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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 4 - avril 2006

Libéraux contre travailleurs

ANGUS SIBLEY

La consommation est le seul but de toute production; et l'intérêt du producteur ne devrait être considéré que tant qu'il soit nécessaire pour promouvoir celui des consommateurs.
Adam Smith, La Richesse des Nations (1776), livre IV, chap. viii

C'est ainsi que Smith conçoit le travail: le "repos" serait...l'état correspondant à la "liberté" et au "bonheur". A. Smith ne semble pas se douter qu'un individu se trouvant dans "un état normal de santé, de force, et de vigueur intellectuelle" ait besoin d'interrompre son repos pour effectuer une quantité normale de travail.
Karl Marx, Grundrisse, cahier VI (1858), tr Roger Dangeville (Editions Anthropos, Paris 1968), p. 180

Cette précarité du travail, elle, est à l'évidence le fruit de la mutation qu'a subi le capitalisme depuis trente ans....ce jeu pervers est mondial.
Michel Rocard, Le Monde 30 mars 2006, p. 25

Dans cet article, le mot "travailleur" ne comporte pas le sens traditionnel gauchiste de l'ouvrier industriel appartenant à la "classe ouvrière". Il signifie toute personne qui gagne sa vie en travaillant.

Si nous insistons trop sur les prix doux, il nous faut en accepter les conséquences logiques: les salaires bas, le travail pénible, les emplois difficiles à trouver et à garder. C'est vraiment un si bon marché?

Un préjugé contre les travailleurs

Si vous vous appliquez à gagner votre vie, les économistes libéraux veulent votre peau. Leurs politiques vous font la vie dure. Elles rendent les emplois plus difficiles à trouver et à garder; elles tendent à abaisser les salaires en prolongeant les heures de travail; elles aiguisent la concurrence. En même temps, ces politiques dorlotent les consommateurs avec les prix bas; elles permettent aux entrepreneurs malins et aux dirigeants supérieurs de cueillir des récompenses énormes. L'économie telle qu'elle s'enseigne et se pratique actuellement fait valoir un fort préjugé contre la grande majorité des travailleurs.

Ce problème n'est point récent. On peut suivre sa trace jusqu'au milieu du 18e siècle, à l'ère d'Adam Smith et d'autres économistes "classiques". Rendons cette justice à Smith, il montrait de la sympathie envers les petits ouvriers. Mais il fustigeait (1) les maîtres et les manufacturiers, qu'il estimait rapaces, et leurs apprentis, qu'il estimait parasseux; il ridiculisait les réglementations qui visaient à protéger leurs gagne-pain; il raisonnait que l'intérêt des consommateurs devait primer absolument celui des producteurs (ou travailleurs).

David Ricardo, grand économiste anglais qui suivait les idées de Smith et qui influait beaucoup sur les décideurs britanniques, n'avait que de mauvaises nouvelles pour les ouvriers. Il proposa (2) l'infâme "loi d'airain des salaires": le prix naturel du travail est celui qui fournit aux ouvriers, en général, les moyens de subsister et de perpétuer leur espèce sans accroissement ni diminution.

Il n'était pas le premier à faire valoir cette opinion. Turgot, ministre de finance sous Louis XVI et ami de Smith, avait déjà écrit (3) qu'en tout genre de travail il doit arriver, et il arrive, que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour se trouver sa subsistance.

Cela laisse entendre que les salaires minimaux (ou de subsistance) relèvent d'une loi naturelle. Or on ne contourne pas les lois naturelles. Il s'en suit ainsi, selon la théorie de Turgot et de Ricardo, qu'un employeur n'a pas à se reprocher en n'offrant à ses ouvriers que des salaires minimaux. Il s'ensuit aussi qu'il est inutile pour les ouvriers de tenter d'améliorer leurs circonstances. Même plus qu'une loi rédigée par Turgot (4) visa à supprimer toute association entre maîtres, ou compagnons, ou apprentis, ou ouvriers. A l'Angleterre régnèrent des lois pareilles, les Combination Acts de 1799 et de 1800, inspirées par la doctrine de Ricardo.

Mais la loi de Turgot, comme le fera sans doute celle du CPE, fit long feu. Elle vit le jour le 12 mars 1776; le 13 mai, Turgot démissiona. Son successeur, Bernard de Clugny de Nuits, ne tarda pas à la remplacer par un nouvel édit qui, en grande partie, annula la réforme Turgot.

Aujourd'hui, la plupart des économistes anglo-saxons - et même quelques économistes français - affichent ce même préjugé contre les travailleurs. Pourquoi tiennent-ils à cet avis déséquilibré? Et pourquoi les électeurs, qui sont pour la plupart travailleurs pendant une grande partie de leur vie, soutiennent-ils leurs politiques? Voici trois explications.

Le consumérisme

Pendant plusieurs décennies du siècle dernier, les théories de Smith, de Ricardo, de Turgot étaient considérées comme démodées. Les politiques gouvernementales soutenaient souvent les intérêts des travailleurs; fleurissaient les syndicats et les associations de professionnels. Mais plus récemment, grâce en partie aux pressions des consommateurs, la tradition classique libre-échangiste, penchée envers le consommateur et contre le travailleur, a connu une renaissance.

Entre les libéraux modernes on peut citer un des plus entêtés, Friedrich von Hayek (1899 - 1992), économiste viennois qui lutta avec acharnement contre les syndicats, l'état- providence et tout ce qui s'y relève. Quelques mots (5) des siens montreront la saveur piquante de sa philosophie: une usine ou une industrie ne peut se diriger dans l'intérêt d'un corps distinct et permanent de travailleurs si elle doit en même temps servir à l'intérêt des consommateurs.

Ce préjugé contre les travailleurs est le reflet d'un préjugé fort en faveur des consommateurs. Les économistes raisonnent que nous les consommateurs vivrons mieux si nous les travailleurs sommes plus surmenés, moins bien payés, plus souvent virés. On peut bien se demander pourquoi nous, qui sommes en même temps travailleurs et consommateurs, souhaiterions faire ce marché. L'aubaine des prix bas perd sûrement de son lustre si nous sommes mal payés, trop surmenés, au chômage ou au risque de chômage.

Rappelons-nous qu'à l'heure des économistes classiques du 18e siècle, les affaires étaient en général beaucoup moins concurrentielles qu'elles ne le sont aujourd'hui. La plupart des gens habitaient des villages ou des petites villes où ils n'avaient accès qu'à très peu de commerçants, soit le boucher, le boulanger, le tailleur.....de proximité. Ils pouvaient difficilement se rendre à une ville voisine pour comparer les prix d'un autre boucher ou boulanger. Ainsi la concurrence n'était pas vive. Même dans les grandes villes, où l'on pouvait choisir entre plusieurs commerçants d'un même métier, il était facile pour les bouchers ou les boulangers de se rencontrer pour coordonner leurs prix. Et la réglementation des prix était un des devoirs des maîtrises dans la plupart des villes.

On comprend ainsi pourquoi ces économistes d'antan désiraient plus de concurrence. Ils estimaient que cela pourrait réduire les prix, améliorer la vie des consommateurs en leur permettant d'acheter plus. D'ailleurs, les maîtrises étaient devenu trop restrictifs sur l'admission de nouveaux membres. Mais aujourd'hui la conjoncture est très différente. Les anciens obstacles à la concurrence, soit le transport et les communications lents et chers, la vie dans des communautés petites et isolées, n'éxistent plus guère. Les entraves à la concurrence sont moins sérieuses qu'elles ne l'ont jamais été. Toutefois, les économistes libéraux sont plus que jamais obsédés par l'envie de la concurrence plus intense.

Ils veulent que les travailleurs se concurrencent de manière féroce afin de minimiser les prix. Ils détestent donc les syndicats, les associations des professionnels, les cartels, tout comme Turgot décria les maîtrises, jurandes et autres corporations de son époque. Toute solidarité entre travailleurs est considérée comme un complot contre le public.

Pourquoi les électeurs soutiennent-ils ou tolèrent-ils la politique libérale? Sans doute parce qu'ils sont séduits par les prix de détail moins élevés. Mais se rendent-ils compte du prix réel auquel ils paient ces bas prix? Si nous insistons trop sur les prix doux, il nous faut en accepter les conséquences logiques: les salaires bas, le travail pénible, les emplois difficiles à trouver et à garder. C'est vraiment un si bon marché?

L'individualisme

Les économistes classiques avaient une autre raison pour fustiger la solidarité entre travailleurs. Ils faisaient partie des Lumières, ceux qui incarnaient le rationalisme de leur âge contre le féodalisme moyenâgeux et l'Eglise dominante, avec sa doctrine du prix juste non concurrentiel, qu'avait enseigné St-Thomas d'Aquin au 13e siècle. Les corporations et la réglementation étatique traditionnelle du commerce faisaient partie de l'ancien tissu social que voulaient remplacer les Lumières.

Plus récemment, l'argument est devenu plutôt différent. Pour les économistes libéraux modernes, tels Hayek ou Friedman, la solidarité des travailleurs est à éviter parce qu'elle entrave la liberté de l'individu de contracter. On raisonne que chaque travailleur doit être libre de faire son propre marché avec son employeur ou son client. Il ne doit pas être contraint par des accords syndicaux, des tarifs fixés, des prix homologués. Libre de tels contraints, le travailleur peut gagner des récompenses liées à son "mérite" personnel.

Les meilleures récompenses sont perçues par ceux qui affichent le plus grand mérite, soit en théorie ceux qui sont les plus habiles et les plus assidus. Mais en pratique, les vainqueurs sont souvent les plus convaincants, les plus agressifs, les plus impérieux. Voilà la recette des salaires grossiers de certains magnats de nos jours. On croit, souvent parce qu'eux-mêmes le claironnent, qu'ils possédent du mérite exceptionnel, et ainsi qu'ils valent des millions de dollars annuels. Par contre, ceux qui n'ont pas de mérite exceptionnel, qui sont peut-être tout simplement moins exigeants, moins pressants, moins aptes à se pousser en avant, ne réalisent que des revenus modestes et manquent de sécurité d'emploi.

La doctrine de la méritocratie individualiste entraîne les inégalités croissantes. Selon les ultralibéraux, voilà le prix de ce qu'ils appellent la liberté individuelle. Pourtant cette liberté, comme ils la conçoivent, est une liberté solitaire qui exclut toute solidarité avec ses voisins, avec ses collègues, avec sa communauté. Comme l'écrit Hayek (6) nous profitons de ne pas se traiter les uns les autres comme des voisins.

L'anti-socialisme

Une troisième raison pour le préjugé anti-travailleur des économistes relève pour la plupart du monde anglo-saxon. Toute sympathie pour les travailleurs s'y voit comme une tendance vers le socialisme, mot qui n'a pas de pair dans le lexique américain des termes péjoratifs. On note que les pays les plus socialistes, soit les pays communistes, étaient ceux qui mettaient largement en honneur l'intérêt des producteurs (7) au grand dam de celui des consommateurs. Ces pays ont battu en brèche la règle d'Adam Smith noté en tête de cet article. Leur faillite a renforcé, chez les neo-libéraux, la croyance en l'infallibilité de la formule smithienne.

La ligne de partage

Nous venons d'entrevoir une des grandes lignes de partage dans la philosophie occidentale: l'écart entre les conceptions marxiste et smithienne du travail. Pour Marx, le travail en lui-même, et non seulement l'argent qu'il gagne, est nécessaire pour le bien-être de l'individu. Il devrait être agréable et satisfaisant (8). Dans son économie idéale, seraient restaurées (9) les conditions subjectives et objectives [du travail] qui en font du travail attractif dans lequel l'homme se réalise lui-même; cela ne signifie absolument pas qu'il deviendra un plaisir facile et amusant, comme Fourier (10), tel une midinette, le pense naïvement. Ainsi le travail est, en partie, une fin en soi. Il se fait pour satisfaire, non seulement au besoin du consommateur de consommer, mais aussi au besoin du travailleur de produire.

En revanche, pour Smith et autres économistes classiques et néo-classiques, le travail n'est nullement une fin en soi; il est tout simplement ce qu'il faut faire pour satisfaire aux besoins, aux désirs, aux caprices des consommateurs. Voilà la racine du maudit CPE, le ressort de la précarité, la base de la notion à la mode qu'il ne peut être, et ne devrait être, d'emploi stable de long terme.

Malgré les erreurs criantes de la doctrine marxiste, c'est en grande mesure grâce à sa perspicacité sur le travail que celle-ci a connu une telle envergure. Et si les libéraux persistent trop à imposer leur conception négative du travail, une renaissance du marxisme n'est pas à exclure, de laquelle les libéraux seraient eux-même responsables.

Les économies qui visaient à suivre Marx réussirent en général à éviter le chômage, ce qui fut un accomplissement majeur. Mais finalement elles ont échoué, en partie parce qu'elles ont négligé les besoins et les désirs des consommateurs.

En revanche, les économies libre-échangistes d'aujourd'hui, en suivant le modèle smithien, réussissent assez bien à plaire aux consommateurs. Pourtant, elles remplissent mal nos besoins en tant que travailleurs. Ou elles souffrent du chômage gravement excessif, comme plusieurs pays européens; ou, comme les Etats-Unis, elles évitent ce fléau en créant beaucoup d'emplois mal payés, fort précaires, aux conditions minables. Dans les deux cas, ces économies gâtent les consommateurs en maltraitant les travailleurs.

Le besoin de l'équilibre

Ne faut-il pas trouver un moyen juste et pratique entre les extrêmes du communisme, qui négligeait les consommateurs, et de l'ultralibéralisme, qui néglige les travailleurs? Pendant les années après-guerre, les pays développés se sont vraisemblablement approchés à un tel équilibre. Mais l'économie mixte, comme toute autre, a eu ses problèmes. Le moment où ceux-ci sont devenus gênants, les économistes libéraux ont vu leur opportunité. Ils se sont hâtés de proclamer que la machine ne pouvait se dépanner, qu'il fallait la remplacer par un modèle "nouveau", en realité du 18e siècle.

Ceux dont le métier est de vendre des machines nouvelles déclarent à tout le monde que leurs machines actuelles ne sont plus dépannables. C'est ce que font les libéraux depuis trente ans chez les anglo-saxons, depuis vingt ans dans les pays rhénans. Mais leur "nouvelle" machine est truffée de défauts graves. Cessons donc d'écouter leur baratin!

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Références

1 Adam Smith, La Richesse des Nations (1776), livre I, chap. x

2 David Ricardo, Principles of Political Economy and Taxation (1817), tr. Constantio et Fonteyrand (1847), chap. V

3 Anne-Robert-Jacques Turgot, Réflexions sur la Formation et la Distribution des Richesses (1769), para. vi

4 Edit du 12 mars 1776; voir Léon Say, Turgot (1887) pp 64 - 65 sur http://classiques.uqac.ca/classiques/say_leon/turgot/turgot.html

5 Friedrich von Hayek, The Constitution of Liberty (Routledge & Kegan Paul, London 1960) p 228

6 Hayek, The Fatal Conceit (Routledge, London 1988) chap. I

7 Selon Ernest Mandel (1923 - 1995), économiste marxiste important, la production dans la société idéale marxiste est déterminée par la choix consciente (décisions antérieures) de l'ensemble des producteurs associés.

8 Cette conception du travail évoque la description thomiste du travail au jardin d'Eden avant la chute, "non pénible...mais joyeux à cause de l'expérience que l'homme aurait fait de sa force naturelle", nec tamen illa operatio esset laboriosa sicut post peccatum, sed fuisset jucunda propter experientiam virtutis naturae: Summa Theologica part I, question 102, art. 3 (traduction dominicaine de 1984, éditions du Cerf)

9 Karl Marx, Grundrisse, cahier VI (1858), tr Roger Dangeville (Editions Anthropos, Paris 1968), p. 181

10 Charles Fourier, Le Nouveau Monde industriel et sociétaire, voir Oeuvres Complets de Charles Fourier (Editions Anthropos, Paris 1966), tome VI, pp 245 - 252