Du Veau au Marché

ANGUS SIBLEY

premiére parution The Month, London, août 1998

traduction de l'auteur

Le Veau d'or remplacé par un nouveau idôle

Le cours actuel [en 1998] de l'or, environ $300 par once, frôlant son plus bas depuis 1985, on pourrait dire que le culte du veau d'or s'est plutôt périmé. Le culte de la richesse sous ses formes plus modernes reste évidemment au rendez-vous; et l'on reconnaît toujours le risque du péché grave lié à l'instinct de la possession. Pourtant, il existe une autre idolâtrie, plus insidieuse, qui dans le climat actuel intellectuel se tient pour vertueux.

Les économistes ultralibéraux et leurs partisans font parade d'un respect démesuré, voire une vénération, pour le marché libre, vénération que l'on peut bien qualifier comme idolâtre strictu sensu. Ils accordent au marché une dévotion, une révérence, telle que l'on ne devrait offrir qu'à Dieu. Pour eux, le marché est l'arbitre suprême des affaires et des conditions humaines. Ils fustigent quiconque se permet de questionner ses commandements; ils condamnent quiconque tente une ingérence dans ses engrenages; ils ridiculisent quiconque déplore les conséquences de tels engrenages.

Le Marché maître du monde

Le marché est le foyer de nos actions réciproques en tant qu'acheteurs ou vendeurs, en tant que patrons ou employés, en tant que producteurs ou consommateurs, en tant qu'investisseurs ou emprunteurs. Le marché est ainsi notre conduite, ou plus précisément la somme de nos conduites. Selon les libéraux, il faut voir, dans ce mélange non coordonné de nos activités, une force hors notre maîtrise, tel le vent ou la marée. Et ce n'est pas tout. Nous avons le droit de nos protéger contre les dégâts des gros temps et des marées hautes; mais pas du tout, selon eux, contre les peines que peut nous infliger le marché.

Ainsi, si le marché prescrit que la rémunération de certains métiers soit parcimonieuse, nous ne devons absolument pas disputer son jugement en imposant des taux minimaux salariaux. Si nous prétendons à une sagesse supérieure à celle du petit dieu qu'est le marché, nous nous rendons coupables d'un blasphème.

Supposons que, suite à la déréglementation du crédit, les banques et leurs clients se mettent à se ruiner en prêtant et en empruntant à l'excès, entraînant ainsi de gros dommages pour eux-mêmes et pour l'économie nationale. Cette expérience nous met en droit de douter le principe de la déréglementation? Absolument pas! Pour qui nous prenons-nous que nous osions mettre en question les arrêts du tout-puissant?

La guerre contre l'inflation

Si notre chasse acharnée à l'inflation induit le chômage massif, cette conséquence ne nous autorise point à rappeler le meute. Les Français et les Allemands ont donne l'exemple au monde quand [pendant les années 90] ils ont maintenu leurs économies en récession profonde, même quand leurs taux d'inflation ont passé sous la barre de 2%, tandis que leurs taux de chômage s'approchaient de 12%.

Pour quelle raison pensons-nous qu'une moindre inflation est pire qu'un chômage écrasant? Pour comprendre, il faut reconnaître que dans le ciel des économistes, c'est-à-dire le marché parfait, les prix ne bougent qu'à raison des fluctuations de l'offre et de la demande. A part celles-ci, aucune cause de mouvements des prix, telle l'inflation, ne doit être tolérée. Car toute autre cause risque de gêner ou entraver le fonctionnement du marché. L'inflation est un obstacle au progrès triomphale de notre dieu-marché; c'est donc un sacrilège.

Au coeur de la doctrine libérale

Nous ne pouvons pas maîtriser le temps ou la marée. Nous pourrions, mais nous ne devons absolument pas, maîtriser collectivement notre conduite économique; voilà la théorie. Dans le marché libre, les conséquences de nos choix libres découlent de nos actions, mais non de nos intentions, comme dit Friedrich von Hayek, gourou favori de Margaret Thatcher et docteur angélique de l'église des économistes.

Le catéchisme de cette église insiste que nous ne devrions avoir d'intentions que dans nos affaires personnelles et privées. Des objectifs telles la construction d'une société juste, d'une économie bien équilibrée, ne devraient point figurer sur notre ordre du jour. Si le marché libre impose des inégalités béantes, s'il nous dépouille de la plupart de nos industries, ainsi soit-il. Le marché est dieu; fiat voluntas tua

Cette philosophie est un réaction extrême aux autoritarismes fascistes et communistes. C'est un exemple classique du principe selon lequel la bonne loi ne se fait pas des causes difficiles. Il témoigne aussi au fait que, même si nous refusons de croire en Dieu, nous ne pouvons tolérer un monde sans ordre.

Hayek, né et élevé dans une famille catholique viennoise, renonça à la foi dans sa jeunesse et resta toute sa vie athée. Il ne reconnut donc pas d'ordre divin. D'ailleurs, en observateur désenchanté de la Russie des années vingt et de l'Allemagne des années trente, il rejeta la possibilité du gouvernement bienfaiteur. Il n'accepta pourtant pas le principe de l'anarchie. Il se fia donc à l'ordre spontané du marché, où la totalité de nos décisions individuelles crée une régime, soit la discipline des forces marchandes.

La somme de nos actions indépendantes devient ainsi notre dieu. Les chrétiens croient que nous perdons notre liberté si nous nous révoltons contre Dieu, tombant ainsi dans l'esclavage du péché. De la même façon, pour les ultralibéraux, la perte de la liberté vient de la révolte contre le marché, c'est à dire du refus d'accepter les conséquences sociales de nos choix privées. Pourtant, la conception chrétienne de la liberté est nettement différente de celle des ultralibéraux.

C'est quoi, la liberté?

Pour les chrétiens, il n'y a de liberté vraie qu'au service du bien et de la justice, comme nous explique (1) le Catéchisme. La liberté est une chose positive, un état de grâce acquis par la poursuite de la sainteté. Par contre, la liberté des ultralibéraux est étroite et négative. Hayek l'a qualifiée (2) comme l'absence de la contrainte par la volonté des autres.

Cette liberté négative est dépouillée des qualités bienfaisantes et créatrices de la liberté chrétienne. Elle se réduit à ne pas être dominé par des autres. Evidemment, il est très important d'être dégagé de la domination; et aussi de la faim. Pourtant, nous ne vivons pas seulement du pain; nous ne fleurissons pas non plus seulement de la non-molestation. Les ultralibéraux ont choisi une seule facette du joyau de la liberté, en insistant que seule celle-ci importe. Mais l'éclat d'un diamant taillé provient des reflets réciproques de la lumière par toutes ses facettes.

La notion ultralibérale de la liberté paraît avoir été conçue expressément pour justifier la souveraineté du marché. Cette liberté, par définition, ne s'abrège que quand on se trouve contraint par la volonté des autres. La contrainte par des forces impersonnelles ne porte aucune atteinte à cette liberté. Des montagnes de son Autriche natale, Hayek a tiré une illustration frappante: l'alpiniste piégé dans une crevasse "garde sa liberté" puisqu'il n'a pas été détenu par l'action volontaire d'un autre.

Si la liberté est ainsi définie, il s'ensuit que les travailleurs de l'Angleterre victorienne gardaient leur liberté autant que les exigences impersonnelles du marché les contraindraient à travailler quarante heures sur vingt-quatre dans les fabriques cotonnières; par contre, ils l'ont perdue quand la loi Shaftesbury est venu écourter leurs heures de travail à dix. Car désormais ils se trouvaient assujettis à la volonté politique plutôt qu'aux lois du marché.

La perversion intellectuelle

Selon ses adorateurs, le marché nous affranchit des contraintes personnelles et politiques. Mais ils éludent par une dextérité de définition le fait que la marché remplace ces contraintes par une tyrannie mécanique. Voilà la perversion intellectuelle qui se cache au cœur de la doctrine libre-échangiste.

Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent: ces mots (3) de Jésus nous rappellent que l'argent devrait être notre serviteur, pas notre maître. A l'ère biblique, la théorie de l'économie était peu développée; les marchés fonctionnaient, sous des régimes libéraux ou restrictifs, mais personne n'aurait su imaginer l'idée du marché en tant que force pouvant prétendre à diriger le monde.

Aujourd'hui nous avons besoin d'une théologie pour affronter cette conception tellement hardie. Dans son encyclique Centesimus Annus, le pape Jean-Paul II a posé (4) de bonnes fondations. La liberté économique n'est qu'un élément de la liberté humaine écrit-il, en exigeant une société qui ne s'oppose pas au marché, mais demande qu'il soit dûment contrôlé par les forces sociales et par l'Etat. Le marché, comme l'argent lui-même, doit être notre humble serviteur plutôt que notre idole arrogant.

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Références

1 Catéchisme de l'Eglise catholique (1992) #1733, voir www.vatican.va/archive/FRA0013/_P5H.HTM

2 Friedrich von Hayek, The Constitution of Liberty (Routledge & Kegan Paul, London 1960) page 41

3 Matthieu, 6:24

4 Jean-Paul II, Centesimus Annus (1991), ch.IV, #39 para 5 et #35 para 2; voir www.vatican.va/edocs/FRA0072/_INDEX.HTM