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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 15 - mars 2007

Deux espèces de liberté

ANGUS SIBLEY

De cette douce et fielleuse pasture,Nous avons vu la fin d'un siècle de noirceurs
Dont le surnom s'apelle trop aimer,Plus grandes que jamais dans l'histoire Infamies
Qui m'est, et sucre et riaga amer,Que les Etats ont imposées Ignominies
San me souler je pren ma nourriture.dont chacun sort sali Voilà pour nos censeurs
  
Car ce bel oeil, qui force ma nature,Notre étoile a permis que nous vivions ailleurs
D'un si long jeun m'a tant fait épamer,En Asie nous chantions l'amour et ses folies
Que je ne puis ma faim desaffamer,
Ce fut notre combat contre la barbarie
Qu'au seul regard d'une vaine peinture.et contre la vertu source de grands malheurs
  
Plus je la voi, moins souler je m'en puis,N'oubliez pas vous qui pesez le poids des rimes
Un vrai Narcisse en misère je suis;Combien le coeur humain est coupable de crimes
Hé, qu'Amour est une cruelle chose!Et que chacun n'est que l'ébauche d'un tyran
  
Je conoi bien qu'il me fera mourir,Le paradis nous l'avons vu il est sur terre
Et si ne puis ma douleur secourir,Loin des obligations des pestes et des guerres
Tant j'ai sa peste en ma veines enclose.
Quand les amants vont au boudoir en délirant
  
Pierre de Ronsard, Les Amours (1552)Chaunes et Sylvoisal (1), La furie française (2004)

Le fait d'écrire des sonnets à la fin du vingtième siècle est fortement significatif: cela marque une prise de position contre les principes de l'écriture moderne: rupture avec le passé, absence d'unité et de continuité, etc.
Cours autodidactique de français écrit (Université de Montréal): voir lien

Une poésie archaïque?

Le thème clé de ce site est l'économie. Pourquoi alors cet article commence-t-il avec deux poèmes? Si vous voudrez bien le lire, vous en découvrez la raison.

Ces deux poèmes font voir que certains poètes de nos jours utilisent toujours un bon vieux format poétique, le sonnet, en écrivant selon un modèle assez rigide qui n'a pour autant pas changé depuis l'âge de Ronsard. Même quand Ronsard écrivait ses sonnets, environ 1550, le sonnet était déja une forme vieille de quelques siècles. Les premiers sonnets ont été composés, dans les années 1220 - 1240 à peu près, par le notaire sicilien Giacomo da Lentini. La forme du sonnet fut peaufinée par le grand poète florentin Pétrarque au quatorzième siècle; désormais elle s'utilise jusqu'à nos jours en diverses langues.

Pourquoi un poète choisirait-il de s'enchaîner à une forme tellement ancienne et rigide? La plupart des poètes d'aujourd'hui n'y songeraient point. Ceux qui écrivent des sonnets ou des poèmes pareils font difficilement paraître leurs ouvrages. Longtemps on a considéré comme démodé tout poème, même sans rimes, qui suit une forme métrique régulière. Le sonnet, à la structure figée autant dans sa mesure que dans ses rimes, peut bien paraître deux fois dépassé.

La méprise des contraintes

On pense d'habitude comme ça parce que, à travers le siècle révolu, s'est répandu l'idée que la meilleure mode de vie est celle qui est libérée autant que possible des contraintes. Les poètes ne veulent plus des contraintes des modèles poétiques traditionnels. Les architectes rejettent les règles classiques de la symétrie, de la proportion, de l'ornement qui ont orienté l'architecture occidentale depuis l'épopée de la Grèce jusqu'au dix-neuvième siècle. Peu de compositeurs assument la gamme traditionnelle et ses harmonies, qui ont fondé la musique européenne depuis Palestrina jusqu'à Puccini. Tout le monde veut se libérer de telles contraintes jugées périmées.

Mais que voulons-nous dire par la liberté? C'est un mot aux significations multiples. On parle de la liberté démocratique, de la liberté nationale, de la liberté personnelle, de la liberté religieuse, de la libre expression, de la liberté par opposition à l'esclavage, d'être libre de la faim, de la discrimination.....

Les philosophes font une distinction entre la liberté négative et la liberté positive. Que veulent-ils dire? L'explication la plus simple est la suivante:

La liberté négative est la franchise des contraintes, soit la permission de faire telle ou telle chose;

La liberté positive est la capacité ou le pouvoir, soit l'habilité de faire telle ou telle chose.

Une société dotée du maximum de la liberté négative est celle où tout est permis à moins qu'il ne soit interdit, et où les interdictions (soit du droit, soit des convenances sociales) sont aussi peu que possible. Rien n'est exclu sauf les actes évidemment criminels. Autrement dit, une société permissive.

Une société dotée du maximum de la liberté positive est celle dont l'organisation offre à chacun la possibilité de faire de son meilleur.

Entre ces deux sociétés, y a-t-il une différence? A première vue, il pourrait paraître qu'il n'y en a pas. Si les interdictions sont minimisées, on possède, n'est-ce pas, les meilleures opportunités de valoriser ses habilités, de vivre pleinement. Liberté positive ou négative, ce serait en effet la même chose.

Les contraintes utiles

Las, la vie n'est pas si simple! Il y a bonne raison de penser que des contraintes (ou, si vous préférez, des interdictions) peuvent aider l'individu à faire mieux. La contrainte peut augmenter l'habilité; autrement dit, moins de liberté négative peut entraîner plus de liberté positive. La poésie en fait bonne exemple; c'est pourquoi cet article commence avec deux poèmes. Les 'règles' traditionnelles de la poésie ne sont évidemment pas des interdictions légales ou sociales; elles sont des usages qu'ont suivi les poètes parce qu'ils les ont trouvé utiles, ou parce que leurs lecteurs s'attendaient que les poèmes fussent ainsi écrits.

Si vous suivez l'usage d'écrire des sonnets, vous êtes contraint par les règles de la forme du sonnet. Vous vous êtes interdit d'écrire selon des autres formes, ou d'écrire sans forme. Vous pourriez faire fi de ces vieilles règles étouffantes, et alors vous écririez peut-être de la bonne poésie, mais en ce cas vous n'écririez pas des sonnets.

Rappelez-vous les poèmes historiques réputés les plus grands, vous trouverez que la plupart d'entre eux ont été écrits selon des formes plus ou moins rigides. Ronsard et du Bellay furent maîtres du sonnet; Corneille et Molière mirent en honneur l'alexandrin. Virgile écrivit en vers latin sans rimes selon un modèle fondé sur la longueur des syllabes; les règles de ce genre de poésie sont très complexes, même déroutantes pour le débutant.

Un autre grand poète romain, Horace, ecrivit des odes mémorables dans le mètre dit saphique, une forme due à la femme de lettres grècque Sapho. Elle vécut environ 600 avant J-C sur l'île de Lesbos; la tradition veut que ses amours auraient privilégié les femmes, d'où notre mot lesbienne. Horace naquit en 65 avant J-C, donc la forme saphique fut vieille de plusieurs siècles quand Horace l'a empruntée. Elle restera en usage chez divers poètes latins jusqu'au moyen-âge.

Ainsi, il y a des formes poétiques qui ont servi maints siècles durant aux écrivains innombrables, souvent dans des langues différentes de celles de leurs origines. Pourquoi ces formes rigides, souvent complexes et difficiles, se sont-elles avérées tellement durables et répandues? C'est sûrement parce que l'expérience a montré qu'elles aident les poètes à créer de la bonne poésie. Comme Baudelaire l'a dit (au sujet du sonnet), parce que la forme est contraignante, l'idée jaillit plus intense.

Le rejet erroné des contraintes

L'abandon des convenances poètiques n'est qu'un tout petit exemple d'une tendance omniprésente du vingtième siècle, surtout depuis les années soixante: le rejet des règles établies, soit de la loi, soit de la coutume social, soit de la religion, soit des associations professionelles, soit de la convenance artistique ou littéraire...Avec les règles du sonnet ou de l'alexandrine, avec les ordres ionique ou dorique en architecture, avec la gamme diatonique et ses harmonies, on a jeté les observances religieuses, la moralité sexuelle, l'éducation disciplinée, la réglémentation étatique du crédit, des investissements, de l'échange; sans parler des menus détails telle la tenue correcte.

Tout cela n'est pas que la conduite rebelle des populations avides de la franchise des contraintes vétustes. Cette rébellion a été jusifiée en toute sincérité par des philosophes érudits, les apôtres intellectuels de la liberté négative; par des artistes futuristes de tout genre; par des libertaires, des libre-échangistes, des anarcho-capitalistes.

Quelques théoristes, choqués par la conduite atroce des états surpuissants et tyranniques, ont cru que nous devrions nous refugier dans l'extrême opposé de l'état affaibli et minimalisé.

Mais, en pratique, cela ne marche pas. Dans son livre State Building (2), Francis Fukuyama a raisonné ainsi: tandis que naguère la liberté fut menacée surtout par des états trop puissants, tels les états nazis, fascistes, ou marxistes; en revanche, à présent, la menace principale vient des états faibles, impuissants, inefficaces, les états échoués. Au lieu des états forts qui terrorisaient ou exploitaient leurs citoyens, nous voyons des états débiles qui n'arrivent pas à empêcher leurs citoyens de se terroriser ou de s'exploiter les uns les autres.

Il est naïf d'imaginer que l'anarchie vaut mieux que le despotisme. Rien ne peut remplacer l'état fort, efficace, bienvaillant et pacificateur.

La bonne contrainte

Voici une analogie fascinante entre la poésie et la politique. Les poètes créent la meilleure poésie en s'encadrant des structures poétiques contraignantes; de même, la plupart des gens s'épanouissent le mieux en vivant sous un gouvernement fort mais bienvaillant, sous des convenances sociales robustes.

Ce qui se passe dans le monde artistique présage souvent l'avenir de la politique, de la société, des affaires. Le compositeur Edgard Varèse avéra qu'un artiste n'est jamais en avance sur son temps, mais la plupart des gens sont largement en retard sur le leur. Bien que telle arrogance artistique soit dégoûtante, elle comprit quand même une graine de vérité. La dégringolade des disciplines traditionnelles dans les arts remont aux premières années du vingtième siècle, présageant la rupture plus étendue des convenances dans les années soixante et, un peu plus tard, l'obsession actuelle de l'économie du laisser-faire.

Donc, ce qui se passe dans le monde de la poésie regarde tout le monde, pas seulement le cercle plutôt restreint des poètes et de leurs lecteurs. En effet, qu'est-ce qui se passe? Or on peut déceler entre les poètes américains et européens une certaine renaissance du 'formalisme', de l'usage des modèles formels tel le sonnet, le sizain etc.

On peut espérer que ce goût renouvelé pour la poésie formelle - qui remont à peu près aux années quatre-vingt - présage une réconnaissance plus ample des vertus de l'ordre contre l'anarchie et la permissivité. Peut-être même - à ce point je rappelle très brièvement le thème maître de ce site - la réconnaissance d'un fait économique:

Le marché désentravé prôné par les économistes libéraux n'est pas la mode meilleure de gestion (ou de non-gestion) de l'économie globale de nos jours.

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Références

1 Chaunes et Sylvoisal, La furie française (L'âge de l'homme, Paris et Lausanne, 2004). C'est une collection de presque 800 "sonnets croisés" échangés entre les deux auteurs, sur une période d'environ cinq ans, au cours de leurs voyages.

2 Francis Fukuyama, State Building (Cornell University Press, USA, 2004; Profile Books, London, 2004)