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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 39 - mars 2009
L'encadrement renversé du crédit
ANGUS SIBLEY
Les fondamentalistes du marché se trompent absolument en affirmant qu'il faut abolir la réglementation parce qu'elle est faillible. Cet argument est l'inverse du raisonnement communiste, selon lequel il faut abolir les marchés parce qu'ils sont faillibles.
George Soros, The New Paradigm for Financial Markets (Public Affairs, New York, 2008)La déréglementation du crédit a entraîné des problèmes terribles. L'heure est donc au rétablissement de la discipline.
Le grand défi de ces jours difficiles, c'est de regagner la confiance, la précondition du rétablissement. Alors, quoi de bon dans les nouvelles? Voici quelques hausses de prix intéressantes. Tout n'est pas sur le plancher.
Indices boursiers et prix des métaux à 3 mois Plus bas 2009 19/20 mars 2009 ChangementFTSE 100 actions (UK)
3512.09 3842.85 + 9.4%CAC 40 (France) 2519.29 2791.15 + 10.8%S&P 500 actions (USA) 676.53 768.54 +13.6%LME cuivre ($/tonne) 3085 3975 +28.8%LME aluminium ($/tonne) 1288 1435 +11.4%Acier (Méditerranée ($/tonne) 250 290 +16.0%Pétrole (light sweet crude) ($/baril) 37.50 51.90 +38.4%LME = London Metal Exchange. Sources: www.bloomberg.com, www.lme.com,
www.boursarama.comPassons au thème principal de cet article. Dans une interview récente (1) avec Le Monde, le professeur Charles Goodhart, de la London School of Economics, a constaté que les banques [britanniques] ont été tellement traumatisées qu'elles vont s'autoréguler...nous n'aurons pas besoin de régulation [par les autorités] durant cinq à dix ans.
Je ne suis pas d'accord. L'activité prêteuse des banques en Grande-Bretagne, et autre part, a bel et bien besoin d'être régulée à ce moment; et c'est une très bonne nouvelle qu'elle attire enfin la régulation nécessaire. Vous trouverez peut-être cela surprenant. Normalement, la régulation du crédit bancaire a vocation d'éviter que les banques ne prêtent trop; c'est la politique dont nous aurions dû bénéficier pendant les trois ou quatre décennnies passées. Nous en avons été privés, puisque les mantras ridicules des économistes libertaires ont tellement mesmérisé presque tout le monde - y compris les socialistes - que l'on a cessé de croire à l'encadrement du crédit et a refusé de le pratiquer.
Mais soutiens-je vraiment l'encadrement du crédit dans les cironstances actuelles? Oui, bien sûr, mais pas l'encadrement dont vous pensez. Ce dont nous avons besoin actuellement est l'encadrement renversé, pour éviter non pas l'excès du crédit mais son manque. Voici un gros problème actuel. Ayant perdu énormément en prêtant sans souci à n'importe qui et en spéculant sur des investissements douteux, les banquiers ont désormais une terreur folle du risque de perdre davantage. Donc ils rechignent à fournir même les crédits normaux aux emprunteurs solides. Ainsi entravent-ils l'activité des entreprises et peuvent même en forcer quelques-unes de mettre la clef sous la porte.
Les gouvernements, donc, en venant en aide aux banques chancelantes, les obligent à s'engager à augmenter leurs prêts.
La Royal Bank of Scotland a négocié avec le Trésor britannique pour que celui-ci assure certains actifs de la banque contre la détérioration de leur valeur (2). En revanche la banque s'est engagée d'accroître ses prêts aux foyers et aux entreprises britanniques à raison de 25 milliards de livres pendant cette année (soit par environ 8%) et du même montant pendant l'année prochaine. L'augmentation courante doit être attribuée pour 9 milliards de livres aux hypothèques et pour 16 milliards aux entreprises.
Le groupe Lloyds Bank, y compris la Bank of Scotland et la Halifax, s'est octroyé un pareil accord (3), qui entraîne l'augmentation des prêts de 14 milliards de livres cette année et du même montant la prochaine.
En France, le gouvernement a subventionné les six groupes bancaires principaux, qui représentent plus que 80% du secteur bancaire. Ces banques (4) ont réaffirmé leurs engagements de maintenir une croissance de leurs encours de crédit de 3% à 4% en rythme annuel.
Aux Etats-Unis, Citicorp, dit 'le plus grand groupe bancaire du monde' (qui ferait probablement mieux s'il était moins énorme) est un de ceux qui ont reçu des aides étatiques sous le TARP (troubled assets recovery program). Le Trésor américain a investi 45 milliards de dollars en actions Citi, par suite à des accords (5) selon lesquels Citi poursuivra les objectives suivantes comme condition de l'investissement par le Trésor:
* accroître le flux de crédit vers les consommateurs et les entreprises amércains sur des termes compétitives pour promouvoir la croissance et la vitalité soutenues de l'économie américaine.
* travailler avec assiduité, sous les programmes existants, à modifier les termes des hypothèques résidentielles comme il conviendra pour assainir le marché américain du logement.
Suite à ces accords, la banque a fait connaître un schéma de prêts futurs au montant de $36,5 milliards, avec des explications détailées portant sur les montants à attribuer aux hypothèques, aux prêts commerciaux, aux autres cibles approuvés.
Ainsi, nous revenons en quelque sorte à la bonne vieille époque où il était normal, dans maints pays, que les gouvernements donnassent aux banques des consignes sur combien ils devraient prêter et dans quels buts. Mes amis les libres-échangistes, bien entendu, en sont furieux. Comment l'état oserait-il soustraire aux banques leur sacrée liberté commerciale de décider elles-mêmes combien et comment prêter?
Pourtant les banques, en prêtant trop à trop d'emprunteurs non fiables, nous ont plongés dans une crise inédite. Donc il faut maintenant les discipliner et les remettre à l'ordre. Ceux qui ont intégré la doctrine saugrenue des économistes libéraux, selon laquelle les entreprises ne devraient poursuivre que le but étroit de la maximalisation des bénéfices, se voient remis avec fermeté à leur place. On les efforce à comprendre qu'il leur incombe aussi de se soucier de l'intérêt publique, du 'bien général' comme l'appelle la communauté européenne.
La 'liberté négative' (l'absence des restrictions et des contraintes, qui fut pour Friedrich von Hayek (6) la seule vraie liberté) a échoué dans le monde bancaire et, quant à cela, partout ailleurs. Il y a très longtemps, dans le petit livre médieval dit l'imitation du Christ, le moine néerlandais Thomas à Kempis a écrit (7) que c'est grand'chose de vivre en obéissance, d'être soumis à un supérieur et ne pas se disposer de soi-même.
Or l'on ne force qu'un peu la note en disant que la gent humain a passé tout le vingtième siècle à essayer de prouver que Thomas ait eu tort. On l'a pensé grand'chose de se disposer de soi, de vivre non en obéissance, mais par contre libre des contraintes imposées par la société, par le gouvernement, par l'Eglise, par quelconque autorité compétente. L'individu devrait jouir de la liberté maximale de faire comme lui plaît. Après tout, Ludwig von Mises, idole des libertaires, a insisté (8) que l'action humaine est nécessairement toujours rationnelle.
On a étendu cette notion de la liberté négative depuis l'individu vers l'entreprise. Celle-ci ne devrait pas se soumettre à l'opinion ou à l'autorité publique, dans l'intérêt publique. Elle devrait obéir seulement à la dictature aveugle et impersonnelle du marché, qui est in fine l'ensemble de toutes nos décisions privées, motivées par nos intérêts personnels.
Même au sein des banques, par tradition des organismes hiérarchiques munies de fortes disciplines internes, l'idée a fait son chemin que l'on devrait laisser agir, avec très peu de contraintes, le trader habile et audacieux, aussi longtemps qu'il parût réaliser des bénéfices importants. Car, selon Mises, ses actions seraient rationnelles. Ainsi on a toléré jusqu'à trop tard la conduite outrancière des gens comme Nick Leeson ou Jérôme Kerviel.
On n'a pas réussi à prouver que Thomas à Kempis ait eu tort. C'est pourquoi l'autorité revient, parfois sous des formes étranges et irrationnelles. On quitte les organismes religieux libéraux pour affluer aux églises, aux mosquées, aux synagogues fondamentalistes, qui imposent des disciplines rigides basées sur des préceptes archaïques écrits pour des âges révolus, même si ces règles n'ont guère de sens dans le monde actuel (9). Qu'importe cela, à moins qu'elles ont l'autorité d'une tradition consacrée par sa longévité?
On ne peut que regretter que nous semblons revenir aux formes immobilistes plutôt qu'éclairées de l'autorité et de l'ordre. Mais la réaction disproportionnée est peut-être inévitable après de tels excès d'indiscipline. Les économistes libertaires ont eu tort. L'action humaine n'est pas du tout forcément rationnelle; le marché a très souvent besoin des actions correctionnelles. Puissions-nous vite nous débarrasser des absurdités de ces faux prophètes.
* * * * *
Références
1 Voir Le Monde, 20 octobre 2008
2 Voir communiqué de presse du 26 février 2009
3 Voir communiqué de presse du 7 mars 2009
4 Voir Observatoire de Crédit, www.minefe.gouv.fr, 11 mars 2009
5 Voir communiqué de presse du 3 février 2009, www.citicorp.com
6 Friedrich von Hayek, The Constitution of Liberty (Routledge & Kegan Paul, London, 1960), chap. 1
7 Thomas à Kempis (1379 - 1471), De imitatione Christi, livre I, chap. 9
8 Ludwig von Mises, Human Action (William Hodge, London, 1949), chap. 1, #4
9 Certains fondamentalistes, chrétiens ou juifs, raisonnent que les préceptes bibliques ne sont en aucun cas des règles façonnées pour leurs propres temps et circonstances; ils seraient tous des lois éternelles de validité universelle. Mais cette perspective est rejetée par la Bible elle-même. Dans le Nouveau Testament (Actes ch. 15, Gal. ch. 5) nous lisons que la loi mosaïque de la circoncision ne s'applique pas aux chrétiens; n'y s'applique pas non plus (Romains ch. 14) la loi du cachrout, contre la consommation de ce qui n'est pas cacher.