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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 34 - octobre 2008
La Valeur: une énigme économique
ANGUS SIBLEY
Pendant plus de 2.000 ans l'idée de valeur juste a relevé généralement de la valeur intrinsèque d'un objet, pas de son cours du marché; ce n'est que récemment que notre loyauté a changé.
Matthew Edwards, article de tête dans The Actuary, October 2002La valeur indique l'aptitude potentielle d'un objet ou d'une action de satisfaire aux besoins humains....elle n'est pas un attribut ou propriété physique appartenant aux choses elles-mêmes.
Friedrich von Hayek, The Fatal Conceit (Routledge, London, 1988), chap. 6Les économistes de 'l'école autrichienne' - entre autres Hayek et Mises - ont changé notre mode de penser la valeur des biens financiers, des denrées, des services, du travail. Leurs théories ont encouragé notre tendance récente de permettre les marchés de dominer de plus en plus notre vie. Les conséquences en sont déstabilisantes. La théorie autrichienne a en effet contribué à la crise financière actuelle.
Le casse-tête de la valeur
Pourquoi évaluons-nous un objet, ou une quantité de travail, à une valeur particulière monétaire? Existe-il une valeur 'vraie' ou 'juste' pour tel ou tel article; une 'salaire juste' pour une heure ou un mois de travail? Si ces valeurs 'justes' existent, comment les déterminer? A travers les siècles, ces questions ont été laissée perplexes les penseurs de l'économie et de la morale.
Pour Adam Smith et David Ricardo, pionniers de la pensée économique moderne, la valeur du travail fut le niveau salarial qui suffisait de maintenir les ouvriers en vie et en état de travailler, et de nourrir leurs familles, afin que la 'classe ouvrière' pût se réproduire et survivre. D'ailleurs la valeur d'un produit fut essentiellement le coût de sa production; c'est-à-dire, pour la plupart, le coût du travail nécessaire pour le fabriquer. Smith, qui fit paraître sa Richesse des Nations en 1776, écrivit avant la révolution industrielle, qui a entraîné l'emploi à grande échelle du capital. De ses jours, la production consistait en effet principalement en travail humain. Les Principes d'Economie Politique de Ricardo sont plus récents, datant de 1817; l'auteur a pourtant retenu à cet égard l'attitude traditionnelle de Smith.
La notion de 'valeur équitable' ou de 'prix juste' remonte loin au-delà de l'âge des économistes classiques (l'ère des Lumières). Les théologiens mediévaux en ont beaucoup écrit. Les prix et les salaires justes ne pouvaient se définir clairement et précisément, mais il existait une conception reçue de leur significance: ceux qui travaillaient devraient gagner assez pour se maintenir dans un train de vie convenable pour leur position sociale; les biens devraient s'échanger à des prix équitables pour les acheteurs et pour les vendeurs. Les prix et les salaires pouvaient être, et cela arrivait souvent, réglementés par les princes, par les magistrats, ou bien par les maîtrises artisanales. Selon St-Thomas d'Aquin (1), vendre quelque chose plus qu'elle vaut, ou l'acheter moins qu'elle vaut, est en soi injuste et illicite.
Aujourd'hui, évidemment, la plupart des économistes considèrent tout cela comme une curiosité archaïque, entièrement dépassée par la conception omniprésente du cours du marché libre.
Un changement fondamental de pensée
Depuis le milieu du 19e siècle, nous avons commencé à abandonner les théories anciennes de la valeur, pour les remplacer par nos conceptions actuelles. Le changement de base est le suivant: l'ancien principe d'évaluation fut objectif puisque la valeur de tout produit fut le coût de sa production, ce que l'on peut mesurer objectivement. En effet, cela arrive encore dans la comptabilité commerciale. Le stock en magasin d'un manufacturier s'évalue dans ses comptes normalement à son coût de production. En revanche, le principe moderne d'évaluation est subjectif: la valeur d'une chose est le prix auquel quelqu'un veut l'acheter. Cette valeur relève d'une opinion subjective - celle de l'acheteur - plutôt que d'un fait objectif, le coût de production déjà dépensé par le producteur.
Bien que cet argument peut paraître académique, on a affaire avec un changement fondamental de notre mode de penser l'économie. Après un long délai, ce changement est arriver à influer sur notre vie de façon pratique, et pas toujours favorable.
Entre les premiers à écrire sur ce thème, nous pouvons citer Richard Whately, archevêque anglican de Dublin, qui avait l'habitude de prononcer sur des sujets non seulement religieux mais aussi économiques. Il a fait remarquer (2) en 1831 que les perles ne sont pas de grande valeur parce que les hommes les pêchent; au contraire, les hommes les pêchent parce qu'elles sont de grande valeur. Mais il n'a pas élaboré cette théorie.
Eût été vivant aujourd'hui l'archevêque, il aurait pu choisir un autre exemple. Le veau conservé en formaldéhyde (Le Veau d'Or) de l'artiste britannique Damien Hirst s'est vendu le 15 septembre 2008 chez Sothebys (Londres) plus de dix millions de livres sterling. Evidemment, pas parce que M Hirst aurait dépensé £10 million pour créer cet 'oeuvre d'art', même si le veau est orné de cornes et de pieds en or. Au contraire, M Hirst a créé cet objet curieux parce qu'il s'est attendu, en l'occurrence avec bonne raison, que quelqu'un voudrait l'acheter à prix monstre.
Une peintre française, dont le style est traditionnel, m'a observé récemment que pour réussir aujourd'hui comme 'artiste', on n'a pas besoin d'expertise artistique; on a plutôt besoin d'expertise marketing.
La théorie du 'prix marginal'
L'idée fondamentale de Mgr Whately est très simple: les choses ne valent pas ce que coûte leur fabrication; elles valent ce que des acheteurs sont disposés à les payer. Le théorie dont cette idée est la base est par contre plus compliquée, puisque des acheteurs divers peuvent tenir des opinions subjectives très différentes sur la valeur d'une chose donnée; et ces opinions peuvent varier au jour le jour. C'est Carl Menger, l'économiste viennois que nous avons commenté en septembre, qui a développé le premier cet argument. Il a démontré que, dans une vente aux enchères où se négocient beaucoup d'articles identiques, tous les articles se vendent normalement près du prix qui convient à celui des acheteurs présents (entre ceux qui achètent en fait) dont l'évaluation est la plus basse. Ce prix s'appelle le prix marginal.
La notion de valeur subjective est capitale pour la pensée économique autrichienne. Mais elle pose un problème: elle implique que, dans un marché pleinement libre, il est impossible de définir un prix équitable et stable pour un objet donné. Les prix peuvent bien, comme nous le savons, varier de façon imprévisible selon les sentiments ou les caprices des acheteurs et des vendeurs. En effet, c'est précisément parce qu'ils ont intégré cette théorie que la plupart des économistes de nos jours ont rejeté la conception du 'prix juste'.
La théorie autrichienne peut endommager votre banque
La valuation subjective est une influence malsaine dans la crise actuelle. "La valeur est tout simplement l'opinion subjective", ainsi disent les autrichiens; les opinions peuvent pourtant être ignorantes, mal renseignées, confuses, erronées; elles peuvent même être complètement écartées de la réalité, comme il arrive dans les marchés pendant des périodes d'exubérance ou de dépression extrêmes. Les problèmes des banques et des fonds de pension ont été aggravées par la pratique moderne de réévaluer souvent leurs actifs aux cours du marché. Si le marché est en forte déprime, il peut arriver que les cours anormalement bas soient irréalistes.
La position financière d'une banque paraîtra alors pire qu'elle ne l'est pas en réalité. On pourrait considérer ce problème comme tout simplement cosmétique, mais cela serait une erreur. Une apparence trompeuse peut miner la confidence; et pour les banques, la confiance est absolument nécessaire. La vogue de la valuation de tout au prix du marché relève de la mode actuelle de la transparence. Or sur la piste du défilé, trop de transparence peut aboutir à l'indécence; sur Wall Street, elle peut conduire à la carence.
Heureusement, la Securities and Exchange Commission américaine vient d'assouplir certaines règles qui imposent la réévaluation des actifs au cours du marché (marking to market comme on dit dans les places anglophones). Même les Américains commencent à reconnaître que les marchés peuvent avoir tort! Ceci est une très bonne nouvelle.
Les taux salariaux: trop bas et trop hauts
La théorie autrichienne a une importance spéciale à l'égard des salaires. Selon les économistes classiques, comme nous l'avons noté, le taux natural et normal du salaire ouvrier fut juste assez pour survivre. Turgot, ministre des finances sous Louis XVI et ami d'Adam Smith, écrivit (3) qu'en tout genre de travail il doit arriver, et il arrive, que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour se trouver sa subsistance. Voilà une théorie sévère; il y a néanmoins chez Turgot au moins un niveau de plancher pour les taux salariaux, ce que l'on pourrait appeler le 'coût de production' du travail.
Chez Menger, par contre, ce plancher s'écroule sous les ouvriers infortunés (4): ni les moyens de subsistance, ni le minimum niveau de subsistance ne peut être la cause directe ou le déterminant principal du prix de la main d'oeuvre. Au contraire, dans un marché libre de travail, son prix se comporte comme tout autre prix. Il a tendance à se réduire au niveau marginal concédé par l'employeur le plus parcimonieux, même si ce niveau ne suffit pas pour les besoins essentiels des ouvriers.
En effet, Menger observe sur la même page qu'une couturière à Berlin, même si elle travaille quinze heures par jour, ne peut gagner assez pour sa subsistance. L'insuffisance des salaires ouvriers était un gros problème au 19e siècle, l'âge du laissez faire; et ce problème est réapparu au fur et à mesure que les politiques économiques et commerciales récentes ont perversement repris les modes du 19e siècle.
A l'autre bout de l'échelle des rémunérations, la théorie autrichienne paraît autoriser le versement des rétributions extraordinaires à quelques employées 'vedettes'. Pourquoi pas, si la valeur du travail d'une personne est purement subjective, et si cette personne peut persuader un employeur de l'évaluer subjectivement à $50 million par an?
La complexité stupéfiante des tarifs
Encore une conséquence de l'autrichienisme: le mode actuel de vente des billets d'avion et de train. Jadis, les chemins de fer affichaient des tarifs kilométriques; certains billets se vendaient aux prix spéciaux, mais les tarifs suivaient généralement le modèle normal. Aujourd'hui, par contre, la SNCF nous informe que les tarifs ne se calculent plus au kilomètre. Ils sont adaptés à la demande pour des trajets entre telle et telle gare, et variables selon la précocité de l'achat, selon la popularité du train choisi, etc.
Si vous me demandez combien est le tarif aller de Paris à Nice, je ne peux vous donner une réponse simple; la SNCF ne le peut non plus. Le prix peut se réduire à 25 euros si vous réservez deux mois d'avance, ou s'élever à 167 euros si vous insistez à aller demain en première classe. Entre Paris et Londres, un trajet bien plus court, le prix de l'aller peut varier entre 66 et 338 euros. La demande pour des billets de train Paris-Nice est plutôt restreint, puisqu'on peut y arriver bien plus vite en avion; par contre, pour aller à Londres, le train est le mode le plus rapide et le plus facile. La valeur (ou, au moins, le prix) d'un voyage en train n'est plus le coût pour le chemin de fer de sa prestation; c'est plutôt ce que veut bien payer les voyageurs.
Ce système compliqué, est-il meilleur que la méthode traditionelle? Il est des arguments pour et contre. On peut voyager très bon marché en réservant son billet longtemps en avance; mais si on doit voyager toute de suite, il faut le payer à prix fort. La nécessité de réserver bien en avance, à moins que l'on ne puisse aborder le prix fort, prive le train de sa fléxibilité d'auparavent, quand on pourrait acheter un billet et l'utiliser dans n'importe quel train. Donc, par rapport à la voiture, le train est un peu moins séduisant qu'il ne le pourrait être. Toutefois, la nouvelle méthode semble avoir réussi à attirer plus de voyageurs.
Si quelque chose ne se vend pas, est-elle sans valeur?
Il y a des autres implications. La théorie subjective a été expliquée de façon frappante par Ludwig von Mises, un des économistes dominants de l'école autrichienne: la valeur n'est pas intrinsèque; elle n'est pas dans les choses, elle est en nous. Or Mises fut juif non-observant; pourtant, d'un point de vue religieux, ses paroles semblent nous dire que des choses créées par Dieu n'ont de valeur que s'ils ont un prix sur quelque marché humain. Une telle attitude n'est sûrement ni juive, ni chrétienne, ni islamique; elle paraît plutôt blasphématoire!
Il n'est pas nécessaire d'être profondément religieux pour apprécier les objections graves et pratiques contre la dévalorisation de toute chose qui n'a pas de prix marchand. On jette comme sans valeur tout ce qui n'est pas facilement vendable, tel le gaz torché sur certains puits de pétrole, les matières qui ne peuvent être recyclées à un coût économique, les machines en panne qui "ne valent pas la réparation". Un jour, dans un magasin photographique de Londre, ma femme a cherché à faire réparer un appareil photo; le vendeur, perplexe, a répondu par une question inoubliable: réparation, madame, c'est quoi? Combien de millions de tonnes de matières se jettent chaque année par conséquence de cette attitude? Tout cela dans un monde où maintes ressources naturelles se consomment à une allure insoutenable.
Dans le monde de la nature, les espèces végétales et animales qui n'ont pas de valeur commerciale ont tendance à être privées d'espace par les activités de nous, les êtres humains obsédés par nos chiffres d'affaires.
Ces problèmes ont des solutions. Bien des espèces rares sont protégées par la loi. En France, une petite taxe s'impose sur les appareils électriques neufs, pour financer le recyclage obligatoire du vieux matériel. Les gouvernements russe et nigérien, dont les pays sont les plus gros torcheurs de gaz, essaient d'interdire cette pratique gaspilleuse et polluante. Pourtant, de telles solutions exigent l'ingérence de l'Etat dans l'économie, ce qui est généralement détestée par les adeptes rigoureux de la doctrine autrichienne.
Devrions-nous nous laisser dominer par nos marchés?
Il serait absurde de rejeter sur un groupe d'académiques défunts viennois la responsabilité de toutes nos mauvaises habitudes économiques. Toutefois, on peut dire avec justice que la doctrine de la valuation subjective a encouragé notre tendance actuelle de permettre les marchés de dominer de plus en plus notre vie. Car les marchés sont les lieux où règne la valuation subjective. La théorie autrichienne est, en général, une description réaliste du fonctionnement des marchés libres et désentravés. Mais elle tente aussi de nous persuader que les marchés ont toujours raison; ou, au moins, qu'ils sont en tout cas les meilleurs guides pour ceux qui prennent des décisions économiques.
Cette notion nous a apporté beaucoup d'ennuis. En effet, les difficultés pratiques et éthiques liées à la théorie subjective de la valeur font valoir les limitations de la philosophie libre-échangiste.
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Références
1 St Thomas d'Aquin, Summa Theologica, partie II/II, question 77, article 1
2 Richard Whately, Introductory Lectures on Political Economy (1831), lecture ix, para. 9
3 Anne-Robert-JacquesTurgot, Réflexions sur la Formation et la Distribution des Richesses (1769) para. 6
4 Carl Menger, Principes d'Economie (Grundsätze der Volkswirtschaftslehre, Wien, 1871), chap. 3
5 Ludwig von Mises, L'Action Humaine (PUF, Paris, 1985), chap. 4, #2