Articles mensuels
(français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 49 - janvier 2010
La science économique s'occupe-t-elle de la justice?
ANGUS SIBLEY
Malgré l'importance capitale de la justice, la plupart des économistes nient tout rapport entre la justice et les transactions économiques.La 'liberté' prend le pas sur l'équité
Des économistes contre la justice?
Si messieurs Griffiths et Lucas ont raison, ils déposent une plainte très grave contre la plupart des économistes. Or ceux-ci sont-ils vraiment coupables d'une telle infraction? Ne me demandez pas. Demandez plutôt aux économistes. Quelques-uns d'entre eux sont des témoins fort convainquants contre eux-mêmes. Ecoutons donc leurs témoignages.
La 'justice économique' est une conception imprécise, mais on reconnaît normalement qu'elle relève d'une certaine équité (qui ne veut forcément pas dire égalité) de la distribution des biens économiques. Autrement dit, on pense que la justice économique interdirait les écarts exorbitants entre les revenus ou les capitaux des individus, le dénuement total des très pauvres, la concentration excessive de la richesse entre les mains des très riches. Bref, des 'parts équitables' pour tous.
Or cet idéal ne plaît pas du tout aux économistes ultralibéraux. Par exemple, feu Milton Friedman et son épouse Rose ont écrit qu'il y a un conflit fondamental entre l'idéal des 'parts équitables' ou de son prédecesseur, 'à chacun selon ses besoins', et l'idéal de la liberté personelle.2 La liberté, comme l'entendaient les époux Friedman, serait entravée par tout effort de modérer les inégalités d'une économie du marché libre. On sait très bien où se trouvait la préférence friedmanienne. Pour eux, la 'liberté' prenait le pas absolument sur l'équité.
Friedman a suivi, en effet, l'argument du philosophe libertaire américain Robert Nozick (1938 - 2002), qui raisonna que chacun a droit absolu à toutes les possessions qu'il puisse acquérir sans enfreindre la loi. Si donc l'état impose lourdement ceux qui ont gagné légalement des fortunes énormes, alors l'état enfreint un droit fondamental de ces personnes. La possession personnelle des biens est juste si la personne y a droit en vertu des principes de la justice en acquisition et en transfert...Imposer les revenus du travail équivaut au travail forcé.3
Un droit illimité à la propriété personnelle?
On peut néanmoins demander pourquoi il devrait être légal pour un individu d'acquérir une fortune démesurée. Après tout, dans une démocratie la loi impose des limites sur le pouvoir politique des individus. Les élus doivent se soumettre à la vote à des intervalles prescrits. On ne peut être trois fois président des Etats-Unis. Ces provisions sont évidemment raisonnables, puisque l'accumulation de trop de pouvoir entre les mains d'un seul individu est malsaine, voire dangéreuse. Or la richesse individuelle est un pouvoir; pourquoi donc ne pas la limiter?
Le grand économiste indien Amartya Sen se plaint du caractère curieusement "non-éthique" 4 de la science économique moderne et désapprouve qu'elle s'intéresse presque exclusivement à l'optimalité de Pareto.5 Que veut dire cet étrange argot des économistes? Patientez un moment, s'il vous plaît, tandis que je l'explique; ce n'est pas difficile. Vilfredo Pareto (1848 - 1923) fut un célèbre économiste italien de l'école néoclassique (celle de Léon Walras, Milton Friedman et bien des autres). Il a raisonné que la meilleure, ou optimale, situation économique est celle où aucun changement praticable ne pourrait bénéficier à quelques-uns sans nuire à des autres. C'est-à-dire, où ont été accomplis tous les changements possibles qui seraient gagnant-gagnant, soit avec gagnants mais sans perdants.
Il s'ensuit que, selon le critère de Pareto, il est inutile de chercher à modifier la conjoncture économique, à moins que le changement souhaité soit positif pour quelques-uns tout en n'étant négatif pour personne. Par exemple, si l'on peut trouver un meilleur rapprochement entre ceux qui cherchent des emplois et ceux qui cherchent à embaucher, alors serait possible une baisse du taux de chômage, ce qui ne devrait nuire à personne.
Considérons pourtant la question de la distribution des revenus, haut-lieu des plaintes portant sur l'injustice économique. Evidemment, le critère Pareto interdit toute redistribution, car celle-ci aiderait les pauvres en faisant payer les riches. Comme l'observe Sen, s'il n'est pas possible d'améliorer le sort des pauvres sans sabrer dans l'abondance des riches, alors selon le critère Pareto la situation actuelle serait optimale, malgré le gouffre entre les riches et les pauvres. Il ajoute que la conception parétienne a été développée précisément pour éliminer le besoin des jugements sur la distribution.6
Comme nous avons noté, selon Sen les économistes modernes se sont intéressés presque exclusivement à l'optimalité de Pareto. Pour éviter, paraît-il, de devoir s'intéresser à la justice économique.Mises et sa bizarre conception de la justice
Hayek méprise la justice sociale
1 John R Lucas est philosophe, associé de Merton College, Oxford; Michael R Griffiths est associé chez Towers Perrin Tillinghast (cabinet de conseil pour entreprises). Leur livre Ethical Economics est disponible gratuitement (en version préliminaire) sur http://users.ox.ac.uk/~jrlucas/ethecon/
2 Milton et Rose Friedman, Free to Choose (Harcourt Bruce Jovanovitch, San Diego, 1980)