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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 22 - octobre 2007
Gare aux hérésies!
ANGUS SIBLEY
Si l'hérétique ne nous fait plus horreur aujourd'hui comme il faisait horreur à nos ancêtres, est-ce à coup sûr parce que nous avons en coeur plus de charité?
Henri de Lubac, Nouveaux Paradoxes (Seuil, Paris, 1955), p 117Chaque époque souffre de ses hérésies. Il faut les reconnaître et les vaincre.
Les hérésies n'existeraient plus?
L'hérésie: voilà un mot rébarbatif, une conception répugnante à la pensée moderne et éclairée. Nous ne voulons plus de cela! A bas la croyance que certaines idées sont bonnes, tandis que des autres sont clairement mauvaises; cette croyance qui a provoqué trop d'intolérance, même trop de violence. Nous autres gens modernes préfèrent une prise de position plutôt neutre. Ainsi, aucune idée ne serait a priori inacceptable. Un lecteur du Monde a bien exprimé cette attitude:
Vouloir élever autoritairement des murailles pour départager a priori le vrai du faux, le bien et le mal, le juste et l'injuste, est un projet d'une autre époque historique (1).
Autrement dit, la conception même de la hérésie serait dépassée; les hérésies n'existeraient donc plus.
Le vingtième siècle, âge des pires hérésies
Pourtant, voici un fait frappant. L'ère qui a voulu renoncer à la notion de l'hérésie, de l'idée réputée mauvaise, donc condamnée et mise au ban de la société, c'est ce même ère - soit le vingtième siècle à peu près - qui a souffert probablement plus qu'aucune période antérieure des conséquences des idées nocives. En niant la conception de l'hérésie, ne sommes-nous pas rendus plus vulnérables à l'infection par les 'virus' des mauvaises idées?
Dans toute l'Histoire, quel âge a subi des dégâts aussi atroces que ceux du nazisme? Cela s'est fondé sur une idée radicalement fausse, mais jadis (avant le déroulement de ses pires conséquences) assez courante (2), soit la théorie de la supériorité innée de certaines races sur les autres.
Les dégâts du communisme n'ont pas été moins sévères. Ceux-ci ont découlé d'une autre mauvaise idée: la théorie marxiste selon laquelle les injustices du capitalisme ne peuvent se rectifier que par une guerre à outrance entre classes sociales.
Aujourd'hui, nous souffrons d'une troisième idée perverse, soit la quasi-idolâtrie du marché. On prétend que nous n'avons pas le droit de contrarier le fonctionnement du marché. Que l'orientation de nos sociétés doit être très largement abandonnée par les autorités élues pour être confiée à la 'main invisible', sourde, aveugle et souvent brutale, du marché. Que nous sommes obligés de tolérer toutes les conséquences des engrenages des marchés libres, aussi inacceptables qu'elles puissent se révéler. C'est encore une hérésie.
Que faire contre les hérésies?
On ne peut plus, bien entendu, faire brûler au bûcher les libre-échangistes, ni même les néo-nazis. Pourtant, nos sociétés ont sûrement besoin de moyens de se protéger contre les fléaux des hérésies.
Que faire donc? La tradition de l'âge des Lumières veut que l'on renonce à toutes entraves sur l'expression des idées, quoique répugnantes qu'elles puissent être. On prête à Voltaire le fameux dicton: je hais vos idées, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous ayez le droit de les exprimer; mais cette attribution est douteuse. Victor Hugo a écrit (3), au milieu d'un panégyrique époustouflant à la civilisation française, qu'on résiste à l'invasion des armées; on ne résiste pas à l'invasion des idées. Cette phrase célèbre jaillit entre autres telles la France se donne, le monde l'accepte et d'ailleurs la gloire des sauvages est d'être conquis par la civilisation.
Pourtant, si certaines idées sont sérieusement nocives, pourquoi ne pas y résister? N'est il pas plutôt un devoir d'y résister? Donc la question serait comment y résister efficacement, et sans détruire, en ce faisant, la liberté.
En Europe, la France et beaucoup d'autres pays ont légiféré contre l'incitation à la haine raciale. Mais aux Etats-Unis, le First Amendment continue de protéger les prêcheurs des haines. Pas d'ambages dans ce tout petit document de 1791; l'amendement exige carrément que le Congrès ne fera aucune loi…pour abréger la liberté de parole, ou de la presse.
En Amérique, donc, on considère que pouvoir propager n'importe quel argument, même peut-être du genre 'Hitler avait raison' (4), relève d'une liberté essentielle, qu'il ne faut pas restreindre, même dans l'intérêt d'éviter les dégâts du racisme ou de l'extrémisme religieux. Le célèbre juge de la Supreme Court, Oliver Wendell Holmes, a exprimé (5) cette doctrine dans une phrase typiquement américaine: la meilleure preuve de la vérité est la capacité d'une pensée de gagner l'acceptation dans la concurrence du marché.
Les échecs d'un marché
Pourtant, il est clair que bien des pensées déficientes en vérité ont bel et bien gagné une telle acceptation. Celles de Hitler furent accueillies pendant quelques années par le 'marché' allemand. Celles de Marx et de Lénine ont trouvé une approbation plus étendue et plus durable. Les fanatismes islamistes, quoique répudiés par maints bons musulmans, sont plébiscités dans plusieurs pays. En réalité, l'acceptation d'une idée dépend moins de sa vérité que du charisme, de l'énergie, de la puissance politique, économique ou militaire de ceux qui la propagent.
L'Histoire démontre que le marché holmesien des idées, comme tour autre marché, risque de subir l'échec du marché. Une comparaison avec les marchés commerciaux peut nous aider. Dans un marché pleinement libre, il se peut qu'un concurrent très fort et agressif l'emporte sur les autres; ainsi le marché libre dégénère en quasi-monopole. C'est pourquoi il faut réglementer le marché afin d'éviter qu'un participant, ou un petit nombre de participants, ne devienne trop dominant. Il faut partiellement délibéraliser le marché pour qu'il reste suffisamment libre.
Ainsi, pour que le marché des idées puisse bien fonctionner, il faut empêcher la concentration excessive des émetteurs d'idées, soit les organismes médiatiques. La puissance démesurée de certains rois des médias, tels Rupert Murdoch en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, ou Silvio Berlusconi en Italie, met à mal le marché des idées. C'est de même, autre part, pour la dominance étatique des médias.
La necessité du triage
Cependant, on peut tracer la source du problème même plus en amont, aux temps où des nouvelles idées sont discutées entre intellectuels plutôt que diffusées dans le grand public. Les mauvaises idées du racisme et du communisme trouvent leurs racines dans les dix-huitième et dix-neuvième siècles. Ils ont devenus dominants au vingtième sous l'influence des personnalités formidables. L'erreur originale a été la faillite, bien avant le vingtième siècle, du procès de triage, par lequel le marché des idées devrait en déceler les mauvaises.
Les nouvelles idées sur la société ou l'économie ont besoin d'être testées pour toxicité, comme les nouveaux médicaments en développement. C'est la tâche des scientifiques, des économistes, des sociologues, des philosophes. On reconnaît très bien que tout nouveau molécule chimique peut être dangereux et doit être examiné avec soin avant d'être commercialisé. Dans le climat intellectuel moderne, nous ne sommes peut-être pas assez conscients que les nouvelles idées, elles aussi, peuvent être gravement nuisibles.
Départager a priori le vrai du faux? On doit essayer de ce faire. Sinon, on risque de découvrir le partage a posteriori, comme ce fut le cas avec le nazisme et le communisme. Ne départager qu'après tant de désastres, c'est évidemment trop tard!
La bataille pérenne
Le triage fait, nous ne devrions pas rechigner à restreindre la propagation intentionnelle des pires idées. Par exemple, l'hébergeur de ce site (la société roubaisienne OVH) impose à ses clients de ne publier sur leurs sites aucun contenu à caractère pornographique, raciste ou illégal; est aussi interdit tout prosélytisme relatif à des mouvements sectaires. Les hébergeurs doivent veiller sur la 'pureté' des sites de leurs clients, puisque les hébergeurs peuvent être tenus responsables de tout contenu illégal publié sur ces sites.
Il est raisonnable d'interdire la propagation des certains propos, tels ceux qui visent la diffamation ou l'exploitation des individus, ou l'incitation de la haine contre des communautés humaines.
En fin de compte, il faut reconnaître qu'il existe des idées qui sont vraiment pernicieuses, qui doivent donc être carrément rejetées par toute société qui se veut civilisée. Pas toutes les idées sont bonnes. Chaque époque souffre de ses hérésies. Il faut les reconnaître et les vaincre.
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References
1 Marcel Drulhe, lettre au Monde du 19 avril 2005
2 Par exemple, le diplomate et philosophe Joseph-Arthur de Gobineau (1816 - 1882), dans son Essai sur l'inégalité des races humaines (1853 - 55), chap. I, déclara que toute civilisation découle de la race blanche, aucune ne peut exister sans le concours de cette race. Dans le siècle précédent, le grand naturaliste Buffon (1707 - 1788) raisonna que le nègre est à l'homme ce que l'âne est au cheval (voir lien).
3 Victor Hugo, L'histoire d'un crime (1877), conclusion, chap. X; voir lien
4 Par contre, aux Pays-Bas, la réimpression ou la vente du livre d'Hitler Mein Kampf est illégale (voir Le Monde, 19 septembre 2007, page 24).
5 Oliver Wendell Holmes (1841 - 1935) fut juge de la Supreme Court des Etats-Unis depuis 1902 jusqu'à 1932. Il écrivit la phrase citée dans son opinion lors du procès Abrams v. United States (1919).