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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 35 - novembre 2008

La fin de la liaison?

ANGUS SIBLEY

Il faut en finir avec la croyance que les intérêts privés s'harmonisent par autorégulation spontanée.
Dany-Robert Dufour, Le Monde, 18 octobre 2008

Là ou cesse l'amour, commence le dégoût.
Léon Tolstoï, Anna Karénine, partie VII, chap. 30

Notre long engouement pour l'idée du marché libre pourrait être sur le point de tourner au vinaigre.

Une liaison tempestueuse

Pendant plus de trente ans, la plupart du monde a poursuit une liaison aveuglement passionnée avec le marché libre - ou bien, plus précisément, avec l'idée du marché libre; en réalité, avec des marchés négligemment déregulés, désordonnés, très imparfaits.

On peut dire que le coup de foudre fut l'effervescence de 1968, bien que celle-ci ne fut pas à l'origine un événement économique. Ce fut une vaste éruption sociale et culturelle de demandes de la 'liberté négative', soit l'affranchissement des règles, contraintes et conventions traditionnelles. Pourtant, comme le savent très bien mes lecteurs habituels, bien des idéologues qui ont promu la liberté négative furent de économistes.

En commençant avec les moeurs sociales et sexuelles, l'esprit soixante-huit s'est diffusé à terme vers le monde économique et commercial. Peu à peu les contraintes établies depuis longtemps ont commencé à s'effriter. Les taux de change fixes, les barrières douanières, les tarifs fixes dans les professions, les rigidités d'attribution, l'encadrement du crédit, les entraves sur l'investissement à l'étranger, les règles légales sur la politique d'investissement des assureurs....toutes ces pratiques restrictives ont quasiment disparu dans la plupart des pays développés. Le raz-de-marée de la doctrine de la déreglementation a tout balayé.

On a lâché la bride aux marchés en leur permettant de dominer sur nos vies d'une façon auparavent inouïe. Cette stratégie a favorisé la croissance dans le sens du mot habituel, c'est-à-dire l'augmentation du volume global de biens et de services disponibles pour les consommateurs. Mais cette espèce de croissance entraîne la surconsommation des ressources naturelles et les niveaux dangereux de pollution.

Cette stratégie a amélioré les revenus personnels; mais pour la plupart, et très fortement, les revenus les plus hauts. Pour la majorité, les revenus ont peu grandi; bien des gens ont subi des baisses, tandis que les revenus de quasiment tous sont devenus moins stables et moins fiables. En conséquence, l'inégalité et l'insécurité ont grandi de façon sérieuse.

Cette stratégie a détérioré beaucoup de nos services publics. Elle a entraîné des niveaux excessifs de dettes personnelles et commerciales, la désencadrement du crédit et la concurrence entre banques ayant favorisé la politique prêteuse indisciplinée.

Enfin, cette stratégie a explosé; et il a fallu des mesures draconiennes pour restaurer un peu de stabilité aux systèmes bancaires et aux économies gravement dérangés.

Libertés poussées trop loin

On a accordé la liberté aux marchés financiers, et ils se sont couverts de honte. Comme disait le proviseur de mon lycée écossais, lors des années cinquante, si vous abusez des privilèges, on va les retirer. Ainsi le temps est venu de replacer les marchés sous des contrôles et des contraintes sévères, tels ceux qu'ils subissaient depuis les années trente jusqu'aux années soixante-dix. La période de l'après-guerre fut néanmoins une période de croissance tout à fait satisfaisante en Europe et aux Etats-Unis, et de développement rapide dans quelques pays asiatiques.

Mais ce retour à la discipline va-t-il réellement arriver? On a vécu plusieurs crises financières graves depuis l'écroulement des anciennes réglementations; suite à ces accidents, il ne s'est fait pour autant que peu de changement. Même aujourd'hui on entend l'opinion que, après cinq ans, ou dix ans au plus, une fois la pagaille actuelle nettoyée et oubliée, les banquiers et les traders ne tarderont pas à reprendre leurs mauvaises habitudes. Cela serait probable? Ou bien sommes-nous a la charnière d'un changement majeur de comportement chez les gouvernements et les entreprises, tel celui des années trente?

Les gouvernements commencent à donner aux banques des commandes explicites sur les niveaux et les destinations de leurs prêts. Par exemple, les grandes banques françaises ont convenu, contre des injections de fonds étatiques au montant global de 10,5 milliards d'euros, d'accroître leurs prêts aux commerces et aux particuliers, pour promouvoir l'activité économique, à raison de 3% à 4% par an. Question d'essayer d'enrayer la récession qui serait entraînée par le manque de crédit. Une telle convention paraît sans doute très étrange aux banquiers de la nouvelle génération, élevés dans la croyance que le niveau des prêts est une question qui ne regarde que les banquiers, sur laquelle le gouvernement n'a nullement son mot à dire.

Mais pour moi, ce n'est pas étrange du tout. Je me rappelle fort bien l'ère où de telles relations entre les gouvernments et les banques furent normales. Le gouverneur de la Banque d'Angleterre, par exemple, rejoindrait de temps en temps le président d'une banque commerciale; et si le président laissait entendre qu'il était en train de considérer quelque innovation peu prudente, le gouverneur levait un peu les sourcils en murmurant: à votre place, moi, je ne ferais pas cela. Et le président aurait laissé tomber cette idée. De ces jours, il n'y avait pas de crises bancaires majeures.

On commence à piger

Dans mon essai de janvier, Tchernobyl bancaire, j'ai écrit: Mais bien des gens ne reconnaissent toujours pas le même besoin [de la réglementation stricte] dans le domaine du crédit. Faudra-t-il un Tchernobyl économique pour les ramener à la réalité? Or, le réacteur nucléaire des banquiers ayant explosé, les moutons innombrables du Panurge du marché libre vont-ils revenir à la réalité? Il n'est sûrement pas improbable que la plupart, sauf les idéologues invétérés, aillent entendre raison.

Les capitaines de la finance nous montrent le chemin. Dans une audition récente à Washington, Alan Greenspan, ancien président de la Federal Reserve, a été interrogé par Harry Waxman, président du comité congressionnel de la surveillance et de la réforme gouvernementale. M. Greenspan a été longtemps grand partisan de la liberté marchande et de la réglementation allégée. Or M. Waxman a commenté: vous avez trouvé que votre perception du monde, votre idéologie, ne marchait pas, auquel M. Greenspan a répondu: absolument, précisément. Et il s'est mis à admettre combien il a été choqué par cette découverte.

On se lasse d'observer ses propres circonstances financières stagner ou détériorer, tandis que les traders dans les marchés financiers engrangent des bonus gigantesques, comme ils l'ont fait jusqu'à très récemment. Il a toujours semblé que ces agioteurs de nos jours contribuaient peu de positif à l'économie réelle. Aujourd'hui on voit qu'ils y ont contribué énormément de négatif. Le public est en plein droit de se fâcher de cette absurdité. On voit peu difficilement une volte-face dans l'opinion courante; au lieu de tolérer ces bêtes sauvages (golden boys) des marchés financiers, on va plutôt vouloir livrer la chasse à eux. Là où cesse l'amour, commence le dégoût. Notre long engouement pour l'idée du marché libre pourrait être sur le point de tourner au vinaigre.

Des politiques perverses discréditées

On touche vraisemblement à l'époque où notre fascination pour l'idéologie libertaire va s'évanouir, effacée par l'évidence cumulative que celle-ci livre des résultats pervers. En effet, les politiques qui en découlent - la déreglementation, la concurrence excessive, la réduction des taux fiscaux pour les plus fortunés et l'élagage des services publics pour tous - ne peuvent guère servir aux meilleurs intérêts de la majorité. En bonne logique, de telles politiques ne devraient être tolérées dans aucune démocratie.

Mais trop d'entre nous se sont laissés séduire par les arguments des libre-échangistes: la liberté marchande engendrerait plus de prospérité pout tous, et d'ailleurs, le marché libre serait désormais incontournable; il n'existerait plus d'alternative praticable. Voilà la tactique classique de ceux qui veulent imposer une politique impopulaire. Ils disent et redisent à haute voix qu'aucune autre politique n'est possible. En fin de compte, la majorité finit par croire en leur mensonge.

Il est vrai que bien des politiques des libertaires deviennent inévitables dans le cas où quasiment le monde entier les épouse. Nous autres Français ont appris qu'un pays qui impose une taxe sur le patrimoine, quand la plupart des autres pays n'en imposent pas, va peu à peu perdre ses capitalistes. Des réglementations étroites sur les banques britanniques, si elles ne s'imposaient pas autre part, finiraient par délocaliser les affaires bancaires d'outre-Manche. Et ainsi de suite.

Pourtant, si la mouvance libertaire a pu conquérir le monde, pourquoi pas une mouvance alternative? Une fois qu'il apparaîtrait que la grande majorité des pays s'étaient décidés d'interdire les prêts excessifs, et de faire payer les riches leur part équitable des impôts, alors les susdits arguments contre ces réformes s'évaporeraient. L'environnement fiscal et commercial changerait partout, et il n'y aurait pas de retour à la jungle financière, sauf dans quelques îlots "offshore" reculés, récalcitrants, réprouvés. Ce serait un monde différent, à plusieurs égards un monde meilleur - à condition que la réaction ne fût pas trop extrême. Il faut trouver un juste équilibre!

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Références

http://www.cbanque.com/actu/6172/tat-injecte-10,5-milliards-euros-dans-les-6-principales-banques-francaises

1 St Thomas d'Aquin, Summa Theologica, partie II/II, question 77, article 1

2 Richard Whately, Introductory Lectures on Political Economy (1831), lecture ix, para. 9

3 Anne-Robert-JacquesTurgot, Réflexions sur la Formation et la Distribution des Richesses (1769) para. 6

4 Carl Menger, Principes d'Economie (Grundsätze der Volkswirtschaftslehre, Wien, 1871), chap. 3

5 Ludwig von Mises, L'Action Humaine (PUF, Paris, 1985), chap. 4, #2