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Essais trimestriels (en français et en anglais) sur le thème "Penser autrement  l'économie"

No. 53 - september 2011

Le marché de Frankenstein

ANGUS SIBLEY

Cet essai est une version française, un peu modifiée, d'un article paru dans le mensuel "Doctrine and Life" (Dominican Publications, Dublin, septembre 2010), voir www.dominicanpublications.com

La politique de la France ne se fait pas à la Corbeille.1
Charles de Gaulle, lors d'une conférence de presse à l'Elysée, le 26 octobre 1966.

La primauté de la politique sur les marchés financiers...doit être rétablie.
Angela Merkel, allocution au Bundestag, le 5 mai 2010.

Un vieux conte présage des évènemùents contemporains

Dans le roman Frankenstein, ou le Prométhée moderne (1818) de l'écrivaine anglaise Mary Wollstonecraft Shelley, le savant et alchimiste fictif Victor Frankenstein fabrique une créature humanoïde sans nom qui se révèle un monstre incontrôlable, qui terrorise Frankenstein, sa famille, ses amis, et ses voisins, avant de se retirer en se cachant aux lointaines régions arctiques.

Ce vieux conte « gothique » présage de façon sinistre ce qui est arrivé dans nos marchés financiers depuis les années soixante-dix. Des inventions ingénieuses, telles les obligations et contrats dérivés hypercomplexes, les modèles pseudo-scientifiques pour simuler le comportement des marchés, les opérations marchandes ultra-rapides - tous encouragés par la déréglementation mondiale de la finance - nous ont livré un système financier épouvantable. Désormais les marchés des capitaux et des monnaies dominent et menacent nos économies « réelles » et nos sociétés. Ils ressemblent en effet à des monstres anonymes, capricieux, ingouvernables, adeptes à se dérober dans des paradis fiscaux, reculés sur des îles « offshore » éloignés.

Le capitalisme financier et les profits des entreprises

Pendant les décennies récentes, le « capitalisme financier » a largement chassé le « capitalisme industriel » traditionnel, essentiellement puisque les institutions financières sont devenues les actionnaires dominants des sociétés cotées en Bourse. Entre ces institutions nous trouvons les fonds d'assurance et de retraite, les fonds communs de placement, les banques d'investissement, les fonds privés d'investissement, les « hedge funds ». Tous ceux ont une caractéristique de base commune: ce sont des organisations financières et non industrielles. Leur seul but est donc d'investir rentablement. Ils n'offrent à leurs clients qu'un  seul « produit », soit la rentabilité des capitaux qu'ils gèrent.

C'est un mobile toute à fait différent de celui qui inspirait l'industriel bon genre d'antan, dont l'objectif primaire était de gérer, par exemple, une brasserie ou un laminoir réussi. Il devait, bien entendu, faire des profits adéquats, mais son intérêt de base était de brasser une excellente bière ou de fabriquer de l'acier de belle qualité. 

Les institutions financières ont devenu plus exigeantes qu'elles n'étaient auparavent, puisqu'elles travaillent désormais dans une conjoncture de fort concurrence. Ils se trouvent dans une course aux meilleurs rendements, une course devenue plus effrénée grâce à l'esprit de compétition intense, engendré par la technologie et l'idéologie actuelles.

L'électronique nous permet de calculer rapidement et fréquemment la performance (rendement sur capital investi) des portefeuilles. Avec la parution fréquente des comparatifs de performance, qui ressemblent plutôt aux programmes de courses, les gérants de fonds se trouvent sous pression impitoyable d'améliorer et d'accélérer le rendement de leurs placements. D'ailleurs, au sein des maisons de gérance de fonds, les individus dont les fonds qu'ils gèrent réalisent des gains majeurs peuvent eux-mêmes engranger des bonus mirobolants.

Donc les institutions poussent les sociétés dans lesquelles elles investissent à cibler des profits maximaux, plutôt qu'adéquats,2 et à privilégier la rentabilité immédiate plutôt que le développement à long terme. Si une société ne se plie pas à ces exigences, elle risque de voir ses actions abandonnées par les institutions. Alors la cote de ses actions dégringolera, attirant peut-être une OPA à petit prix. Ce que redoutent les dirigeants des sociétés.

Les pressions marchandes sur l'entreprise

Ainsi les entreprises de toutes sortes vivent sous la pression soutenue des marchés d'agrandir leurs bénéfices. Mais aussi sous l'implacable pression contraire de restreindre, ou même baisser, leurs prix. L'idéologie régnante économique prône la concurrence maximale entre producteurs, dans l'intérêt des consommateurs; elle n'a cure des intérêts de ceux qui travaillent dans l'usine ou le bureau. Donc on incite les entreprises à se concurrencer aussi férocement que possible. Tout accord entre concurrents de stabililser leurs prix est désormais considéré comme un grave délit.

Les entreprises sont ainsi étreintes par les marchés des deux côtés. On s'attend qu'elles maintiennent des prix bas tout en maximalisant leurs bénéfices. Si vous pensez que je suis en train de verser des larmes de crocodile pour des cadres surpayés et des actionnaires gâtés, souvenez-vous qu'une entreprise n'est pas que ses actionnaires et ses dirigeants; elle est l'ensemble des personnes qui gagnent leur vie dedans.

L'obsession de la baisse des prix

Sous la glaive à double tranchant de la demande des bénéfices accrus et des prix comprimés, les entreprises se défendent en sabrant dans leurs coûts. D'où les licenciements, la délocalisation, les conditions d'emploi dégradées, les stress aigües au travail; la détérioration de la qualité des produits, de la recherche, du service au client; la négligence de la sécurité et de l'environnement.

En élaguant les coûts tels la paie, la retraite, la recherche..., une entreprise peut souvent gonfler ses bénéfices immédiates, entraînant la hausse de sa cote en Bourse. Les conséquences collatérales de ces coupures ne regardent pas les investisseurs financiers, qui réalisent des gains rapides en capital.

Le virus du court-termisme

Rentrons en 1959 pour parcourir le Rapport Radcliffe, une excellente vue d'ensemble du fonctionnement, en ce temps-là, de la City de Londres, rédigée par un comité d'experts sous la présidence du lord Radcliffe. Là nous pourrons lire que les fonds communs de placement...n'achètent pas pour revendre...leur politique d'investissement est basée sur des considérations de long terme.3 Plus récemment, en 1992, Charles Handy - écrivain irlandais renommé pour ses pensées sur la gestion des entreprises - observa que les financiers du Japon et de l'Europe continentale...ressemblent plus à des gardiens, surveillant avec vigilance, mais sans penser à déserter le navire parce qu'une voile se déchire.4

Par contre, aujourd'hui la plupart du monde s'est plus ou moins contaminé du virus du court-termisme marchand. Le droit partiel de propriété dans nos grandes entreprises se mue à vitesse de lumière entre les portefeuilles des institutions financières ou des spéculateurs individuels, qui peuvent bien être domiciliés dans des îles lontaines, et ainsi quasi exempts des réglementations. Par comparaison avec cela, le monstre de Frankenstein paraît plutôt docile.

Comment y sommes-nous arrivés? Je regrette qu'il faut admettre ce qui, pour maints d'entre nous, sera difficilement digéré. Car c'est au nom de la soi-disant modernité, de la prétendue « réforme » de nos économies, de la recherche de l'efficacité, que nous nous sommes plongés dans l'actuelle pagaille.

Par exemple, dans la City de Londres, avant le «  big bang » de 1986, le négoce des actions pour compte propre était limité par la structure même du système. Le négoce professionnel pour compte propre était l'apanage des firmes spécialistes, soit les jobbers (désormais appelés market makers) de la Bourse et les banques d'investissement tels Hambros, Barings, Warburgs... Toutes ces maisons étaient de taille relativement petite; les grandes banques de dépôts ne s'occupaient pas de ce genre de commerce. Ce qui empêchait la spéculation à l'échelle énorme dont nous souffrons aujourd'hui. 

Mais selon les prophètes de la nouvelle économie ultralibérale, tout cela était ridicule. La City vieillotte et traditionnelle n'était pas à l'hauteur du monde naissant de la finance turbochargée. Elle était un ringard palais de corporations, figée dans ses attributions rigides, un «  cosy club » peu adapté à l'avenir des marchés libres mondialisés. Il faudrait la libéraliser, la dynamiser, la rehausser. Les grandes banques devraient être autorisées d'acquérir les petits spécialistes, afin que beaucoup plus de capital pût être disponible pour les opérations de négoce dans les nouveaux marchés transnationaux.

Autrement dit, il faudrait forcer grand ouverts les compartiments étanches des spécialistes financiers, en permettant à toute firme de s'engager dans tout commerce, à l'instar de la philosophie libre-échangiste, qui a toujours fustigé  les pratiques restrictives. Or on l'a fait. Par conséquence, et grâce à l'essor des hedge-funds, largement à l'abri de la réglementation, le négoce spéculatif a énormément grandi.  

La dette souveraine

Les traders arrogants de nos jours ne se contentent pas de tyranniser les entreprises commerciales; ils traitent de même façon les gouvernements souverains. S'ils considèrent qu'un état dépense trop - peut-être parce qu'il a besoin d'investir dans les infrastructures publiques, ou de soutenir les chômeurs pendant une récession - alors cet état sera « attaqué » par les marchés. Cela veut dire que les spéculateurs vendront massivement les obligations étatiques, déprimant ainsi leur prix. Par conséquence, le taux d'intérêt sur les emprunts de l'état grimpera, ce qui va empirer même plus le déficit budgetaire. Le gouvernement devra alors instaurer un régime d'austérité, en sabrant dans ses dépenses. Ce qui va probablement faire décélérer l'économie.    

Dans certains cas, une telle réaction dans les marchés peut être justifiée, là où les dépenses étatiques sont sérieusement excessives par rapport aus revenus. Mais les marchés peuvent trop facilement réagir dans la panique contre des états qui sont en réalité loin de la faillite. De telle conduite dans les marchés est perverse et nocive.

Juin 2010, Hubert Védrine s'est plaigné que c'est à une Europe qu'inquiétait déjà la compétition multipolaire...que se sont attaqués les marchés financiers. La voilà, nouvelle grenouille, piquée par ces nouveaux scorpions, qui punissent les états endettés...pour avoir fait les pompiers!5 Autrement dit, les marchés déprimaient les actions et les obligations européennes, de peur que les efforts pour élaguer les déficits budgétaires n'entravassent la reprise européenne, ou même n'entraînassent une nouvelle récession. Cet été, les marchés nous ont offert une deuxieme représentation.

C'est d'abord les pressions du marché qui ont poussé les gouvernements vers des mesures sévères, et sans doute prématurées, pour reserrer leur budget. Désormais, les marchés nous punissent pour avoir fait précisément ce qu'ils ont demandé. Avec ces marchés capricieux, c'est parfois pile vous perdez, face vous ne gagnez pas. Et parfois, comme dans le cas actuel, les marchés causent, par leur conduite perverse, ce qu'ils ne désirent pas.

On ne peut guère nier le fait que certains états ont cherché leurs ennuis; en empruntant trop, ils se sont livrés aux mains de leurs créanciers. Néanmoins, il est exaspérant d'être tyrannisé par des marchés dont la conduite est tellement irrationnelle, rétive et paniquée. Ils agissent ainsi parce qu'ils sont dominés par des traders qui n'ont cure que de réaliser des gains rapides et d'éviter les pertes rapides; des spéculateurs dont la vue est purement myope et intéressée.

Désastre hypothécaire

Dans la finance hypothécaire, la déréglementation a propulsé des booms immobiliers en Irelande, en Espagne, aux Etats-Unis et ailleurs, entraînant finalement les récents krachs désastreux. Grâce à la « sécuritisation » (émission des obligations négociables nanties sur des « corbeilles » d'hypothèques) les prêts pour l'achat de l'immobilier sont devenus bien plus disponibles; même beaucoup trop disponibles. Bien des gens ont emprunté plus qu'ils n'ont pu rembourser. Les conséquences ont été tragiques pour maints emprunteurs - et déprimantes pour les économies de maints pays.

Trop de liberté pour les marchés 

Les économistes et les « réformateurs » des marchés feraient bien de parler aux ingénieurs électriciens. Ils pourraient ainsi apprendre qu'il y a un type de moteur électrique, traditionnellement utilisé dans les tramways et les trains de métro, qui ne peut fonctionner que sous des contraintes.  Quand un tel moteur est dans l'atelier pour révision, on ne doit jamais le laisser rouler librement sous plein courant. Car, sans l'inertie restrictive du poids du train ou du tram, le moteur va accélérer sans limite jusqu'à ce que soin centre rotatif vole en éclats.

Cela ne veut pas dire que le moteur est défectueux. Il veut dire tout simplement que ce moteur, sans contrainte, possède une tendance naturelle à l'autodestruction. Toutefois, lié aux roues d'un lourd véhicule, dont l'inertie restreint son accélération, ce moteur est une machine très utile et fiable, comme le témoigne plus d'un siècle de son utilisation mondiale dans le transport et dans l'industrie.

Voilà une analogie qui sied bien au monde financier de nos jours. Les marchés et les systèmes bancaires, libérés des contraintes « démodées », se sont emballés en entraînant des troubles très graves. Ce qui ne veut dire pour autant, comme le dit quelques-uns, que le capitalisme est fondamentalement pourri. Ce qui démontre plutôt que le capitalisme ne peut fonctionner sans des contraintes strictes, sans lesquelles il devient autodéstructeur, et déstructeur également de la société humaine.

Comment dompter le monstre?

Les changements institutionnels et les nouvelles technologies ont favorisé une croissance énorme du volume et de la rapidité du négoce dans les marchés financiers, ainsi que la comparaison plus rapide et facile des performances des portefeuilles. Cela a conduit à l'obsession de la rentabilité des gains à court terme. On ne peut tout simplement retourner à l'âge plus tranquille du lord Radcliffe. Alors, que faire?

Un des problèmes actuels de base a été éclairé par Charles Handy dans un entretien plus récent: dans le capitalisme anglo-américain, les actionnaires possèdent bien trop de pouvoir...sans aucune responsabilité.6 Il y a un demi-siècle, furent assez courantes les restrictions aux pouvoirs des détenteurs des actions négociables en Bourse. La famille fondatrice d'une entreprise, normalement engagée à long terme avec celle-ci, pouvait détenir des actions spéciales qui lui assuraient une majorité des voix; ainsi, l'on ne pouvait acheter en Bourse le contrôle de l'entreprise. De tels dispositifs, vilipendés par les adeptes du marché libre, sont largement disparus. Des autres limitations sont possibles, telles des « golden shares » détenues par l'Etat, ou des restrictions à l'accumulation par un seul actionnaire d'un gros bloc d'actions.

Le pape Jean-Paul II nous a fourni une piste primordiale: il a raisonné que chaque employé devrait  avoir un titre plénier à se considérer... comme un co-propriétaire du grand chantier de travail où il s'engage avec tous.7 Cet idéal s'est réalisé à travers le principe européen de la co-détermination, largement pratiqué en Allemagne et dans les pays scandinaves et, dans un moindre degré, en Irelande et ailleurs. En Allemagne, les grandes entreprises sont douées de conseils de surveillance, dans lesquels les employés sont fortement représentés. Toute modification majeure de la stratégie d'une telle entreprise doit être approuvée par le conseil de surveillence.

Ainsi, comme l'explique Norbert Kluge, ancien de l'Institut européen syndical à Bruxelles, la co-détermination implique en fin de compte que dans la gestion de l'entreprise on prend en considération systématiquement les intérêts des employés.8

Depuis quelques décennies l'opinion régnante, dans les mondes politique, juridique et des affaires, a réclamé l'enlèvement des restrictions aux pouvoirs de l'actionnariat. Cela rime avec la croyance néolibérale, selon laquelle le pouvoir économique devrait être livré aux marchés, afin de museler le pouvoir étatique. Pourtant, nous voyons maintenant que les marchés, dotés de trop de pouvoir, deviennent facilement des monstres tyranniques. L'heure est venue de chercher une distribution plus humaine et équitable de l'influence économique.

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Références

1 Dans l'ancienne salle de la Bourse (au Palais Brongniart à Paris) les agents de change se tenaient autour d'une balustrade circulaire appelée la Corbeille. Ce mot signifiait donc la Bourse elle-même.

2 Voir mon essai Profit: maximum ou adéquat? dans cette série, novembre 2009.

3 Report of the Committee on the Working of the Monetary System (chairman Lord Radcliffe) (HM Stationery Office, Londres, 1959), pp 93-94.

4 Charles Handy, Priorities and purpose dans Financial Times (Londres), 12 mai 1992.

5 Hubert Védrine, France-Allemagne, le malaise dans Le Monde (Paris), 29 juin 2010.

6 Charles Handy, Leader’s Edge dans Ivey Business Journal (Toronto), mars/avril 2004.

7 Jean Paul II, encyclique Laborem Exercens (1981), para. 14.

8 Norbert Kluge, Worker participation in boardrooms throughout Europe, dans  Co-determination in Germany - a beginner's guide, réd. Rebecca Page (Hans-Böckler-Stiftung, Düsseldorf, June 2011), voir www.boeckler.de/pdf/p_arbp_033.pdf, page 40.