droits
démocratiques. Si nous déshabilitons l’état, nous nous privons de nos
pouvoirs aux urnes. Certes, Ludwig von Mises, dont Hayek fut élève, n’en eut
cure. Il considéra que la ‘démocratie du marché’ valait beaucoup mieux que
celle de l’hémicycle. La société capitaliste est une démocratie où chaque
centime représente un bulletin de vote5
écrivit-il. Mais cela, c’est une
ploutocratie. Rappelons qu’aux Etats-Unis, bien moins de 10% des foyers
détiennent la
majorité des dollars – et donc des centimes. Ainsi, dans le marché, une
toute petite minorité des plus riches tient la majorité des 'bulletins
de vote' monétaires.
Les Etats-Unis ont été créés par des gens qui ont quitté leurs pays natals pour échapper à la domination des minorités privilégiées. Pourtant, vers la fin du siècle passé, les Américains ont poursuivi des politiques qui les ont mis eux-mêmes sous la domination d'une étroite minorité nantie. Et cela en suivant les conseils des rejetons de l'aristocratie impériale autrichienne.
Repensons nos mauvais choix
La perte
de notre maîtrise de nos sociétés, que
déplore si éloquemment M. Ferry, est la conséquence de notre séduction par les
libertaires. Nous avons libéré les marchés; maintenant, comme le baron
Frankenstein avec son monstre, nous trouvons avec malheur que les marchés sont
désormais libres de nous tyranniser.
Les libertaires ne méritent pas d’être pris au sérieux. Il est vrai que les pères, tels von Mises et von Hayek, du mouvement libertaire contemporain ont vécu une ère où des vicieux états fascistes et communistes furent dominants. Mais cette expérience dégoûtante leur a inspiré une solution absurde. Ils ont décidé que la meilleure alternative au mauvais gouvernement serait l’absence du gouvernement, remplacé par ce sacré marché où dominent les plus cupides.
C’est de la sottise pathétique. Au mauvais gouvernement, la seule alternative qui vaille est le bon gouvernement. Ce n’est pas facile d'y parvenir, mais nous n’avons pas le choix: il faut continuer de le rechercher.
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Références
1 Friedrich von Hayek, The Fatal Conceit [La présomption fatale] (Routledge, London, 1998), chap. 5, page 71
2 La RATP et Alstom sont en train de tester un système de stockage d'électricité, non dans des batteries conventionnelles, mais dans des supercondensateurs. Ceux-ci pourraient être rechargés très rapidement dans les stations.
3 Voir Deutéronome 5:14. Le terme hébreu 'ebed se traduit généralement par serviteur ou esclave; comme il s'agit ici d'appliquer le verset au contexte moderne, je me suis permis d'y substituer le mot employé.
4 Hayek, loc. cit. supra, page 63
5 Ludwig von Mises, Die Gemeinwirtschaft [Le Socialisme] (1922), part IV, chap. 5