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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 45 - septembre 2009

La guerre contre le chômage

ANGUS SIBLEY

Je ne considère pas que la révolution keynésienne soit un grand triomphe intellectuel. Au contraire, c’est une tragédie parce qu’elle est arrivée si tard. Hitler avait déjà trouvé comment guérir le chômage avant que Keynes ait fini d’expliquer pourquoi il y en avait…On sait que pendant vingt-cinq ans les récessions sévères ont été évitées. Pour un gouvernement, la méthode la plus simple est de dépenser pour l’armement. Le complexe militaro-industriel s’en charge. Je ne pense pas qu’il soit plausible que la guerre froide et plusieurs vraies guerres aient été inventées juste pour résoudre le problème de l’emploi. Mais elles ont certainement eu cet effet.

Joan Robinson, allocution chez l’American Economic Association, 1971, citée par Gérard Marie Henry dans Histoire de la pensée économique (Armand Colin, Paris, 2009)

Pour restaurer notre emploi, nous avons besoin de la guerre contre le réchauffement mondial. 

On agit mieux sous la compulsion

C’est une vieille histoire. Nous, les êtres humains, nous vantons capables d’auto-détermination; c’est pourquoi nous exigeons la liberté négative, c’est-à-dire l’absence de contraintes externes, qui entraveraient notre indépendance, notre libre-arbitre, notre droit de choisir. Toutefois, bien trop souvent il paraît que nous ne poursuivons la bonne conduite que sous une tutelle contraignante.

Les banquiers prônent la déréglementation, tout en démontrant que, sans la régulation sévère, leurs méfaits deviennent grotesques et désastreux.

Les spéculateurs veulent qu’on les laisse libres de boursicoter à leur gré, même s’il est évident que leurs manipulations dérangent nos marchés.

Joan Robinson (1903-1983), professeur d’économie à Cambridge (Angleterre), fut une économiste excentrique et iconoclaste, pourtant plus sagace que la plupart de ses confrères. Elle nous rappelle qu’il a fallu la discipline sévère des nécessités militaires pour nous forcer de résoudre le problème de l’emploi, comme elle l’appelle.

L'emploi, pourquoi un gros problème?

Or, gérer nous économies tellement que, sauf pendant des récessions éventuelles et éphémères, normalement tous ont l'opportunité de gagner leur vie, cela ne devrait vraiment pas poser un gros problème. Nous le trouvons difficile puisque nous sommes piégés dans les filets des théories économiques perverses, telle la doctrine selon laquelle il serait absolument obligatoire d’augmenter continuellement la productivité de la main-d'oeuvre. Ce qui veut dire que nous devons nous efforcer continuellement de faire ce que nous voulons faire avec toujours moins de travail humain. Les théoriciens qui nous font avaler cette panancée n’ont cure des problèmes de ceux qui se trouvent ainsi désoeuvrés.

Dans les années 1930, la montée du nazisme a obligé les gouvernements français, britannique, américain…d’entamer les dépenses nécessaires pour fourbir leurs armes face au menace allemand. Ces dépenses ont résorbé le chômage. Elles ont aussi, bien entendu, gonflé les dettes publiques. Mais les pénuries des années de guerre ont limité la consommation et ainsi augmenté l’épargne; ce qui a permis aux gouvernements d’emprunter largement au public pour financer leurs dépenses boursouflées.

Plus tard, pendant les années de la guerre froide, les dépenses militaires ont continué de soutenir l’emploi; notons que les forces armées ne sont pas en général assujetties aux normes de productivité et de rentabilité qui freinent l’emploi dans le secteur privé. On a évité les excès de la dette publique en exigeant des impôts relativement lourds; les ultralibéraux friands de la baisse des impôts n’étaient pas (sauf vers la fin de cette période) encore aux commandes.

La panne du système plein-emploi 

Comment ce système, qui nous assurait le quasi-plein-emploi, est-il tombé en panne vers et après la fin de la guerre froide? Entre plusieurs réponses possibles, notons quelques-unes des plus importantes. 

* L’évanouissement des grands menaces militaires a réduit le champ de dépenses publiques qui sont considérées comme obligatoires, bien qu’elles ne soient évidemment pas rentables au sens financier.

* Le triomphe de l’idéologie néo-libérale a entraîné la rentabilisation de bien des autres activités économiques, soit celles qui ont été privatisées, soit celles qui sont restées dans le secteur public tout en étant désormais gérées avec le but de produire un rendement important sur capital employé.

* La même idéologie a exigé que toute activité économique devînt sujet à la concurrence libre et non faussée, pour employer la phrase sciemment exclue du traité de Lisbonne par M. Sarkozy. 

Cette imposition des qualités de rentabilité et de compétitivité sur quasiment l’ensemble de  l’économie a entraîné l’obsession actuelle et omniprésente de la réduction des coûts, avec l’augmentation continuelle de la productivité du travail. En conséquence, l’emploi doit être taillé partout, sauf là où la production croît.

Les limites de la production

Pourtant, il devient évident que, pour des raisons écologiques et climatiques, nous ne pouvons plus nous permettre la croissance incessante de la production des biens physiques. Il s’ensuit que le maintien de l’emploi dans la production physique n’est plus possible sous le régime économique actuel.

Comment donc sortir de cette ornière?

Si la production mondiale des biens physiques est vouée à croître moins vite et enfin se stabiliser, alors cette production va employer, étant donné les gains futurs de productivité, de moins en moins de personnes. Ainsi l’emploi des autres devra être assuré par la croissance des services peu consommateurs de ressources physiques. Nous ne pourrons plus accroître nos achats de vêtements ou d’automobiles, mais nous pourrons toujours dépenser plus sur les services téléphoniques et informatiques, sur les assurances, sur les services médicaux et paramédicaux, sur les cours de langues, de gym, de musique…

Pourtant, la plupart des services, eux aussi, se trouvent frappés par le besoin concurrentiel d’accroître leur productivité. Essayez d’entrer en contact personnel avec votre assureur ou fournisseur de services internet, vous verrez très vite le problème. Les employés disponibles pour vous répondre sont devenus rares; la course à la productivité les fait disparaître. Il paraît donc que la croissance des services pourra très difficilement compenser, encore moins dépasser, le recul de l’emploi dans les secteurs de la production physique.

La solution robinsonienne

Reste pour autant la solution de madame Robinson. Quelque menace externe nous contraindrait d’entreprendre des dépenses majeures obligatoires, qui pourraient résorber le chômage et assurer pendant un temps considérable le plein-emploi.

C’est en effet le cas. Aujourd’hui, le menace numéro un n’est pas militaire mais météorologique: le risque que l’actuel réchauffement mondial ne s’emballe, avec des conséquences catastrophiques. Il s’agit d’un cercle vicieux où plus de réchauffement en entraîne encore plus rapide, jusqu’à que les conditions climatiques risquent de devenir insupportables, même peut-être avant la fin du présent siècle.

Les recherches récentes scientifiques

Ainsi, écoutons l’ingénieur indien Rajendra Pachauri, prix Nobel de la paix 2007, président du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC):

Pour contenir la hausse des températures en deçà de 2,0 - 2,4 degrés Celsius, qui est selon nos travaux la ligne à ne pas franchir pour ne pas se mettre gravement en danger, il ne nous reste que sept ans pour inverser la courbe mondiale des émissions de gaz de serre. (1)

Selon une étude (2) paru en 2008 dans la revue Climatic Change, pour stabiliser le niveau de CO2 atmosphérique à 450 parts par million (soit 0,045%), il faudrait commencer immédiatement à réduire les émissions mondiales à un rythme d'entre 1,25% et 2% par an. Et si l'on différait l'effort de dix ans, alors il faudrait, pour atteindre le même objectif, faire décroître les émissions à un rythme supérieur à 3% par an, ce qui serait extrêmement difficile. 

Ou encore, notons les avertissements de Nicholas Stern, professeur à la London School of Economics et ancien vice-président de la World Bank. En 2006 il a fait paraître une étude majeure, commandée par le gouvernement britannique, le Rapport Stern sur l'économie du changement climatique (3). Là, il a recommandé la stabilisation du niveau de CO2 atmosphérique au-dessous de 500 parts par million.

Plus récemment, dans son livre Global Deal (PublicAffairs, New York, 2009), Stern a reconnu que la détérioration de l’atmosphère allait plus vite qu’il ne l’avait alors pensé, donc qu’il faudrait cibler une stabilisation à 450 parts par million, un peu au-dessus du niveau actuel (390 parts) (4). Pourtant, des autres experts raisonnent qu’il faudrait cibler 350 parts, ce qui est encore au-dessus du niveau pre-industriel (environ 275 parts). Stern a chiffré le cible de 450 parts à une dépense annuelle entre 1% et 2% du ‘PIB mondial’, c'est-à-dire le total mondial des revenus. On ne pourrait raisonnablement demander cela aux pays les plus pauvres; donc les pays riches  devront dépenser plus largement.

Stern lui-même est d'ailleurs favorable, comme Pachauri, à 350 parts (5) comme cible de long terme; il s’est borné pour le moment à recommander 450 parts, puisque un cible plus exigeant paraîtrait à présent politiquement inabordable.

Un besoin grand et urgent d'investissement

Il faut donc absolument que, pendant les années et les décennies à venir, nous réalisions les investissements nécessaires pour réduire de manière dramatique notre combustion des hydrocarbures. On devrait en effet envisager des investissements annuels atteignant plusieurs points de pourcentage de PIB dans les pays développés.

Etant donné que le coût de ne pas le faire serait la catastrophe, la contrainte normale de la rentabilité marchande de ces investissements n’est pas au rendez-vous. En effet, on est en guerre. Le rendement des dépenses de cette guerre sera la survie, qui n’a pas de prix, de notre civilisation. Il faut investir, non pour un rendement financier luxuriant, mais pour un résultat concret indispensable.

Ces investissements, n’étant pas en général rentables dans l’acception courante de ce mot, ne pourront être confiés au seul marché libre, soit aux seules décisions volontaires des acteurs du secteur privé. Ils devront être réalisés ou pas les gouvernements, ou par les entreprises et les particuliers agissant sous des incitations et des compulsions étatiques. Ainsi, par exemple, les particuliers français peuvent installer des générateurs privés (solaires ou éoliens) rentables; mais cela n'est possible que parce que EDF achète l'électricité 'faite maison' au prix spécial attrayant.    

Le retour de Keynes

Ainsi, il s’agit d’un retour vers le keynésianisme des années environ 1935 – 1975, avec l’abandon, au moins partiel, des théories et pratiques de l’ère du libertarisme économique (environ 1975 – 2008). D'un rapprochement avec le dirigisme maudit par les économistes ultralibéraux naguère dominants. Autrement dit, l'aveu du fait que beaucoup de nos politiques économiques ont été, depuis plusieurs décennies, gravement fautives. 

Pourtant, on peut bien espérer que ce programme d’urgence, mais aussi de long terme, nous restaurera des meilleurs niveaux d’emploi et des économies réelles plus stables. Quel beau résultat, sans même considérer notre sauvetage du désastre climatique!

C’est dommage, n’est-ce pas, qu’il faut la menace de la catastrophe pour nous efforcer de suivre des politiques économiques humaines et pratiques. Mais voilà, la nature humaine, c’est comme ça! Les libertaires ont beau insister que mieux vaut la liberté négative, soit l’absence des disciplines et des contraintes. C’est rare que, sans quelque contrainte compulsive externe, nous trouvions la volonté d’agir de façon raisonnable.


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Références

1        Voir Le Monde, 8 juillet 2008        

2      Bryan K Mignone et al., Atmospheric Stabilization and the timing of carbon mitigation, dans Climatic Change (Springer Science & Business Media, 2008), page 262; voir lien

3       Stern Review of the Economics of Climate Change (HM Treasury, Londres, 2006), page vii; voir lien

4        Frank Ackerman,  Nature Report, 9 avril 2009; voir lien    

5      The energy collective, septembre 2009, voir lien