Articles mensuels
(français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 50 - février 2010
Que rien ne se perde!
ANGUS SIBLEY
La baisse des prix favorise le gaspillage
La perte choquante des aliments
Dans une
revue scientifique américaine, PLOS One (Public
Library of Science) est
paru en novembre 2009 un constat choquant: chaque
année, 40% de l’alimentation disponible aux Etats-Unis est jetée. Ce
chiffre se compare avec 30% en 1970. Cette recherche n’est pas le seul sur ce
sujet; d’autres ont déjà fourni des résultats plus ou moins pareils.
L’essentiel de ce gaspillage alarmant arrive « en bout de chaîne », c’est-à-dire au niveau de la consommation. Il ne s’agit pas de perte massive dans la production, le stockage ou le transport des aliments, ce qui est un problème important dans les pays sous-développés. Par contre, dans les économies modernes, avec la lutte antiparasitaire, la réfrigération et la vitesse des transports, peu se perd entre le champ et le magasin. Les gaspillages sont pour la plupart dus soit au rejet par les magasins des comestibles ayant dépassé leur date limite de consommation, soit aux pertes dans la restauration ou à domicile.
Ce qui est moins cher est pire conservé
Les
progrès dans l’efficacité de la production et de la distribution alimentaire
ont baissé les prix au détail. Pourtant, malheureusement, tandis que la
nourriture est devenue moins chère, nous sommes devenus moins soucieux d’en
éviter la perte. On vante les avantages « baisse de prix » de la
production industrialisée et de la vente en grande surface; mais à quoi bon, si
ces avantages se perdent dans le gaspillage?
Depuis l’aube des la science économique moderne, les économistes ont privilégié la recherche de l’efficacité, de la productivité, du prix imbattable au détail. Tout cela a comme but de favoriser la croissance de la consommation. Dans son traité de 1871, le professeur viennois Carl Menger fit l’éloge de la concurrence désentravée, puisqu'elle maximalise la production et la vente de toute marchandise: la vraie concurrence non seulement assure l'offre au marché de l'intégralité d'un bien actuellement disponible, mais elle a aussi le résultat bien plus important d'en accroître la quantité disponible.3
Or en 1871 la
population mondiale, d’environ 1,4 milliard, ne fut qu’un cinquième de son
niveau actuel; la pression humaine sur les ressources naturelles planétaires
était encore modérée. D’ailleurs, même dans les pays riches, de grandes
proportions de la population menaient un train de vie très pauvre. Le désir de
faciliter une croissance générale de la consommation était donc légitime.
Aujourd’hui,
nous vivons dans un monde très différent de celui de Menger. Après cent
quarante ans de croissance économique et démographique, on arrive au
point où
la consommation humaine des ressources planétaires devient
insoutenable. Toutefois,
au moins dans les pays développés, les majorités consomment de façon
prodigue.
Nous (ou les entreprises qui fournissent ce que nous achetons)
gaspillons le
papier, les plastiques, les métaux, l’énergie, la nourriture…La
production à bas coût a entraîné la consommation inconsidérée et
excessive. Le système Menger
ne fait plus de sens.
La conservation ancienne des matières
Nos aïeux
épargnaient généralement les matières. Les boiseries de certaines salles élégantes
proviennent des anciens paquebots de luxe, mis depuis longtemps à la ferraille.
Examinez de près un vieux livre délabré, vous trouverez probablement, dans
l’intérieur de la reliure, du papier des pages récyclées d’un autre livre,
parfois plus intéressantes que le tome qu’elles relient. Jadis, on ne jetait
pas les lames de rasoir; on aiguisait chaque jour, en la repassant sur un cuir
de cheval, la lame traditionnelle, quasi inusable.
Dans les
mémoires du célèbre chausseur Salvatore Ferragamo,4 vous pouvez lire comment, dès
qu’il pouvait marcher, déjà fasciné par la chaussure, l'enfant fréquentait l’atelier
de cordonnier du village de Bonito, à l’est de Naples. C’était au début du
vingtième siècle. Comme le petit Salvatore voulait apprendre un peu du métier
en aidant les cordonniers dans leur travail, on lui octroyait la tâche de
ramasser les petits clous usagés et de les défausser afin qu’ils pussent être
réutilisés.
A propos,
le père de Salvatore, petit fermier, rechigna à laisser entrer son fils dans le
métier de cordonnier; car, dans la société italienne de cette époque, ce métier
était méprisé comme n’importe quel autre. Heureusement, le garçon parvint à y
entrer quand même!
Nos habitudes gaspilleuses
Nous avons
largement perdu l’habitude de conserver, de réutiliser les matières et les
objets fabriqués de toutes sortes. C’est une conséquence du fait que
l’efficacité de la manufacture et de la distribution a rendu bien plus
abordables les produits neufs. Ce n’est plus la peine de réparer un truc, plus
simple et moins cher de le remplacer. D’autant plus que la manufacture
originale est automatisée et délocalisée, tandis que la réparation exige de la
main d’œuvre et se fait chez nous. Observez le lien avec le problème du
chômage.
Le besoin d'un grand virage
Il faut
opérer un grand virage. Retourner à la pratique de fabriquer des choses
vraiment durables, qui peuvent être adaptées ou réparées au besoin. Ainsi nous
réduirons notre gaspillage des matières premières, tout en améliorant l’offre
d’emploi. Un achat de mobilier deviendra, comme il fut jadis, un investissement
de long terme. A bas le court-termisme!
Je me
rends compte, bien sûr, que tout cela affronte directement la culture actuelle
du changement incessant, du renouvellement continuel des meubles et des décors,
du relooking fréquent, de l’innovation aussi rapide que possible. On pense
qu’une société est moribonde si elle n'est pas en mutation incessante et hâtive.
Le changement serait le seul signe de la vie. C’est une sorte d’hyperactivité
omniprésente que l’on voit même dans la théologie. Là, l’idée du paradis comme lieu de
repos – Requiem aeternam dona eis, Domine
– est souvent mal vue. On prétend que même au ciel on sera incessamment
occupé. Je ne le crois pas. Il y aura aussi l’opportunité pour la dolcezza di far niente.
Si la gent humaine désire un avenir stable, elle devra chercher plus de stabilité dans ses habitudes. Pour cela, les changements nécessaires devraient satisfaire aux adeptes les plus enthousiastes du changement.
Des prix stabilisés pour réduire le gaspillage
Et que faire pour les pays où la nourriture n'est pas gaspillée, puisqu'elle manque? Selon un rapport de la FAO (la Food and Agriculture Organisation onusienne), la stabilité des prix a autant d'importance pour les agriculteurs que les prix élevés. Le rapport recommande vivement le retour aux politiques de stabilisation des prix des denrées, depuis longtemps abandonnées dans l'obsession générale du libre marché concurrentiel de Carl Menger. Malgré leurs difficultés pratiques, ces politiques sont grosso modo les moyens les plus efficaces pour développer la production de tout produit agricole.
Il est vrai que cela offenserait un principe sacré des libres-échangistes, soit la consommation bon marché à tout prix. Avec des prix stabilisés et soutenus des matières premières, les prix en magasin serait quelque peu plus élevés. Mais il y aurait ainsi moins de gaspillage chez nous, et plus de bonheur dans les pays qui nos apprivisionnent.
3
Carl Menger, Principes d'Economie [Grundsätze der Volkswirtschaftslehre, Vienne, 1871],
chap. V, #3C