Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 7 - juillet 2006
La Dictature concurrentielle
ANGUS SIBLEY
La concurrence est toujours bonne; elle l'est pour les échanges de marchandises, elle l'est pour les services, mais elle l'est aussi pour les règles juridiques et fiscales. C'est pourqui, au lieu de les harmoniser, il est bien préférable de mettre en concurrence les fiscalités, les règles juridiques et les normes.
Pascal Salin (1), Le Figaro 2 février 2005
La concurrence a sans nul doute des vertus, mais étendue sans discernement et pratiquée avec acharnement, elle devient une course folle.
Philippe Bénéton (2), Le Figaro 18 mars 2005
Pourquoi ne pas reconnaître que la concurrence....n'est bonne qu'en modération?L'économie d'état policier
La concurrence, obsession de nos jours! Obsession grande, mais toutefois nouvelle. Il y a quelques décennies on tolérait, même prisait, toutes sortes d'entraves à la concurrence, depuis les quotas d'importation jusqu'aux tarifs d'assurance en passant par la réglementation des prix de détail.
Vinrent alors les économistes libéraux; pour eux, de telles pratiques sont des péchés mortels (3). Or les classes politiques veulent mieux écouter les économistes que les prêtres. Désormais les gendarmes de la concurrence ont le droit de rafler aux aurores les sièges des sociétés, de poser des micros dans les salles de réunion, de faire infiltrer les entreprises par des agents secrets. Le "marché libre" risque de devenir une économie d'état policier.
Aux Etats-Unis et en quelques pays de l'UE (actuellement le Royaume-Uni, l'Irelande et la Grèce), on incite les employés à dénoncer leurs employeurs pour conduite anti-concurrentielle, la loi prévoyant l'exonération des informateurs qui ont participé eux-mêmes au délit. Ceux qui vendent ainsi le mèche gagnent l'appellation flatteuse "whistle-blowers" (ceux qui donnent le coup de sifflet).
Pourtant, nous devrions écouter l'avertissement des juristes britanniques James Gobert et Maurice Punch (4): l'histoire a mal regardé les régimes qui ont favorisé la dénonciation courante de la part de leurs citoyens. L'exemple le plus notoire est l'Allemagne nazie. Mais beaucoup d'états totalitaires ont adopté des pratiques pareilles.
Des autres procédures visent à déjouer plus précocement les activités collusionnistes. Aux Etats-Unis, le ministère de la Justice conseille un code de conduite pour les sociétés dont les administrateurs fréquentent les réunions des associations commerciales. Selon ce code, tel administrateur devrait être interrogé préalablement, par l'avocat de sa société, sur la question de ce qu'il propose de faire pendant les périodes de la réunion pour lesquels aucune activité spécifique n'a été prévue. Une question qui réclame bien sûr une réponse scabreuse!
Le droit actuel de la concurrence a tendance de présumer que toute collusion est délétère, sauf preuve du contraire. Donc il y a une présomption de culpabilité, principe juridique peu recommandable. Par conséquent, les entreprises qui veulent éviter les excès de la concurrence doivent dissimuler leur co-opération; c'est ainsi qu'il est arrivé que les instructions intruses paraissent nécessaires.
Nous contre nous
Cette obsession remonte à l'ère d'Adam Smith, le grand économiste écossais du 18me siècle, qui avait en horreur les collusions entre artisans pour soutenir leurs prix. A ses jours, la plupart des gens, habitant des villages ou des petites villes, n'avaient accès qu'à très peu de commerçants voisins, qui pouvaient facilement fraterniser. Aujourd'hui, tout a changé; les fleuristes d'Haarlem doivent concurrencer ceux de Bogotá; les programmateurs d'Aix-en-Provence, ceux de Bangalore.
Voici un paradoxe. A l'heure même où les vieilles entraves à la concurrence s'écroulent, la législation contre la collusion atteint une sévérité jusqu'ici jamais vue. Ce qui laisse entendre que les attitudes actuelles sur ce sujet se fondent moins sur la rationalité que sur l'obsession idéologique. Cela n'est guère une base fiable pour la bonne politique.
Les libéraux raisonnent qu'ils ont sûrement le bon Dieu avec eux, parce que c'est eux qui nous défendent, nous les consommateurs, contre des producteurs rapaces qui s'efforceraient toujours de nous arnaquer. D'ailleurs, dans un monde où l'obsession de la concurrence est omniprésente, nous, les Français, n'avons aucune choix que de suivre la tendance. Mais pourquoi le monde se laisse-t-il ainsi obséder?
Carrément, le grand objet de la politique économique moderne est de gâter les consommateurs en saignant les producteurs. Les libres-échangistes tiennent au principe que le consommateur doit toujours être roi, tandis que les producteurs ne doivent être que ses laquais.
Cependant, nous passons une grande partie de nos vies en travaillant et produisant. D'ailleurs, entre ceux qui ne travaillent pas, les enfants dépendent des adultes gagnants, les rentiers vivent des bénéfices de la production, les assurés de la Sécu vivent des cotisations provenant des employés et des employeurs.
Bien que nous sommes tous des consommateurs, nous dépendons tous, d'une façon ou d'une autre, des revenus de la production et du service. A quoi bon donc tondre les producteurs pour dorloter les consommateurs? Cette partie, c'est nous contre nous. La victoire de l'un ou de l'autre ne sert à rien. Mieux vaut match nul.
Les bédouins à court de sable
La concurrence acharnée, c'est une jungle où les bêtes les plus fortes dévorent les autres; autrement dit, où les grands commerces en éliminent les petits. Visitez l'Angleterre et cherchez un boucher, un boulanger, un fromager indépendant; je vous souhaite bonne chance! Le professeur américain Robert Reich, économiste qui ne partage pas les opinions conventionnelles de sa profession, m'a écrit que c'est bon que les boulangers indépendants fleurissent toujours à Paris; malheureusement, le capitalisme américain ne permettrait pas cela! Mais les libéraux rêvent d'américaniser la France. Quelle cauchemar!
Dans l'assurance maladie, une étude récente de la London School of Economics (5) avertit que la déréglementation tarifaire de l'assurance-santé pourrait avoir des conséquences néfastes pour la protection de consommateurs dans l'Union Européenne, en incitant les assureurs à décliner les mauvais risques.
L'éblouissement de la concurrence contribue abondamment à la hâte, au stress, à la précarité et à l'instabilité de la vie moderne.
Alors, pourquoi vénérer la concurrence? Ses acolytes la prisent puisqu'elle nourrit l'efficacité, baisse les prix, et suscite le changement et l'innovation, ces idoles de notre âge. Mais voulons-nous vivre avec les changements toujours plus rapides?
Les mutations économiques sont souvent pénibles. Elles peuvent dissoudre des communautés, accroître le chômage, périmer les compétences difficilement acquises, empêcher l'embauche des travailleurs âgés, réputés peu adaptables au changement. Pourtant, à mesure que nous vivons plus longtemps, il nous faudra travailler plus longtemps, sinon le coût des retraites deviendrait insupportable.
L'allure du changement risque de se désynchroniser avec la longévité humaine. Les libre-échangistes n'en ont cure. Dans un monde ou le changement se poursuit plus vite que jamais, ils se tracassent du risque que toute entrave à la concurrence puisse étouffer l'innovation. Comme si des bédouins se missent à craindre un manque de sable.
A consommer avec modération
Milton Friedman, doyen des économistes américains et apôtre féroce du libéralisme, a dit (6) que mieux vaut le maximum de la concurrence déloyale. Déposons cet idole et suivons le sens commun. Qu'est qu'il y a dans ce monde qui est bon, mais dont l'excès n'est pas nuisible? A quoi bon le vin jusqu'à l'ivrognerie, le soleil jusqu'à la brûlure, l'exercice jusqu'à la déchirure, la religion jusqu'au fanatisme? Pourquoi ne pas reconnaître que la concurrence, elle aussi, n'est bonne qu'en modération?
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Références
(1) Pascal Salin est professeur d'économie à l'Université Paris-Dauphine
(2) Philippe Bénéton est professeur à la faculté de droit de Rennes
(3) Frédéric Bastiat (1801 - 1850) a même raisonné que le protectionnisme se trouve, sur le plan moral, à un niveau proche de celui de l'esclavage. Voir La Loi (1850)
(4) James Gobert et Maurice Punch, The Modern Law Review, London, janvier 2000
(5) Voluntary Health Insurance in the EU, Elias Mossialos et Sarah M. S. Thomson, London School of Economics, 24 mai 2001
(6) Cité par Michael Ignatieff, 20/20, British Broadcasting Corporation Radio 4, 5 février 1997