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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 12 - décembre 2006
Don Giovanni, ultralibéral
ANGUS SIBLEY
Non si picca - se sia riccase sia brutta, se sia bellapurchè porti la gonellavoi sapete quel che fa.
Lorenzo da Ponte, Don Giovanni, acte I, scène 5["Peu lui importe qu'elle soit riche, laide, ou belle; pourvu qu'elle porte la jupe, vous savez ce qu'il fait"]
En fin de cette "année Mozart", pour embellir d'un peu d'humeur le sujet trop gris de l'économie, voici une analogie originale entre l'économie et l'opéra.
Vous voulez réfuter les arguments impérieux des économistes ultralibéraux? Vous avez un problème, car ces gens-là revendiquent leur moralité élevée. Ils donnent à leurs opposants un sentiment de culpabilité. Si vous n'êtes pas d'accord avec ces moralistes vertueux, votre vertu est à soupçonner.
Mais, après tout, les libéraux ne sont que les partisans d'une théorie économique. Cela les autorise de proclamer, et de convaincre les autres, qu'ils ont le bon Dieu avec eux? Ils se justifient par un principe simple. Ils raisonnent que tout être humain a le droit fondamental de commercer librement avec tout autre, n'importe où, n'importe comment, à condition que les parties négociantes puissent convenir des conditions de leur contrat. Voilà la fondation de la doctrine économique libérale. Pour ses adeptes, c'est un droit humain fondamental. Osez-vous vous ériger en opposition à un tel droit?
Mais ce droit, est-il un vrai droit humain fondamental? Posons une autre question. Un homme est-il en droit de coucher avec n'importe quelle femme consentante? Ou inversement? Certainement pas! affirment les moralistes, les bourgeois estimables, les catholiques pratiquants, les évangéliques renés. On n'est sûrement pas libre de se comporter comme Don Giovanni, héros de l'opéra célèbre de Mozart, qui - selon le catalogue méticuleux tenu par son valet Leporello - a séduit en somme 2.065 femmes, soit:
en Italie 640en Allemagne 231en France 100en Turquie 91mais, en Espagne déjà 1.003
Comme les libéraux réclament la déréglementation du commerce, Don Giovanni réclame la déréglementation du sexe.Alors, pourquoi un homme n'est-il pas en droit de coucher avec n'importe quelle femme?
Primo, parce que cela entraîne souvent l'infidélité, le manque de loyauté. Don Giovanni est marié à Donna Elvira, envers laquelle il se montre énormément infidèle; il a sûrement persuadé beaucoup d'épouses de manquer de fidélité envers leur époux. D'ailleurs, le Don ne crée de relation durable avec aucune femme; il est l'archétype même du court-termisme.
Y a-t-il une analogie avec l'économie? Bien sûr, puisque l'économie ultralibérale privilégie absolument la flexibilité, l'absence de loyauté ou de relation durable, soit dans l'emploi, soit entre fournisseur et acheteur de biens, soit entre propriétaire et entreprise. Pas question, en France, de se montrer fidèle aux industries françaises, même européennes. Si les importations sont pour le moment moins chères, faisons-nous dépendants des fournisseurs lointains, sans nous demander si ou non ceux-ci s'annoncent partenaires à longue haleine fiables et amicaux.
Secundo, la promiscuité sexuelle entraîne souvent des rapports abusifs. Leporello nous raconte, à propos du Don, que sua passion predominante è la giovin principiante: sa passion prédominante est pour la jeune innocente. Evidemment, la liaison entre un riche libertin expérimenté et une ingénue n'est pas un rapport équilibré; elle est le plus souvent l'exploitation de la jeune fille par son séducteur.
En économie, les ultralibéraux ne veulent pas que les gens se protègent contre l'exploitation. Ils désapprouvent la solidarité des syndicats, des maîtrises, des associations professionnelles, des fédérations de producteurs (agriculteurs, planteurs…). Ils pourfendent les réglementations ayant but d'éviter qu'on séduise les petits gens à accepter des contrats inégaux.
Ils exigent que l'employeur ou l'acheteur traite directement, séparément et librement avec des individus ou des petites entreprises. Trop souvent, cela entraîne des relations fort inégales entre entreprises puissantes et fournisseurs nécessiteux, notamment dans le tiers-monde, lieu favori des délocalisations.
Tertio, Don Giovanni est un individualiste outrancier qui se croit entièrement libre à poursuivre ses propres penchants sans égard des conséquences de ses actes pour autrui. Or la théorie libérale exige que chaque individu agisse pour son propre avantage, sans se demander si ou non son activité est salutaire pour l'économie ou pour la société.
Friedrich von Hayek, doyen de la doctrine du marché libre, rejeta la notion même de l'altruisme, en prétendant que nous ne pouvons connaître ce qui est le mieux pour la société. Il faut donc que chacun fasse, autant qu'en permet la loi, ce qu'il veut faire sans égard du bien commun. Hayek a même raisonné que ceux qui font ainsi profitent de ne pas se traiter les uns les autres comme des voisins. Quelle vision séduisante du paradis libéral!
Bien des citoyens estimables, qui ne n'auraient aucune tolérance pour l'immoralité de Don Giovanni, sont néanmoins en accord avec le principe du marché désentravé. Pourtant, entre le Don et les libéraux, il y a en effet plusieurs points communs. Un homme a-t-il le droit de coucher avec n'importe quelle femme consentante? Un entrepreneur a-t-il le droit de commercer avec n'importe qui dans le monde aux meilleures conditions, pour lui-même, qu'il puisse négocier? Ces deux questions sont plus semblables qu'elles ne le paraissent.
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Références
Don Giovanni, act I, scene 5, livret de Lorenzo da Ponte
Friedrich von Hayek, The Fatal Conceit (Routledge, London, 1988), chap. I, page 13