L'économie hyperthyroïde
ANGUS SIBLEY
première parution Journal of the Royal Society of Medicine, London, June 1995
traduction de l'auteur
Le chômage persistant, la pauvreté en hausse, les stress plus intenses dans notre vie de travail: toutes ces malheurs témoignent d'une pathologie dans notre pensée et notre pratique économiques. Son symptôme principal est l'obsession aiguë de la concurrence.
Les économistes libre-échangistes adorent la concurrence et y prêtent des puissances magiques. Leurs écrits surabondent d'enthousiasme pour la concurrence intense, même féroce. Tous, jusqu'aux dévots les plus sobres du culte, semblent s'être persuadés que la concurrence doit être toujours et tout part aussi vive que possible.
Ils ne se contentent pas d'exécrer toute tentative de restreindre la lutte compétitive, même dans les cas où elle peut être pénible; de plus, ils se languissent de voir s'instaurer la conduite concurrentielle dans les circonstances où elle ne se manifeste pas de nature, telle l'alimentation en électricité ou en gaz. Selon leur conception, le marché libre est un systéme économique et social dans lequel nous sommes tous censés, ou au besoin forcés, de nous concurrencer les uns les autres au plus haut degré.
Pour eux, la concurrence est une panacée universelle, une règle d'or qu'il faut appliquer à toute situation. Ils refusent de se demander si, dans un cas donné, la conduite hypercompétitive est bon pour ceux qui travaillent dans les entreprises ou les professions, ou pour leurs clients, ou pour l'intérêt commun.
Pour les théoriciens du libre-échange, et les hommes politiques qui s'en laissent influer, tout manque de la concurrence est une thrombose dans le système cardio-vasculaire de l'économie. Ils insistent donc sur les soins prompts et agressifs propres à une telle maladie. Ils rejettent toute critique de leurs méthodes en citant l'exemple affreux du monde communiste, où la suppression de la concurrence a entraîné l'ischémie industrielle et l'infarctus commercial.
Pourtant, il existe un aperçu très autre de la concurrence, qui se rend compte pleinement de sa valeur, tout en reconnaissant le potentiel destructeur de son excès. Comparons le rôle économique de la concurrence avec celui des hormones thyroïdes dans le corps humain; nous trouverons des analogues remarquables. Tout comme ces hormones règlent la croissance du corps et son complexe de processus métaboliques, ainsi l'intensité de la concurrence dans l'économie influe sur l'envergure du développement et sur l'efficacité des entreprises.
L'enfant hypothyroïde risque le nanisme et le crétinisme; l'adulte hypothyroïde fait preuve de la léthargie, des réflexes tardifs, de l'hypothermie, de la constipation, de l'obésité. On peut facilement comparer ce symptômes avec la performance économique des pays communistes, où la concurrence fut supprimée pendant des longues années.
Ces pays ont émergé de l'ère marxiste avec des industries et des commerces rabougris. La léthargie s'imposait dans les lieux de travail, ou le sentiment courant s'exprimait par la phrase nous faisons semblant de travailler et ils font semblant de nos payer. Le climat des affaires était frisquet. Les industries répondaient avec torpeur à la demande des consommateurs. Le système était bloqué par des stocks de produits invendables. Les organismes étaient obèses en main-d'œuvre.
L'analogie est claire entre le métabolisme du corps et les processus normaux de l'économie, par lesquels le travail et les denrées sont transformés en biens et services utiles. Comme la carence des hormones thyroïdes peut obstruer le métabolisme, la carence de le concurrence peut également entraver l'économie. Comme l'hypothyroïdie peut couper court au développement de l'enfant croissant, l'économie non compétitive ne fera pas beaucoup de progrès. Avant la chute du communisme, les voyageurs dans l'Europe de l'est se sentaient avoir régressé dans le temps par un demi-siècle.
Il n'y a pas donc lieu de se disputer avec ceux qui affirment que la concurrence est nécessaire à l'économie saine, comme les hormones thyroïdes sont vitaux pour la croissance et la survie du corps. Cependant, l'excès de ces hormones est aussi périlleux que leur carence. Le malade hyperthyroïde éprouve une gamme de symptômes, qui peuvent in extremis devenir mortels, et qui, aussi clairement que les séquelles de l'hypothermie, ont leurs analogues économiques.
Par exemple, entre ces symptômes nous trouvons, primo, le métabolisme suraccéléré, auquel répond l'allure frénétique des changements dans les économies hyperconcurrentielles. Avec les guerres des prix, les produits établis des entreprises cessent d'être rentables, de sorte que ces dernières doivent innover aussi vite que possible, afin de devancer leurs rivaux. Il en résulte une frénésie de mutations au saute-mouton, dont la plupart n'apportent pas d'avantage sensible. Ce qui ne perturbe point les zélateurs du libre-échange, pour lesquels le progrès, c'est le mouvement pour l'amour du mouvement, comme l'a exprimé l'économiste Friedrich von Hayek (1). Il était le gourou favori de Margaret Thatcher, bien qu'il n'a jamais renié l'opinion déclaré (2) dans son essai (de 1960) Pourquoi je ne suis pas conservateur.
Secundo, le malade hyperthyroïde subit des instabilités émotionnelles que nous pouvons comparer aux hauts et aux bas des marchés financiers trop volatiles; aujourd'hui euphoriques, demain névrotiques. Tertio, la tachycardie et l'hyperactivité, afflictions trop fréquentes chez les cadres hypercompétitives. Quarto, la perte de poids, que rappelle la disparition des entreprises et des industries abîmées par la concurrence désentravée. Finalement, la diarrhée, que rappelle la liquidation des actifs des entreprises en faillite.
Dans les années soixante-dix, les économistes ont diagnostiqué avec justesse qu'un bon nombre d'économies occidentales étaient déficientes en compétitivité. Cependant, leur thérapie se réduit à injecter le maximum de la concurrence dans chaque secteur de l'industrie, des professions libérales, du commerce et des services publics. Comme si on traitait un malade hypothyroïde avec une posologie de thyroxine négligemment excessive. Les médecins connaissent bien le danger grave de la correction exagérée dans le traitement des déséquilibres hormonaux ou métaboliques. Les économistes ultralibéraux semblent n'avoir jamais entendu d'un tel risque.
Il y a un autre point dont ils semblent totalement inconscients. La conversion de la thyroxine en l'hormone plus actif tri-iodothyronine (T3) survient à des allures très différentes dans les divers tissus et organes, ce qui laisse entendre que, tandis que certaines parties du corps ont besoin de la T3 en abondance, des autres parties en exigent peu. Ce fait, en outre, a sa contrepartie économique.
Car tandis que la concurrence intense peut bien être souhaitable dans le développement des microprocesseurs ou des médicaments anti-viraux, il ne s'ensuit pas que cela est le moyen meilleur pour fournir les services publics, y compris la santé. Nous ne pouvons pas guérir les maux de l'économie ante-Thatcher tout simplement en nous précipitant violemment vers l'extrême opposé. La tâche est plus subtile; elle ressemble en effet celle de restaurer un équilibre sain dans le système endocrine.
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Références
1 Friedrich von Hayek, The Constitution of Liberty (Routledge & Kegan Paul, London 1960)
2 Cet essai est une postface au livre cité ci-dessus