Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 44 - août 2009
Autrefois à Edimbourg
ANGUS SIBLEY
Une ville bacchante
Le commerce était énorme entre Leith (ville portuaire jouxtant Edimbourg) et Bordeaux, dont les produits ne se consommaient avec aucune modération. Robert Chambers, éditeur édimbourgeois écrivant en 1824 (à une époque relativement sobre), s'en confesse étonné: aussi difficile qu'il soit de l'expliquer, il ne semble pas avoir lieu de douter que, dans bien des cas, la beuverie fut compatible avec la bonne habilité dans les affaires et même avec l'assiduité...un avocat célèbre, Me Hay, qui est devenu juge...fut aussi remarquable comme bacchante que comme juriste,3 et ce n'était pas si rare pour un tel bacchante de vider jusqu'à six bouteilles de claret (bordeaux rouge) pendant une soirée; ce qui ne l'empêchait forcément pas de présider la Cour, le lendemain matin, dans le caractère digne d'un juge, avec toute la gravité qui y convient.
Même au milieu du vingtième siècle, cette tradition écossaise n'avait pas complètement disparu. Quand j'ai étudié l'économie à Edimbourg, dans une salle de conférences qui était une église réformée desaffectée, toujours garnie de son orgue, mon professeur fut Alan Peacock; son prédecesseur fut le professeur Alexander Gray, auteur d'un excellent livre sur l'histoire de la doctrine économique, renommé aussi comme poète et traducteur en lowland Scots (la langue de Robert Burns) de Heine et autres poètes allemands. Or Peacock raconta une histoire de Gray, qui avait l'habitude de souvent boire, pendant ses conférences, d'une grande carafe d'eau. Un jour, les étudiants remplit sa carafe de genièvre; au cours de son discours, d'un peu moins d'une heure, Gray aurait vidé la carafe sans aucun effet perceptible.
Edimbourg, certes, ne manquait point de zincs. Je me souviens bien de la longue et étroite Rose Street, réputée en avoir plus de trente; on se vantait des balades (pub crawls) le long de cette rue où l'on prenait un verre à chaque bar. En parallèle de Rose Street il est une rue pareille, Thistle Street, où se trouvait le grossier Oxford Bar (qui existe toujours en état plus salubre), alors tenu par un Aberdonien, Willie Ross, renommé pour sa rudesse envers ses clients. Une soirée de Hogmanay (Saint-Sylvestre), j'y suis allé avec deux dames assez élégantes, qui désiraient, dans l'esprit écossais de l'occasion, visiter ce local incongru. En me voyant entrer avec mes deux belles, Willie a aboyé: Hors d'ici avec ces femmes! Cela ne voulait pas dire que nous devrions quitter les lieux; il s'agissait d'emmener les dames dans une petite salle assez miteuse à coté, réservée aux clientes et leurs cavaliers.
Des bars divisés
De ces jours, avant l'interdiction de la discrimination sexuelle, ces Ladies Rooms étaient courantes dans les pubs écossais. Les femmes n'étaient pas les bienvenues au salon principal; elles devaient se réfugier dans une salle annexe, souvent cosy, généralement sans bar; le garçon y venait prendre les commandes. Il y avait aussi parfois un jug bar (bar au pichet), petit compartiment comme un confessionnel, sa porte donnant sur la rue, où une femme pouvait passer, sans entrer au pub, faire remplir son pichet à emporter.
Tel était le petit et charmant bar Kings Arms à Newhaven, port de pêche attenant au grand port commercial de Leith. Là, l'on pouvait, si l'on avait de la chance, rencontrer le grand chef de choeurs Arthur Oldham, maître de chapelle à la cathédrale catholique d'Edimbourg, ensuite dirigeant du Choeur de l'Orchestre de Paris. La chorale de la cathédrale sous sa direction fut excellente et célèbre; malheureusement, l'orgue fut petit et de piètre qualité. Mais aujourd'hui, la cathédrale se réjouit d'un nouvel orgue beaucoup plus grand, de manufacture anglaise mais de caractère plutôt français.
Le port de Leith
Leith fut une ville indépendante jusqu'à 1920. Il posséda son propre système de tramways, électriques avec caténaires, tandis qu'Edimbourg resta fidèle aux bon vieux cable cars, tractés par des cables souterrains, à la vapeur, comme à San Francisco, jusqu'à la fusion des deux municipalités. Leith possédait d'ailleurs un impressionant terminus ferroviaire, beaucoup trop grand pour sa fonction, que je me rappelle comme gare fantôme, ressemblant à la gare d'Orsay avant sa transformation en musée. On s'en servit pour tourner le film Trainspotters. Cette gare fut une relique de l'ère (enfin de retour?) où chaque ville digne de ce nom éprouvait le besoin d'une gare ferroviaire imposante.
Dans les années cinquante, une grande partie de la région limitrophe entre Edimbourg et Leith conservait une curieuse qualité de terrain vague, peu développé, avec des petites maisons éparses tout à fait campagnardes, et que traversait un curieux chemin de fer en méandre, à peu près désuète depuis son ouverture en 1903.
Toutefois, l'ancienne mairie de Leith englobait un petit théâtre où l'on pouvait même aller à l'opéra. Car l'opéra à Edimbourg n'était pas l'apanage des grandes équipes qui arrivaient pour le fameux festival d'été ou pour autres représentations saisonnières. Il y avait aussi deux sociétés d'amateurs qui, avec l'assistance de quelques chanteurs professionnels, montaient chaque année des opéras. Des chanteurs peu connus, néanmoins souvent très compétents, s'y produisaient. La salle de Leith était un de leurs lieux préférés. Ces opéras valaient souvent le détour. On n'avait pas de quoi payer les metteurs en scène chers et pervers, manquaient donc les scènes encombrées de lavabos, de radiateurs et d'autres absurdités.4
Un recteur d'église formidable
Pour terminer, une reminiscence de la belle église St-Paul St-George, située à York Place à l'est du centre-ville. C'est un magnifique édifice néo-gothique, construite en 1818; sir Walter Scott fut un de ses premiers bienfaiteurs. Dans les années 1970, je chantais dans la petite chorale de cette église, dont le recteur fut Tom Veitch, bon prédicateur qui parlait souvent sur la radio.
Un dimanche, des graffitistes ayant gribouillé sur les murs extérieurs de l'église les mots: Anarchy is freedom, Tom Veitch s'en montra très en colère. C'était un homme de taille imposante, à la voix de stentor. L'anarchie, ce n'est pas la liberté, tonna-t-il. Car, si nous vivions dans un état d'anarchie, rien ne m'empêcherait de m'emparer de n'importe qui d'entre vous et de vous dépouiller de tout ce que vous portiez de valeur. Puisque je suis plus grand qu'aucun d'entre vous!
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Références
1 Robert Chambers, Traditions of Edinburgh [édition originale 1824] (W & R Chambers, Edinburgh, 1949), page 319
2 Ibid., page 198
3 Ibid., page 139
4 Le metteur en scene Krzysztof Warlikowski a utilisé, dans ses productions de Iphigénie en Tauride, de Mozart, et de Parsifal, des multiples lavabos modernes. Graham Vick, ancien metteur en scène à Glyndebourne, a fait valoir des radiateurs en fonte, style années trente, dans Così fan tutte, Don Giovanni et Les Noces de Figaro.