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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 49 - janvier 2010

La science économique s'occupe-t-elle de la justice?

ANGUS SIBLEY

Malgré l'importance capitale de la justice, la plupart des économistes nient tout rapport entre la justice et les transactions économiques.
Michael R Griffiths et J R Lucas,1 Ethical Economics 'Macmillan, 1997), chap. 2

Il est certain que la norme fondamentale de l'Etat doit être la recherche de la justice et que le but d'un ordre social juste consiste à garantir à chacun...sa part du bien commun.
Le pape Benoît XVI, Deus Caritas est (2006), partie I, sect. 27 

La 'liberté' prend le pas sur l'équité

Des économistes contre la justice?

Si messieurs Griffiths et Lucas ont raison, ils déposent une plainte très grave contre la plupart des économistes. Or ceux-ci sont-ils vraiment coupables d'une telle infraction? Ne me demandez pas. Demandez plutôt aux économistes. Quelques-uns d'entre eux sont des témoins fort convainquants contre eux-mêmes. Ecoutons donc leurs témoignages. 

La 'justice économique' est une conception imprécise, mais on reconnaît normalement qu'elle relève d'une certaine équité (qui ne veut forcément pas dire égalité) de la distribution des biens économiques. Autrement dit, on pense que la justice économique interdirait les écarts exorbitants entre les revenus ou les capitaux des individus, le dénuement total des très pauvres, la concentration excessive de la richesse entre les mains des très riches. Bref, des 'parts équitables' pour tous. 

Or cet idéal ne plaît pas du tout aux économistes ultralibéraux. Par exemple, feu Milton Friedman et son épouse Rose ont écrit qu'il y a un conflit fondamental entre l'idéal des 'parts équitables' ou de son prédecesseur, 'à chacun selon ses besoins', et l'idéal de la liberté personelle.2 La liberté, comme l'entendaient les époux Friedman, serait entravée par tout effort de modérer les inégalités d'une économie du marché libre. On sait très bien où se trouvait la préférence friedmanienne. Pour eux, la 'liberté' prenait le pas absolument sur l'équité.   

Friedman a suivi, en effet, l'argument du philosophe libertaire américain Robert Nozick (1938 - 2002), qui raisonna que chacun a droit absolu à toutes les possessions qu'il puisse acquérir sans enfreindre la loi. Si donc l'état impose lourdement ceux qui ont gagné légalement des fortunes énormes, alors l'état enfreint un droit fondamental de ces personnes. La possession personnelle des biens est juste si la personne y a droit en vertu des principes de la justice en acquisition et en transfert...Imposer les revenus du travail équivaut au travail forcé.3

Un droit illimité à la propriété personnelle?

On peut néanmoins demander pourquoi il devrait être légal pour un individu d'acquérir une fortune démesurée. Après tout, dans une démocratie la loi impose des limites sur le pouvoir politique des individus. Les élus doivent se soumettre à la vote à des intervalles prescrits. On ne peut être trois fois président des Etats-Unis. Ces provisions sont évidemment raisonnables, puisque l'accumulation de trop de pouvoir entre les mains d'un seul individu est malsaine, voire dangéreuse. Or la richesse individuelle est un pouvoir; pourquoi donc ne pas la limiter?

Le grand économiste indien Amartya Sen se plaint du caractère curieusement "non-éthique" 4 de la science économique moderne et désapprouve qu'elle  s'intéresse presque exclusivement à l'optimalité de Pareto.5 Que veut dire cet étrange argot des économistes? Patientez un moment, s'il vous plaît, tandis que je l'explique; ce n'est pas difficile. Vilfredo Pareto (1848 - 1923) fut un célèbre économiste italien de l'école néoclassique (celle de Léon Walras, Milton Friedman et bien des autres). Il a raisonné que la meilleure, ou optimale, situation économique est celle où aucun changement praticable ne pourrait bénéficier à quelques-uns sans nuire à des autres. C'est-à-dire, où ont été accomplis tous les changements possibles qui seraient gagnant-gagnant, soit avec gagnants mais sans perdants.

Il s'ensuit que, selon le critère de Pareto, il est inutile de chercher à modifier la conjoncture économique, à moins que le changement souhaité soit positif pour quelques-uns tout en n'étant négatif pour personne. Par exemple, si l'on peut trouver un meilleur rapprochement entre ceux qui cherchent des emplois et ceux qui cherchent à embaucher, alors serait possible une baisse du taux de chômage, ce qui ne devrait nuire à personne.

Considérons pourtant la question de la distribution des revenus, haut-lieu des plaintes portant sur l'injustice économique. Evidemment, le critère Pareto interdit toute redistribution, car celle-ci aiderait les pauvres en faisant payer les riches. Comme l'observe Sen, s'il n'est pas possible d'améliorer le sort des pauvres sans sabrer dans l'abondance des riches, alors selon le critère Pareto la situation actuelle serait optimale, malgré le gouffre entre les riches et les pauvres. Il ajoute que la conception parétienne a été développée précisément pour éliminer le besoin des jugements sur la distribution.6     

Comme nous avons noté, selon Sen les économistes modernes se sont intéressés presque exclusivement à l'optimalité de Pareto. Pour éviter, paraît-il, de devoir s'intéresser à la justice économique.

Mises et sa bizarre conception de la justice

L'économiste viennois Ludwig von Mises tenait une notion très particulière de la justice. Il a écrit le suivant:

De lege ferendaà propos d'une loi à faire, il n'y a pas de justice. La notion de justice ne peut logiquement être invoquée qu'à propos de de lege lata, du droit tel qu'il existe. Elle n'a de sens que pour approuver ou désapprouver un comportement donné du point de vue des lois en vigueur dans le pays.7

Autrement dit, la conduite est juste si elle est conforme à la loi existante, mais il n'y a pas lieu de demander si la loi elle-même est, on n'est pas, juste. Et Mises de continuer: Lorsqu'on envisage...de réécrire ou d'abroger des lois existantes, d'en rédiger des nouvelles, ce n'est pas de justice qu'il est question, mais de commodité sociale et de bien-être social, ce qui veut dire, en termes économiques, la maximisation de la richesse globale de la société.

En pratique, ce qu'exige Mises est que l'on établit un corpus de loi qui favorise les marchés libres et désentravés, puisque c'est cela qui génèr e le maximum de la richesse. Dans ce cadre, toute action conforme à la loi est forcément juste. La distribution de la richesse qui en ressort est ou n'est pas juste? Cette question ne se pose pas.

Hayek méprise la justice sociale

Quant à Friedrich von Hayek, étudiant et suivant de Mises, son indifférence à la justice économique est légendaire. Pour lui, le marché ressemble à un match où à quoi bon qualifier le résultat de juste ou unjuste?8 D'ailleurs la 'justice sociale' est une phrase creuse qui n'a pas de sens déterminable.9 Il écartait le sujet des inégalités de revcnu entre travailleurs ou entrepreneurs: les résultats des efforts individuels sont forcément imprévisibles. La distribution conséquente des revenus est juste ou injuste? Cette question est vide de sens.10

L'économiste anglais Lionel Robbins, libéral important des années trente qui instaura Hayek en professeur à la London School of Economics, a écrit qu'il ne semble pas logiquement possible d'associer l'économie et l'éthique sous un autre forme que la simple juxtaposition.11 Pour lui, il s'agit de deux disciplines distinctes qui existeraient côte à côte avec très peu de liaison entre eux. La science économique, pour Robbins et beaucoup de ses semblables, se concerne exclusivement de 'comment réaliser des résultats économiques' et nullement de 'quels résultats nous devrions chercher de réaliser'. 

Voilà! selon leurs propres mots, des économistes libéraux entre les plus influents pendant les décennies récentes ne se sont guère intéressés à la justice économique. Quelques-uns d'entre eux en ont dénigré même la conception. Est-il surprenant que de plus en plus d'entre nous croyons que la conjoncture économique est devenue moins juste?

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Références

1    John R Lucas est philosophe, associé de Merton College, Oxford; Michael R Griffiths est associé chez Towers Perrin Tillinghast (cabinet de conseil pour entreprises). Leur livre Ethical Economics est disponible gratuitement (en version préliminaire) sur http://users.ox.ac.uk/~jrlucas/ethecon/    

2   Milton et Rose Friedman, Free to Choose (Harcourt Bruce Jovanovitch, San Diego, 1980)

3   Robert Nozick, Anarchy, State and Utopia (Blackwell, Oxford, 1974), chap. 7

4   Amartya Sen, Repenser l'inégalité [Inequality Reexamined, 1992], traduction de Paul Chemla (Seuil, Paris, 2000), avant-propos. Sen, né en Inde en 1933, est professeur d'économie et de philosophie à Harvard, ancien Master of Trinity College, Cambridge, lauréat du prix Nobel d'économie en 1998. 

5   Sen, On Economic Inequality (Clarendon Press, Oxford, 1973), chap. 1

6   Ibid.

7   Ludwig von Mises, L'action humaine [Human Action, 1949], traduction de Raoul Audouin (PUF, Paris, 1985), chap. 7, sect. 3

8    Friedrich von Hayek, The Mirage of Social Justice (tome  II de Law, Legislation and Liberty) (Routledge & Kegan Paul, London, 1976), chap. 10

9    Ibid., chap. 11

10    Hayek, The Constitution of Liberty (Routledge & Kegan Paul, London, 1960), chap. 6

11    Lionel Robbins, An Essay on the Nature and Significance of Economic Science (Macmillan, London, 1932), chap. 6