www.equilibrium-economicum.net

Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 44 - août 2009

Autrefois à Edimbourg

ANGUS SIBLEY

Une petite promenade estivale 

Ce mois d'août, oublions pour un moment les maux de l'économie et baladons un peu dans la belle ville d'Edimbourg, ville où j'ai passé bien des années à l'école, à l'université, au travail dans une société de bourse. De ces jours, l'Ecosse n'avait pas encore son proper parlement, mais elle avait encore sa propre bourse - le feu Scottish Stock Exchange avec son petit parquet à Glasgow. 

La ville d'Edimbourg met en honneur la Vieille Alliance entre l'Ecosse et la France. Le palais royal de Holyrood fut rebâtit au dix-septième siècle dans un bon style louis-quatorzien. La célèbre Ville Neuve fut construit depuis 1767 pour la nobilité et la haute bourgeoisie de l'âge des Lumières, qui ne supportaient plus l'obscurité, la congestion et les saletés de la Ville Ancienne mediévale, qui jouxte le grandiose château-fort, haut sur son rocher. En effet, la ville neuve rappelle vivement les gracieuses rues dix-huitième siècle de Bordeaux. Plus récents, le parc et les immeubles victoriens de Bruntsfield donnent à ce quartier-ci, ouvert et élégant, quelque similarité au Champ de Mars.

Je me rappelle bien la vieille ville, tout près de l'Université. C'était alors un quartier repoussant; ses bâtiments, comme ses habitants, étaient décrepits, crasseux, misérables. Difficile d'imaginer, malgré les armoiries sur certains murs, que ce jungle de taudis eût jadis abrité le gotha de l'Ecosse. Les familles les plus illustres y avaient eu pignon sur rue: les ducs de Gordon et de Queensberry, les comtes d'Eglinton et de Moray, et bien des autres nobles, tous avaient eu ici leurs logements de ville. N'importe que, de ces jours-là, les porcs fourrageaient librement dans les rues; encore une ressemblance avec le vieux Paris. En effet, miss Jane Maxwell, future duchesse de Gordon, s'est promené au moins une fois dans la grand-rue sur le dos d'une truie...

Une ancienne ville des Lumières      

Bien des personnalités littéraires habitaient la vieille ville; entre autres le philosophe David Hume, l'économiste Adam Smith, et James Boswell, biographiste du docteur Johnson. On raconte d'Adam Smith que, bien qu'il écrivait avec une telle lucidité sur la théorie des échanges commerciaux, il était obligé de faire faire par un ami ses achats d'avoine pour son cheval.1 

On raconte des choses bien plus extraordinaires des personnalités édimbourgeoises de cette ère. Susanna, comtesse douarière d'Eglinton, même octogénaire, fut réputée pour sa beauté exceptionnelle; elle expliqua qu'elle ne se maquillait jamais mais que de temps en temps elle se lavait le visage avec du lait de truie. C'était la moindre de ses excentricités. Cette dame élégante et raffinée estimait les rats ordinaires comme animaux de compagnie. A l'heure du repas, elle ouvrait un panneau dans le lambris de sa salle à manger, d'où sautillait une douzaine de rats gaillards pour la rejoindre à la table. A un signal de madame la comtesse, ils se retiraient, obéissants, dans leur obscurité.2

Une ville bacchante

Le commerce était énorme entre Leith (ville portuaire jouxtant Edimbourg) et Bordeaux, dont les produits ne se consommaient avec aucune modération. Robert Chambers, éditeur édimbourgeois écrivant en 1824 (à une époque relativement sobre), s'en confesse étonné: aussi difficile qu'il soit de l'expliquer, il ne semble pas avoir lieu de douter que, dans bien des cas, la beuverie fut compatible avec la bonne habilité dans les affaires et même avec l'assiduité...un avocat célèbre, Me Hay, qui est devenu juge...fut aussi remarquable comme bacchante que comme juriste,3 et ce n'était pas si rare pour un tel bacchante de vider jusqu'à six bouteilles de claret (bordeaux rouge) pendant une soirée; ce qui ne l'empêchait forcément pas de présider la Cour, le lendemain matin, dans le caractère digne d'un juge, avec toute la gravité qui y convient.

Même au milieu du vingtième siècle, cette tradition écossaise n'avait pas complètement disparu. Quand j'ai étudié l'économie à Edimbourg, dans une salle de conférences qui était une église réformée desaffectée, toujours garnie de son orgue, mon professeur fut Alan Peacock; son prédecesseur fut le professeur Alexander Gray, auteur d'un excellent livre sur l'histoire de la doctrine économique, renommé aussi comme poète et traducteur en lowland Scots (la langue de Robert Burns) de Heine et autres poètes allemands. Or Peacock raconta une histoire de Gray, qui avait l'habitude de souvent boire, pendant ses conférences, d'une grande carafe d'eau. Un jour, les étudiants remplit sa carafe de genièvre; au cours de son discours, d'un peu moins d'une heure, Gray aurait vidé la carafe sans aucun effet perceptible. 

Edimbourg, certes, ne manquait point de zincs. Je me souviens bien de la longue et étroite Rose Street, réputée en avoir plus de trente; on se vantait des balades (pub crawls) le long de cette rue où l'on prenait un verre à chaque bar. En parallèle de Rose Street il est une rue pareille, Thistle Street, où se trouvait le grossier Oxford Bar (qui existe toujours en état plus salubre), alors tenu par un Aberdonien, Willie Ross, renommé pour sa rudesse envers ses clients. Une soirée de Hogmanay (Saint-Sylvestre), j'y suis allé avec deux dames assez élégantes, qui désiraient, dans l'esprit écossais de l'occasion, visiter ce local incongru. En me voyant entrer avec mes deux belles, Willie a aboyé: Hors d'ici avec ces femmes! Cela ne voulait pas dire que nous devrions quitter les lieux; il s'agissait d'emmener les dames dans une petite salle assez miteuse à coté, réservée aux clientes et leurs cavaliers.

Des bars divisés 

De ces jours, avant l'interdiction de la discrimination sexuelle, ces Ladies Rooms étaient courantes dans les pubs écossais. Les femmes n'étaient pas les bienvenues au salon principal; elles devaient se réfugier dans une salle annexe, souvent cosy, généralement sans bar; le garçon y venait prendre les commandes. Il y avait aussi parfois un jug bar (bar au pichet), petit compartiment comme un confessionnel, sa porte donnant sur la rue, où une femme pouvait passer, sans entrer au pub, faire remplir son pichet à emporter. 

Tel était le petit et charmant bar Kings Arms à Newhaven, port de pêche attenant au grand port commercial de Leith. Là, l'on pouvait, si l'on avait de la chance, rencontrer le grand chef de choeurs Arthur Oldham, maître de chapelle à la cathédrale catholique d'Edimbourg, ensuite dirigeant du Choeur de l'Orchestre de Paris. La chorale de la cathédrale sous sa direction fut excellente et célèbre; malheureusement, l'orgue fut petit et de piètre qualité. Mais aujourd'hui, la cathédrale se réjouit d'un nouvel orgue beaucoup plus grand, de manufacture anglaise mais de caractère plutôt français.

Le port de Leith 

Leith fut une ville indépendante jusqu'à 1920. Il posséda son propre système de tramways, électriques avec caténaires, tandis qu'Edimbourg resta fidèle aux bon vieux cable cars, tractés par des cables souterrains, à la vapeur, comme à San Francisco, jusqu'à la fusion des deux municipalités. Leith possédait d'ailleurs un impressionant terminus ferroviaire, beaucoup trop grand pour sa fonction, que je me rappelle comme gare fantôme, ressemblant à la gare d'Orsay avant sa transformation en musée. On s'en servit pour tourner le film Trainspotters. Cette gare fut une relique de l'ère (enfin de retour?) où chaque ville digne de ce nom éprouvait le besoin d'une gare ferroviaire imposante.

Dans les années cinquante, une grande partie de la région limitrophe entre Edimbourg et Leith conservait une curieuse qualité de terrain vague, peu développé, avec des petites maisons éparses tout à fait campagnardes, et que traversait un curieux chemin de fer en méandre, à peu près désuète depuis son ouverture en 1903.

Toutefois, l'ancienne mairie de Leith englobait un petit théâtre où l'on pouvait même aller à l'opéra. Car l'opéra à Edimbourg n'était pas l'apanage des grandes équipes qui arrivaient pour le fameux festival d'été ou pour autres représentations saisonnières. Il y avait aussi deux sociétés d'amateurs qui, avec l'assistance de quelques chanteurs professionnels, montaient chaque année des opéras. Des chanteurs peu connus, néanmoins souvent très compétents, s'y produisaient. La salle de Leith était un de leurs lieux préférés. Ces opéras valaient souvent le détour. On n'avait pas de quoi payer les metteurs en scène chers et pervers, manquaient donc les scènes encombrées de lavabos, de radiateurs et d'autres absurdités.4 

Un recteur d'église formidable

Pour terminer, une reminiscence de la belle église St-Paul St-George, située à York Place à l'est du centre-ville. C'est un magnifique édifice néo-gothique, construite en 1818; sir Walter Scott fut un de ses premiers bienfaiteurs. Dans les années 1970, je chantais dans la petite chorale de cette église, dont le recteur fut Tom Veitch, bon prédicateur qui parlait souvent sur la radio.

Un dimanche, des graffitistes ayant gribouillé sur les murs extérieurs de l'église les mots: Anarchy is freedom, Tom Veitch s'en montra très en colère. C'était un homme de taille imposante, à la voix de stentor. L'anarchie, ce n'est pas la liberté, tonna-t-il. Car, si nous vivions dans un état d'anarchie, rien ne m'empêcherait de m'emparer de n'importe qui d'entre vous et de vous dépouiller de tout ce que vous portiez de valeur. Puisque je suis plus grand qu'aucun d'entre vous!  

Voilà Edimbourg, toujours une ville de personnalités fortes.

* * * * *

Envoyer par email votre commentaire, critique ou question

 Retour à la table des matières

Retour à la page d'accueil

Références

1        Robert Chambers, Traditions of Edinburgh  [édition originale 1824] (W & R Chambers, Edinburgh, 1949), page 319        

2        Ibid., page 198

3        Ibid., page 139

 4     Le metteur en scene Krzysztof Warlikowski a utilisé, dans ses productions de Iphigénie en Tauride, de Mozart, et de Parsifal, des multiples lavabos modernes. Graham Vick, ancien metteur en scène à Glyndebourne, a fait valoir des radiateurs en fonte, style années trente, dans Così  fan tutteDon Giovanni et Les Noces de Figaro.