Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 45 - septembre 2009
La guerre contre le chômage
ANGUS SIBLEY
Je ne considère pas que la
révolution keynésienne soit un grand triomphe intellectuel. Au contraire, c’est une tragédie parce qu’elle est arrivée
si tard. Hitler avait déjà trouvé comment guérir le chômage avant que Keynes
ait fini d’expliquer pourquoi il y en avait…On sait que pendant vingt-cinq ans
les récessions sévères ont été évitées. Pour un gouvernement, la méthode la
plus simple est de dépenser pour l’armement. Le complexe militaro-industriel
s’en charge. Je ne pense pas qu’il soit plausible que la guerre froide et
plusieurs vraies guerres aient été inventées juste pour résoudre le problème de
l’emploi. Mais elles ont certainement eu cet effet.
Pour restaurer notre emploi, nous avons besoin de la guerre contre le réchauffement mondial.
On agit mieux sous la compulsion
Les
banquiers prônent la déréglementation, tout en démontrant que, sans la
régulation sévère, leurs méfaits deviennent grotesques et désastreux.
Les
spéculateurs veulent qu’on les laisse libres de boursicoter à leur gré, même
s’il est évident que leurs manipulations dérangent nos marchés.
Joan
Robinson (1903-1983), professeur d’économie à Cambridge (Angleterre), fut une économiste
excentrique et iconoclaste, pourtant plus sagace que la plupart de ses
confrères. Elle nous rappelle qu’il a fallu la discipline sévère des nécessités
militaires pour nous forcer de résoudre le problème
de l’emploi, comme elle l’appelle.
Or, gérer
nous économies tellement que, sauf pendant des récessions éventuelles et
éphémères, normalement tous ont l'opportunité de gagner leur vie, cela ne devrait vraiment pas
poser un gros problème. Nous le trouvons difficile puisque nous sommes piégés
dans les filets des théories économiques perverses, telle la doctrine selon
laquelle il serait absolument obligatoire d’augmenter continuellement la productivité de la main-d'oeuvre.
Ce qui veut dire que nous devons nous efforcer continuellement de faire
ce que nous voulons faire avec toujours moins de travail
humain. Les théoriciens qui nous font avaler cette panancée n’ont cure des
problèmes de ceux qui se trouvent ainsi désoeuvrés.
Dans les
années 1930, la montée du nazisme a obligé les gouvernements français,
britannique, américain…d’entamer les dépenses nécessaires pour fourbir leurs
armes face au menace allemand. Ces dépenses ont résorbé le chômage. Elles ont
aussi, bien entendu, gonflé les dettes publiques. Mais les pénuries des
années de guerre ont limité la consommation et ainsi augmenté l’épargne; ce qui
a permis aux gouvernements d’emprunter largement au public pour financer leurs dépenses boursouflées.
Plus tard,
pendant les années de la guerre froide, les dépenses militaires ont continué de
soutenir l’emploi; notons que les forces armées ne sont pas en général assujetties aux
normes de productivité et de rentabilité qui freinent l’emploi dans le secteur
privé. On a évité les excès de la dette publique en exigeant des impôts
relativement lourds; les ultralibéraux friands de la baisse des impôts
n’étaient pas (sauf vers la fin de cette période) encore aux commandes.
Comment ce
système, qui nous assurait le quasi-plein-emploi, est-il tombé en panne vers et
après la fin de la guerre froide? Entre plusieurs réponses possibles, notons
quelques-unes des plus importantes.
* L’évanouissement des grands menaces militaires a réduit le champ de dépenses
publiques qui sont considérées comme obligatoires, bien qu’elles ne soient
évidemment pas rentables au sens financier.
* Le
triomphe de l’idéologie néo-libérale a entraîné la rentabilisation de bien des
autres activités économiques, soit celles qui ont été privatisées, soit celles
qui sont restées dans le secteur public tout en étant désormais gérées avec le
but de produire un rendement important sur capital employé.
* La même
idéologie a exigé que toute activité économique devînt sujet à la concurrence libre et non faussée, pour employer la phrase sciemment exclue du
traité de Lisbonne par M. Sarkozy.
Cette
imposition des qualités de rentabilité et de compétitivité sur quasiment
l’ensemble de l’économie a entraîné
l’obsession actuelle et omniprésente de la réduction des coûts, avec
l’augmentation continuelle de la productivité du travail. En conséquence,
l’emploi doit être taillé partout, sauf là où la
production croît.
Pourtant, il
devient évident que, pour des raisons écologiques et climatiques, nous ne
pouvons plus nous permettre la croissance incessante de la production des biens
physiques. Il s’ensuit que le maintien de l’emploi dans la production physique n’est
plus possible sous le régime économique actuel.
Comment
donc sortir de cette ornière?
Si
la production mondiale des biens physiques est vouée à croître
moins vite et enfin se stabiliser, alors cette production va
employer, étant donné les
gains
futurs de productivité, de moins en moins de personnes. Ainsi l’emploi
des
autres devra être assuré par la croissance des services peu
consommateurs de
ressources physiques. Nous ne pourrons plus accroître nos achats de
vêtements ou
d’automobiles, mais nous pourrons toujours dépenser plus sur les
services
téléphoniques
et informatiques, sur les assurances, sur les services médicaux et
paramédicaux, sur
les cours
de langues, de gym, de musique…
Pourtant,
la plupart des services, eux aussi, se trouvent frappés par le besoin concurrentiel
d’accroître leur productivité. Essayez d’entrer en contact personnel avec votre
assureur ou fournisseur de services internet, vous verrez très vite le
problème. Les employés disponibles pour vous répondre sont devenus rares; la
course à la productivité les fait disparaître. Il paraît donc que la croissance
des services pourra très difficilement compenser, encore moins dépasser, le recul de l’emploi dans les
secteurs de la production physique.
Reste pour autant la solution de madame Robinson. Quelque menace externe nous contraindrait
d’entreprendre des dépenses majeures obligatoires, qui pourraient résorber le
chômage et assurer pendant un temps considérable le plein-emploi.
C’est en effet le cas. Aujourd’hui, le menace numéro un n’est pas militaire mais météorologique: le risque que l’actuel réchauffement mondial ne s’emballe, avec des conséquences catastrophiques. Il s’agit d’un cercle vicieux où plus de réchauffement en entraîne encore plus rapide, jusqu’à que les conditions climatiques risquent de devenir insupportables, même peut-être avant la fin du présent siècle.
Ainsi, écoutons
l’ingénieur indien Rajendra Pachauri, prix Nobel de la paix 2007, président du Groupe
intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC):
Pour contenir la hausse des
températures en deçà de 2,0 - 2,4 degrés Celsius, qui est selon nos travaux la
ligne à ne pas franchir pour ne pas se mettre gravement en danger, il ne nous
reste que sept ans pour inverser la courbe mondiale des émissions de gaz de
serre. (1)
Selon une étude (2) paru en 2008 dans la revue Climatic Change, pour stabiliser le niveau de CO2 atmosphérique à 450 parts par million (soit 0,045%), il faudrait commencer immédiatement à
réduire les émissions mondiales à un rythme d'entre 1,25% et 2% par an.
Et si l'on différait l'effort de dix ans, alors il faudrait, pour
atteindre le même objectif, faire décroître les émissions à un rythme
supérieur à 3% par an, ce qui serait extrêmement difficile.
Ou
encore,
notons les avertissements de Nicholas Stern, professeur à la
London School of Economics et ancien vice-président de la World Bank.
En 2006
il a fait paraître une étude majeure, commandée par le gouvernement
britannique, le Rapport Stern sur l'économie du changement climatique (3). Là, il a recommandé la stabilisation du niveau de CO2 atmosphérique au-dessous de 500 parts par million.
Plus récemment, dans son livre Global Deal (PublicAffairs, New York, 2009), Stern a reconnu que la détérioration de l’atmosphère allait plus vite qu’il ne l’avait alors pensé, donc qu’il faudrait cibler une stabilisation à 450 parts par million, un peu au-dessus du niveau actuel (390 parts) (4). Pourtant, des autres experts raisonnent qu’il faudrait cibler 350 parts, ce qui est encore au-dessus du niveau pre-industriel (environ 275 parts). Stern a chiffré le cible de 450 parts à une dépense annuelle entre 1% et 2% du ‘PIB mondial’, c'est-à-dire le total mondial des revenus. On ne pourrait raisonnablement demander cela aux pays les plus pauvres; donc les pays riches devront dépenser plus largement.
Stern lui-même est d'ailleurs favorable, comme Pachauri, à 350 parts (5) comme cible de
long terme; il s’est borné pour le moment à recommander 450 parts, puisque
un cible plus exigeant paraîtrait à présent politiquement inabordable.
Il faut donc
absolument que, pendant les années et les décennies à venir, nous réalisions
les investissements nécessaires pour réduire de manière dramatique notre
combustion des hydrocarbures. On devrait en effet envisager des investissements annuels atteignant plusieurs points de
pourcentage de PIB dans les pays développés.
Etant donné que le coût de ne pas le faire serait
la catastrophe, la contrainte normale de la rentabilité marchande de ces investissements
n’est pas au rendez-vous. En effet, on est en guerre. Le rendement des dépenses
de cette guerre sera la survie, qui n’a pas de prix, de notre civilisation. Il
faut investir, non pour un rendement financier luxuriant, mais pour un résultat
concret indispensable.
Ces investissements, n’étant pas en général rentables dans l’acception courante de ce mot, ne pourront être confiés au seul marché libre, soit aux seules décisions volontaires des acteurs du secteur privé. Ils devront être réalisés ou pas les gouvernements, ou par les entreprises et les particuliers agissant sous des incitations et des compulsions étatiques. Ainsi, par exemple, les particuliers français peuvent installer des générateurs privés (solaires ou éoliens) rentables; mais cela n'est possible que parce que EDF achète l'électricité 'faite maison' au prix spécial attrayant.
Ainsi, il s’agit d’un retour vers le keynésianisme des années environ 1935 – 1975, avec l’abandon, au moins partiel, des théories et pratiques de l’ère du libertarisme économique (environ 1975 – 2008). D'un rapprochement avec le dirigisme maudit par les économistes ultralibéraux naguère dominants. Autrement dit, l'aveu du fait que beaucoup de nos politiques économiques ont été, depuis plusieurs décennies, gravement fautives.
Pourtant, on peut bien espérer que ce programme d’urgence, mais aussi
de long terme, nous restaurera des meilleurs niveaux d’emploi et des économies réelles
plus stables. Quel beau résultat, sans même considérer notre sauvetage du désastre climatique!
C’est
dommage, n’est-ce pas, qu’il faut la menace de la catastrophe pour nous
efforcer de suivre des politiques économiques humaines et pratiques. Mais voilà, la
nature humaine, c’est comme ça! Les libertaires ont beau insister que mieux
vaut la liberté négative, soit l’absence
des disciplines et des contraintes. C’est rare que, sans quelque contrainte compulsive
externe, nous trouvions la volonté d’agir de façon raisonnable.
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Références
1 Voir Le Monde, 8 juillet 2008
2 Bryan K Mignone et al., Atmospheric Stabilization and the timing of carbon mitigation, dans Climatic Change (Springer Science & Business Media, 2008), page 262; voir lien
3 Stern Review of the Economics of Climate Change (HM Treasury, Londres, 2006), page vii; voir lien
4 Frank Ackerman, Nature Report, 9 avril 2009; voir lien