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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 30 - juin 2008
Les excès de l'individualisme
ANGUS SIBLEY
L'individualisme est une expression récente qu'une idée nouvelle a fait naître. Nos pères ne connaissaient que l'égoïsme.
Alexis de Tocqueville, La Démocratie en Amérique (1835), tome I, partie ii, chap. 2On a suggéré… que les amours incroyablement violents des romantiques trouvèrent leur origine moins dans l'érotisme que dans la révolte contre les normes sociales.
George Lascelles, comte de Harewood, Kobbé's Complete Opera Book, (The Bodley Head, London, 1987), page 393; il s'agit ici des opéras romantiques de Bellini (1801 - 1835).La société est partout en conspiration contre la virilité de chacun de ses membres.
Ralph Waldo Emerson, essai Self-Reliance (1841), para. 6Où que puisse aller un homme, il se verra poursuivi par des hommes et mettre sur lui la griffe de leurs sordides institutions, contraint par eux, s'ils le peuvent, d'appartenir à leur désespérée "odd-fellow" société. (1)
Henry David Thoreau, Walden (1854), chap. viii, tr. Louis Fabulet (Gallimard, Paris, 1992)Rien, pas même Dieu, n'est plus grand aux yeux de chacun que soi-même.
Walt Whitman, Feuilles d'Herbe (1855), canto 48, tr. Roger Asselineau (Editions Aubier, Paris, 1989)Le modèle Anarchiste n'offre aucun code moral à imposer sur l'individu. Mêlez-vous de ce qui vous regarde est sa seule loi morale....ainsi les Anarchistes considère que tout effort de supprimer le vice est lui-même un crime.
Benjamin Tucker (2), essai State Socialism and Anarchism (1886)La diminution du respect n'est-elle pas le phénomène par excellence de la société contemporaine?....La suppression de l'Etat est naturellement impliquée dans l'extinction du respect.
Elisée Reclus (3), L'Anarchie (conférence tenue à Bruxelles, 1894)Ceux qui, au fond, méprisent l'état ont tendance à négliger l'art de la bonne gouvernance. C'est ainsi que le parti républicain est tombé dans son affreuse décadence bushienne.
Les racines de l'individualisme
L'individualisme n'est pas né en mai 1968. Il remonte bien plus loin. On pourrait suivre sa trace jusqu'à la réformation protestante qui, au 16e siècle, célébra l'autonomie de l'individu chrétien contre la tradition et l'autorité de l'Eglise. Au 18e siècle, l'âge des Lumières, on s'occupait davantage des droits moraux et politiques de l'individu, de l'égalité des individus devant la loi. Puis, au 19e, l'individualisme a viré vers une espèce d'anarchisme, un rejet des normes et des coutumes de la société.
L'expression de ce quasi-anarchisme fut souvent d'une virulence remarquable, comme le démontre les citations ci-dessus. En comparaison des explosions atrabilaires d'Emerson ou de Thoreau contre la société, les propos de la lady Thatcher (4) paraissent édulcorés. Vers la fin du 19e siècle, l'individualisme s'est développé chez certains penseurs en anarchisme absolu.
En Amérique, l'individualisme est primordiale, faisant partie de la tradition nationale. Il remonte à l'âge des pionniers sur les frontières de l'Ouest, souvent peu intéressés à la fondation des communautés nouvelles, plus désireux de profiter des espaces largement ouvertes pour s'établir comme des colons isolés et indépendants - mineurs ou chasseurs, agriculteurs ou bouviers.
Il est vrai qu'à l'aube de la république américaine, la philosophie publique dominante mettait en honneur les valeurs républicaines, considérées comme formatives et normatives en matière de l'économie, de la famille, de la moralité personnelle. Pourtant, comme tant de facettes du milieu américain primitif, cette hypothèse a été quasiment effacée par le dominant libertarisme individualiste de nos jours. Dans le souvenir collectif, l'Ouest l'a emporté sur l'Est, le Lone Ranger sur le bon citoyen des communes nouvelle-anglaises.
Les défauts de l'individualisme
Tocqueville a observé et commenté la tendance individualiste, qu'il a qualifiée (5) d'un sentiment réfléchi et paisible qui dispose à chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables…de telle sorte que…il abandonne volontiers la grande société à elle-même. Sa critique de l'individualisme est sévère: il ne tarit d'abord que la source des vertus publiques; mais, à la longue, il attaque et détruit toutes les autres et va enfin s'absorber dans l'égoïsme. Pour Tocqueville, l'individualisme serait un mal qui conduirait à la dégradation de l'ordre social et politique. Car la poursuite exagérée de l'indépendance personnelle nuirait à la participation démocratique dans la gouvernance de la société.
L'individualiste s'intéresse plus à protéger son indépendance contre toute autorité étatique, qu'à œuvrer pour la construction d'un état vertueux et efficace. Ceux qui, au fond, méprisent l'état ont tendance à négliger l'art de la bonne gouvernance; ce qui est en effet très logique. C'est ainsi que le parti républicain est tombé dans son atroce décadence bushienne.
En économie, cette conception de l'individu insoumis, ne comptant que sur soi-même, se traduit par le culte de l'entrepreneur autonome, fils de ses œuvres, se moquant des impôts, des réglementations, des solidarités professionnelles, des syndicalismes.
Le mépris de la solidarité
La moralité individualiste insiste que chacun doit vivre de ses propres efforts en évitant toute dépendance d'autrui. La solidarité ou l'interdépendance y est mal vue. Si l'individualiste réussi et riche veut bien se livrer à quelque partage volontaire avec les pauvres, soit. Mais pas question de reconnaître la conception juive et chrétienne de l'obligation, morale et même légale, de partager. Ne me parlez pas, comme un homme vertueux m'a parlé aujourd'hui, de mon obligation de mettre tous les pauvres dans des bonnes situations tonne Emerson dans l'essai cité ci-dessus. Il ajoute que, quand il succombe de temps en temps à la faiblesse de flanquer un petit sou à un mendiant, il en a honte.
Donc, l'individualisme rejette en principe la redistribution fiscale et l'état-providence. En pratique, cette attitude mène à des inégalités énormes. On a beau prétendre que, théoriquement, nous sommes tous nés égaux. Même mises à part les différences de niveau social et financier dont l'on hérite, les différences de personnalité elles-mêmes suffisent à assurer des différences vastes entre les situations personnelles. Il est ceux qui naissent riches et meurent pauvres, et vice versa. Il est les épargnants et les dispendieux, les habiles à gagner et les perdants chroniques, les robustes et les maladifs, les assidus et les paresseux, les ambitieux et les modestes, les cupides et les désintéressés.
Or la doctrine individualiste prône l'acceptation sans question des conséquences de toutes ces différences, qui peuvent devenir béantes en nous laissant une société fracturée, méfiante, les plus fortunés vivant enfermés dans des forteresses de sécurité, apeurés des attaques des démunis. Même Hayek, ce libertaire extrême, finit par admettre (6), sans enthousiasme, qu'il faudrait peut-être tolérer quelque provision pour ceux qui seraient menacés des extrêmes d'indigence ou d'inanition, si seulement dans l'intérêt de ceux qui ont besoin de protection contre des actes de désespoir de la part des nécessiteux.
La conséquence en est le réapparition des sous-classes appauvries, défavorisées, privées d'espoir. Auparavant, ces classes furent en général plutôt soumises et tranquilles; aujourd'hui, l'on ne se contente pas si facilement. Ceux qui se sentent déprivilégiés sont aptes à se révolter, comme nous voyons dans les banlieues parisiennes malheureuses. Les inégalités exorbitantes conduisent à la dégringolade de l'ordre social. On ne peut pas s'attendre qu'une société qui comporte une classe considérable sans propriété sera stable, quand les ressentiments de ceux qui n'ont rien peuvent être exploités par des mouvances radicales (7). Mais les individualistes extrêmes détestent la stabilité. Ecoutons une fois de plus Emerson (8): les gens veulent mener une vie stable; ce n'est que dans l'instabilité qu'ils ont aucune espérance.
L'excès de la concurrence
D'ailleurs, le principe individualiste est hostile à toute limitation de la concurrence entre individus ou, par extension, entre leurs entreprises. Freiner la concurrence, ce serait enfreindre la liberté commerciale ou professionnelle des individus entrepreneurs. Donc la société individualiste tente, heureusement sans succès intégral, d'être une société de concurrence illimitée. Ce n'est pas seulement chacun pour soi, c'est aussi chacun contre tous.
Dans ce paradigme, il ne faut pas donc entraver l'entrepreneur avide et puissant, tel Sam Walton ou Rupert Murdoch, dont la concurrence écrase ses concurrents. Il ne faut pas pacifier les guerres de prix qui menacent la viabilité de tous leurs combattants, comme l'on voit aujourd'hui dans le transport aérien américain. Il ne faut pas gêner la chasse des banques d'affaires aux traders alpha, qui aboutit à la rémunération grotesque de ces derniers.
La réprobation de la dépense publique
D'ailleurs, le principe individualiste est hostile à la dépense publique, à la déviation des biens personnels vers des projets de bien commun. Les individualistes, théories de Hayek et de Mises à l'appui, raisonnent qu'aucun individu, aucune organisation, ne peut savoir ce qui est vraiment bon pour la société ou la communauté. La recherche du bien commun serait donc caduque. Hayek (9) dénonce la persistance des sentiments instinctifs d'altruisme et de solidarité, ces reliques absurdes et pathétiques du passé prélibéral.
Qui seul possède donc la connaissance de ce qui est le mieux pour la société? Ce n'est pas vous, ce n'est pas moi, ce n'est guère l'Eglise, ce n'est pas la mairie, ce n'est point le gouvernement. C'est l'ensemble de nous tous agissant chacun indépendamment, inconscients des conséquences pour autrui de nos actions, agissant chacun pour son propre avantage. Autrement dit, c'est Sa Majesté le Roi Marché dans toute sa gloire.
L'individualisme, à consommer avec modération
Nous voulons tous réaliser notre soi, faire épanouir notre individualité. Mais nous ne vivons pas seuls. Nous appartenons, ne déplaise aux théoristes ultralibéraux, à une société ou à une autre; et cette appartenance est capitale pour tout être humain normal. La liberté absolue de l'indivu n'est ni pratique ni souhaitable. Ne nous enivrons donc pas de la liqueur forte de l'individualisme, dont une trop abondante libation dérange.
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References
1 L'expression anglaise odd-fellow ("étrange compagnon") découle du nom d'une sorte d'amicale ou mutuelle d'origine anglaise, remontant au 18e siècle, désormais répandue en Amérique et autre part. Les associations d'odd-fellows, ressemblant un peu aux loges maçonniques, se nommaient ainsi parce qu'elles réunissaient des hommes de métiers divers, à la différence des guildes qui s'ouvraient généralement chacune à un seul métier. Des ordres d'odd-fellows existent encore aujourd'hui dans maints pays.
2 Benjamin Tucker (1854 - 1939), principal partisan américain de l'anarchisme individualiste.
3 Elisée Reclus (1830 - 1905), personnalité notable du mouvement anarchiste français du 19e siècle.
4 Par exemple, Margaret Thatcher a dit (dans un entretien de presse en 1987) que la société n'existe pas; il y a des hommes et des femmes individus, et il y a des familles.
5 Alexis de Tocqueville, La Démocratie en Amérique (1835), tome II, partie ii, chap. 2
6 Friedrich von Hayek, The Constitution of Liberty (Routledge & Kegan Paul, London, 1960), page 285.
7 John Gray, Beyond the New Right (Routledge, London, 1993) chap. 1. Gray, économiste et philosophe anglais, est professeur à la London School of Economics.
8 Ralph Waldo Emerson, essai Circles (1841)
9 Friedrich von Hayek, The Fatal Conceit (Routledge, London, 1988), chap. iv