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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 50 - février 2010

Que rien ne se perde!

ANGUS SIBLEY

Cet essai sera le dernier de cette série, puisque j'ai besoin de plus de temps pour des autres activités littéraires. Les cinquante articles resteront sur ce site; si vous avez quel que ce soit commentaire, critique ou question là-dessus, n'hésitez pas de me contacter (voir lien email à la fin de cet essai).

Le monde des affaires aime le gaspillage, puisque plus de gaspillage signifie davantage de dépenses de consommation. Tandis  que les gouvernements nous incitent à 'réduire, réutiliser et récycler', les fabricants et les vendeurs des biens de consommation dépensent des milliards pour nous persuader à 'accroître, remplacer et rejeter'.

Prof. Clive Hamilton,1 voir link

La baisse des prix favorise le gaspillage

La perte choquante des aliments

Dans une revue scientifique américaine, PLOS One (Public Library of Science) est paru en novembre 2009 un constat choquant: chaque année, 40% de l’alimentation disponible aux Etats-Unis est jetée. Ce chiffre se compare avec 30% en 1970. Cette recherche n’est pas le seul sur ce sujet; d’autres ont déjà fourni des résultats plus ou moins pareils.  

L’essentiel de ce gaspillage alarmant arrive « en bout de chaîne », c’est-à-dire au niveau de la consommation. Il ne s’agit pas de perte massive dans la production, le stockage ou le transport des aliments, ce qui est un problème important dans les pays sous-développés. Par contre, dans les économies modernes, avec la lutte antiparasitaire, la réfrigération et la vitesse des transports, peu se perd entre le champ et le magasin. Les gaspillages sont pour la plupart dus soit au rejet par les magasins des comestibles ayant dépassé leur date limite de consommation, soit aux pertes dans la restauration ou à domicile. 

Ce qui est moins cher est pire conservé

Les progrès dans l’efficacité de la production et de la distribution alimentaire ont baissé les prix au détail. Pourtant, malheureusement, tandis que la nourriture est devenue moins chère, nous sommes devenus moins soucieux d’en éviter la perte. On vante les avantages « baisse de prix » de la production industrialisée et de la vente en grande surface; mais à quoi bon, si ces avantages se perdent dans le gaspillage?

On peut bien rechigner à payer les prix élevés des aliments ‘bio’ et des petits commerces traditionnels. Mais si le pain industriel se vend en supermarché 2,10 euros le kilo, et si l'on en perd 40%, alors sans les pertes on pourrait préférer le pain artisanal à 3.50 euros chez le boulanger sans accroître ses dépenses panaires.2 La consommation des denrées serait ainsi réduite.  Et en plus, on mangerait beaucoup mieux!

Evidemment, les familles les plus nécessiteuses ne gaspillent guère leur nourriture; la disparition de l’alimentation bon marché aggraverait donc a priori les problèmes de la pauvreté. Mon argument s’applique à l’économie globale d’un pays, pas nécessairement à tel ou tel foyer. Et pourtant, il est possible que la production et la distribution plus chères, en employant plus d’effectifs, aurait tendance à diminuer le chômage – et donc la pauvreté. 

La recherche des prix bas au détail

Depuis l’aube des la science économique moderne, les économistes ont privilégié la recherche de l’efficacité, de la productivité, du prix imbattable au détail. Tout cela a comme but de favoriser la croissance de la consommation. Dans son traité de 1871, le professeur viennois Carl Menger fit l’éloge de la concurrence désentravée, puisqu'elle maximalise la production et la vente de toute marchandise: la vraie concurrence non seulement assure l'offre au marché de l'intégralité d'un bien actuellement disponible, mais elle a aussi le résultat bien plus important d'en accroître la quantité disponible.3 

Or en 1871 la population mondiale, d’environ 1,4 milliard, ne fut qu’un cinquième de son niveau actuel; la pression humaine sur les ressources naturelles planétaires était encore modérée. D’ailleurs, même dans les pays riches, de grandes proportions de la population menaient un train de vie très pauvre. Le désir de faciliter une croissance générale de la consommation était donc légitime.

Aujourd’hui, nous vivons dans un monde très différent de celui de Menger. Après cent quarante ans de croissance économique et démographique, on arrive au point où la consommation humaine des ressources planétaires devient insoutenable. Toutefois, au moins dans les pays développés, les majorités consomment de façon prodigue. Nous (ou les entreprises qui fournissent ce que nous achetons) gaspillons le papier, les plastiques, les métaux, l’énergie, la nourriture…La production à bas coût a entraîné la consommation inconsidérée et excessive. Le système Menger ne fait plus de sens.

La  conservation ancienne des matières
 
Nos aïeux épargnaient généralement les matières. Les boiseries de certaines salles élégantes proviennent des anciens paquebots de luxe, mis depuis longtemps à la ferraille. Examinez de près un vieux livre délabré, vous trouverez probablement, dans l’intérieur de la reliure, du papier des pages récyclées d’un autre livre, parfois plus intéressantes que le tome qu’elles relient. Jadis, on ne jetait pas les lames de rasoir; on aiguisait chaque jour, en la repassant sur un cuir de cheval, la lame traditionnelle, quasi inusable. 

Dans les mémoires du célèbre chausseur Salvatore Ferragamo,4 vous pouvez lire comment, dès qu’il pouvait marcher, déjà fasciné par la chaussure, l'enfant fréquentait l’atelier de cordonnier du village de Bonito, à l’est de Naples. C’était au début du vingtième siècle. Comme le petit Salvatore voulait apprendre un peu du métier en aidant les cordonniers dans leur travail, on lui octroyait la tâche de ramasser les petits clous usagés et de les défausser afin qu’ils pussent être réutilisés.

A propos, le père de Salvatore, petit fermier, rechigna à laisser entrer son fils dans le métier de cordonnier; car, dans la société italienne de cette époque, ce métier était méprisé comme n’importe quel autre. Heureusement, le garçon parvint à y entrer quand même!             

Nos habitudes gaspilleuses
 
Nous avons largement perdu l’habitude de conserver, de réutiliser les matières et les objets fabriqués de toutes sortes. C’est une conséquence du fait que l’efficacité de la manufacture et de la distribution a rendu bien plus abordables les produits neufs. Ce n’est plus la peine de réparer un truc, plus simple et moins cher de le remplacer. D’autant plus que la manufacture originale est automatisée et délocalisée, tandis que la réparation exige de la main d’œuvre et se fait chez nous. Observez le lien avec le problème du chômage.

Le besoin d'un grand virage

Il faut opérer un grand virage. Retourner à la pratique de fabriquer des choses vraiment durables, qui peuvent être adaptées ou réparées au besoin. Ainsi nous réduirons notre gaspillage des matières premières, tout en améliorant l’offre d’emploi. Un achat de mobilier deviendra, comme il fut jadis, un investissement de long terme. A bas le court-termisme!

Je me rends compte, bien sûr, que tout cela affronte directement la culture actuelle du changement incessant, du renouvellement continuel des meubles et des décors, du relooking fréquent, de l’innovation aussi rapide que possible. On pense qu’une société est moribonde si elle n'est pas en mutation incessante et hâtive. Le changement serait le seul signe de la vie. C’est une sorte d’hyperactivité omniprésente que l’on voit même dans la théologie. Là, l’idée du paradis comme lieu de repos – Requiem aeternam dona eis, Domine – est souvent mal vue. On prétend que même au ciel on sera incessamment occupé. Je ne le crois pas. Il y aura aussi l’opportunité pour la dolcezza di far niente.

Si la gent humaine désire un avenir stable, elle devra chercher plus de stabilité dans ses habitudes. Pour cela, les changements nécessaires devraient satisfaire aux adeptes les plus enthousiastes du changement.

Des prix stabilisés pour réduire le gaspillage

Et que faire pour les pays où la nourriture n'est pas gaspillée, puisqu'elle manque? Selon un rapport de la FAO (la Food and Agriculture Organisation onusienne), la stabilité des prix a autant d'importance pour les agriculteurs que les prix élevés. Le rapport recommande vivement le retour aux politiques de stabilisation des prix des denrées, depuis longtemps abandonnées dans l'obsession générale du libre marché concurrentiel de Carl Menger. Malgré leurs difficultés pratiques, ces politiques sont grosso modo les moyens les plus efficaces pour développer la production de tout produit agricole.

Il est vrai que cela offenserait un principe sacré des libres-échangistes, soit la consommation bon marché à tout prix. Avec des prix stabilisés et soutenus des matières premières, les prix en magasin serait quelque peu plus élevés. Mais il y aurait ainsi moins de gaspillage chez nous, et plus de bonheur dans les pays qui nos apprivisionnent.

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Références

1  Clive Hamilton, universitaire et écrivain australien, est professeur d'éthique publique au Centre for Applied Philosophy and Public Ethics, centre de recherches lié à trois grandes universités australiennes, et fondateur de The Australia Institute, centre de réflexion sur la politique publique.
 
2  Par exemple, pour manger un kilo de pain industriel à 2,10 euros le kilo, avec des pertes de 40%, il faut en acheter 1,667 kilos, ce qui coûte 3.50 euros. Mieux vaut, évidemment, acheter un kilo de pain artisanal à 3.50 euros et éviter les pertes!

3  Carl Menger, Principes d'Economie [Grundsätze der Volkswirtschaftslehre, Vienne, 1871], 
chap. V, #3C   

4   Salvatore Ferragamo, Shoemaker of Dreams (Harrap, London, 1957), chap. 2

5   FAO, Food Security and Agricultural Development in Sub-Saharan Africa (Rome, 2006),  conclusion