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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 13 - janvier 2007
Les euros devraient-ils voter?
ANGUS SIBLEY
La société capitaliste est une démocratie dans laquelle chaque centime représente un bulletin de vote.
Ludwig von Mises, Le socialisme, un analyse économique et sociologique (1922)Les urnes nous accordent l'influence égal d'un vote par citoyen. Le marché nous offre l'influence très inégale d'un vote par euro.
Un scrutin très particulier
Imaginez-vous que, lorsque vous vous présentiez au bureau de vote, on vous fît exhiber votre dernière déclaration fiscale, puis on vous octroyât un bulletin de vote pour chaque millier d'euros déclarés. Ainsi, si vous viviez d'un petit boulot ou d'une retraite exigüe, vous auriez droit à une petite poignée de votes; par contre, si vous étiez un gros investisseur, ou PDG d'une grande entreprise, vous pourriez jouir de quelques centaines, voire milliers de votes.
Mieux, en Amérique, si vous étiez une grosse légume chez Goldman Sachs, vous arrachiez (au rythme d'un vote par millier de dollars) environ 54.000 votes, ou même plus; la maison ayant annoncé non seulement que son PDG, Lloyd Blankfein, a été remunéré en 2006 de quelques petits 54 millions de dollars, mais aussi que peu de nos gens en ont reçu davantage.
Or la plupart d'entre nous, sans doute, trouverait un tel système électoral injuste et déraisonnable.
Pourtant, les économistes libéraux veulent précisément que nous nous dirigions en ce sens-là. Je ne prétends pas, bien entendu, qu'ils souhaitent installer un tel système aux urnes. Ils rêvent plutôt à émasculer les urnes en faveur des tiroirs-caisses. Autrement dit, ils veulent que la puissance des élus se recule au profit de la puissance du marché.
Marché contre processus politique
Ils raisonnent que, face aux souhaits du peuple, le marché est davantage sensible que le processus politique. Car nous influons sur le marché tous les jours, chaque fois que nous dépensons de l'argent; par contre, nous ne pouvons influer sur le gouvernement, en votant, que tous les cinq années.
Pourquoi donc ne pas transférer hors de l'Etat, envers le secteur marchand, autant d'activités que possible? Pourquoi ne pas privatiser presque tous les services publics? Pourquoi ne pas vendre toute la patrimoine étatique?
Pourquoi persister avec la planification urbaine? Abandonnons cette tâche aux engrenages du marché immobilier. Tant pis si cela n'aurait jamais pu nous léguer notre belle capitale haussmannienne!
Pourquoi persister à réglementer les implantations commerciales? Laissons plutôt le marché assurer la disparition de tous ceux qui ne peuvent concurrencer les grandes surfaces illimitées!
Les libéraux modérés se contenteraient de voir les gouvernements continuer à assurer la défense de leurs pays et l'autorité de la loi. Quant aux libéraux extrêmes, dits les anarcho-capitalistes, ils prônent des armées privées, des tribunaux de justice à but lucratif. Je ne plaisante pas. L'Américain Murray Rothbard, qualifié comme grand économiste par Pascal Salin, notre propre ultralibéral à Paris Dauphine, a proposé (1) des firmes verticalement intégrées proposant des services non seulement policiers mais aussi judiciaires.
Finie la règne de la majorité?
Or on ne peut nier que des services marchands pourraient être plus sensibles aux vœux du public que les actuels services étatiques. Mais il y a là un tout petit problème. Tels services marchands, liés étroitement aux dépenses des usagers, répondraient beaucoup mieux aux citoyens les plus dispendieux. Les urnes nous accordent l'influence égal d'un vote par citoyen. Le marché nous offre l'influence très inégale d'un vote par euro.
Aux Etats-Unis, les inégalités de revenu personnel ont accrues régulièrement depuis le milieu des années 70, jusqu'à ce que, selon l'économiste Thomas Piketty (2), les inégalités américains semblent avoir retrouvé le niveau qui était le leur la veille de la première guerre mondiale. Selon des chiffres officiels pour 2001 (3), 20% des ménages auraient détenu 50.1% de l'ensemble des revenus personnels. Sous la Constitution américaine, la majorité numérique devrait régner; sous la constitution du marché, c'est la règne des 20% les plus aisés.
En France, la situation paraît un peu plus égale. Selon INSEE (4), la majorité des revenus personnels serait détenue par environ 25% des ménages, ou 30% si on compte les revenus disponibles (après impôts).
Côté capital, la majorité des actifs personnels appartient à bien moins de 10% des ménages américains (5); en France (6), il paraît que la proportion analogue de ménages est un peu plus de 10%.
La Révolution à rebours
Plus nous accordons au marché la maîtrise des institutions de notre société, plus nous nous éloignons du principe démocratique de la maîtrise de la majorité; plus nous renforçons la concentration d'influence dans les mains d'un groupe minoritaire. Ce qui est inquiétant, c'est que le discours politique et intellectuel de nos jours dérive vers l'argument qu'il faut désétatiser la société française, de la convertir en une société de marché. Cela nous est présenté comme un chemin vers la liberté!
Mais attention, selon monsieur Piketty (7), l'expérience du vingtième siècle suggère que les sociétés trop évidemment inégales sont intrinsèquement instables. La France a vécu une révolution pour échapper de la maîtrise de la minorité des plus riches. Pourquoi écouter ces économistes qui nous exhortent à marcher en arrière?
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Références
1 Murray Rothbard, For a New Liberty (Fox & Wilkes, San Francisco, 1989), passim
2 Thomas Piketty, Les hauts revenus en France au vingtième siècle (Grasset, Paris, 2001) pp 548-9
3 US Census Bureau (HHES) Historical Income Tables, table IE-3
4 INSEE, Enquête Patrimoine 1999, "Revenus et Patrimoine des ménages" annexe 2
5 Arthur B Kennickell (Federal Reserve Board), A Rolling Tide: Changes in the Distribution of Wealth in the US, 1989 - 2001. Cet étude fait entendre que la richesse personnelle américaine pourrait s'attribuer à peu près un tiers aux 1% plus riches, un tiers aux 9% plus riches suivants, et un tiers au 90% restant de la population. Il paraît donc que 50% de la richesse totale serait détenue par nettement moins de 10% de la population.
6 Les 10% des ménages les plus riches en termes de patrimoine posséderaient, en 2000, 44% du patrimoine total: Catherine Rougerie, Données Sociales (INSEE, Paris, 2002)
7 Thomas Piketty, loc. cit. supra p 550