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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 6 - juin 2006

Le libre-échange est-il sacré?

ANGUS SIBLEY

Le protectionnisme a porté la croissance économique et l'expansion du commerce; le libéralisme a produit la stagnation de tous les deux.
Pierre Bairoch (1), Cambridge Economic History of Europe, New York 1989

Souvenons-nous que notre croissance n'a jamais été aussi rapide que lorsqu'elle fut, pendant les Trente Glorieuses, autocentrée au sein des territoires économiquement homogènes (le Marché commun en Europe).
Pierre-Noel Giraud (2), L'inégalité du monde (Gallimard, Paris 1996) p 312

La théorie standard est prolixe sur le coût social du protectionnisme, mais elle est singulièrement muette sur celui du libre-échange.
Jacques Généreux (3), Les vraies lois de l'économie (Editions du Seuil, Paris 2005), p 290

Il est important de garder un tissu économique complet.
Pierre-Cyrille Hautcoeur (4), Le Monde, 14 mars 2006

La syndicalisation et la réglementation favorisèrent une amélioration graduelle de la vie des travailleurs, mais cela ne fit point se taire les économistes libéraux. Pour eux, la liberté théorique vaut mieux que les conditions pratiques de la vie.

Dieu serait-il libre-échangiste?

On veut restreindre les délocalisations, combattre l'effritement de nos industries, éviter le maladie d'une dépendance exorbitante des pays étrangers pas forcément amicales? C'est difficile quand, à fond, on ne croît guère aux théories, aux pratiques, aux modèles économiques qui pourraient nous aider dans ces tâches.

Aujourd'hui, toute exception à la règle du libre-échange est décriée comme une faiblesse honteuse, comme une aberration à ne tolérer qu'en cas de nécessité extrême, comme un péché pour lequel il faut chercher l'indulgence.

On pourrait se réfugier dans le dicton de St-Thomas d'Aquin (5), bien des choses utiles ne pourraient se faire si l'on interdisait rigoureusement tout péché. Mais cela ne résout vraiment pas le problème. Une telle solution laisse intact l'argument libéral: toute entrave au libre-échange n'est pas qu'une politique perverse ou inefficace, c'est plutôt une offense contre la loi morale naturelle. Comme disait dans les années 1840 le député anglais Richard Cobden (6), le libre-échange est la loi internationale de Dieu; ce que les économistes libéraux n'ont jamais oublié.

Ils raisonnent que tout être humain a le droit fondamental de commercer librement avec tout autre être humain. Selon ce principe, il est évident que toute entrave à la liberté totale des échanges, soit locaux, régionaux ou internationaux, serait immorale en tant que nuisible à un droit humain de base. Voilà le fondement de la théorie des libéraux, depuis Quesnay jusqu'à David Friedman, en passant par Turgot, Bastiat, Walras, von Mises, von Hayek et Milton Friedman, père moins outrancier de David.

Mais faut-il nous laisser intimider par cette petite armée? Tous ces théoristes, ont-ils vraiment raison? Contre leur théorie, je propose trois objections graves.

L'individu et la communauté

La première est que le libre-échangisme ne veut pas reconnaître les devoirs de l'être humain envers sa propre communauté. En effet, pour chaque individu il existe une hiérarchie de devoirs concentriques, soit (si l'on commence au centre) envers soi-même; puis envers sa famille; puis envers sa communauté de proximité (village, commune, ville...); d'ailleurs envers sa patrie, envers ses collègues professionnaux, envers l'Europe si'il est européen; enfin envers l'humanité au sens large, la gent humaine; et au delà de tout cela, le croyant ajoutera, bien entendu, ses devoirs envers Dieu.

Les économistes libéraux n'aiment pas cette mode de pensée parce que, pour eux, les devoirs envers la communauté, la société etc....ont tendance à réduire la liberté personnelle. Selon le dicton célèbre de la lady Thatcher, il n'existe pas de société, il existe des individus et des familles.

Pourtant, hors de la tour d'ivoire de la pensée libertaire, il est normal de reconnaître des devoirs plus ou moins obligatoires envers des ensembles humains plus étendus que la seule famille. Les Français ont des obligations, n'est-ce pas, envers la France? D'ailleurs, en descendant au niveau commercial, il n'est pas absurde pour un Français de préférer boire le vin français, en montrant ainsi un sentiment de loyauté envers ses compatriots viticulteurs, envers la culture oenologique française, même, si vous voulez, envers la société et la civilisation française.

Si le Français reconnaît une certaine obligation de favoriser les vins français, cela entraîne une certaine entrave volontaire à sa liberté d'acheter l'australien ou le californien. D'ailleurs, l'entrave volontaire peut événtuellement être soutenu par des entraves légales: des tarifs douaniers ou des restrictions sur les importations de provenance hors UE.

Pour les économistes libéraux, tout cela est absurde, peut-être puisque le patriotisme économique ne s'exprime pas par les formules mathématiques qu'ils aiment tellement. Avec ce patriotisme, on fait des choix pour des raisons non économiques, rejettant ainsi l'hypothèse de la personne économiquement rationnelle qui cherche mécaniquement le rapport qualité/prix le plus séduisant. De telles choix pourraient à la rigueur paraître irrationnelles, mais pourquoi les condamner comme immorales?

On peut bien estimer qu'il serait stupide pour l'Europe de se laisser devenir lourdement dépendant de l'Asie pour ses manufactures, tout comme on peut raisonner qu'elle a manqué de prudence en devenant trop dépendant du Moyen-Orient pour son énergie.

Le grand écossais Adam Smith, patriarche des libre-échangistes, fut en effet plus en sympathie avec la notion de communauté que ne l'ont été bien de ses admirateurs. Il écrivit, par exemple (7), que l'homme sage et vertueux est toujours prêt à laisser sacrifier son intérêt privé à l'intérêt public de son propre ordre ou société. Ailleurs (8) il reconnut le mérite des entraves au libre-échange dans le cas des industries nécessaires pour la défense nationale et dans celui des industries en formation; il conseille aussi la transition lente et soigneuse au libre-échange dans le cas ou une transition brusque pourrait entraîner du chômage grave.

On voit qu'il peut exister de nombreuses situations ou les besoins de la communauté exigent des entraves volontaires ou obligatoires au droit de l'individu de commercer librement avec n'importe quel individu n'importe où dans le monde. Autrement dit, ledit droit est conditionnel et non absolu, n'en déplaise à l'économiste très doctrinaire Friedrich von Hayek. Dans son monde idéal libertaire, les gens (9) profitent de ne pas se traiter les uns les autres comme des voisins. Quelle vision séduisante du paradis libre-échangiste!

Le contrat inéquitable

Passons au deuxième argument. Les libres-échangistes réclament que toute personne physique ou morale soit en droit absolu de prendre engagement commercial avec toute autre (pourvu que les parties y soient habiles) sans aucune limitation. Il s'en suit qu'aucune opposition n'est admissible à un engagement qui, étant en principe librement pris par les deux parties, est néanmoins en réalité inégale et injuste.

Ce problème se manifestait largement pendant l'industrialisation des pays occidentaux, lorsque beaucoup de gens ruraux allaient chercher l'emploi dans les nouvelles industries. Le contrat entre l'industrialiste et le campagnard désoeuvré, obligé de travailler pour la première fois dans une usine, peut réfléchir plusieurs inégalités: une partie est riche et l'autre démunie, une est expérimentée dans la vie industrielle tandis que l'autre débute, une n'est forcément pas pressé tandis que l'autre a besoin de travail immédiat.

Pour mitiger les injustices conséquentes, les ouvriers du 19me siècle se réunirent en syndicats, tandis que les gouvernements imposèrent peu à peu des réglementations sur leur travail. On observera que dans les deux cas la liberté individuelle de contracter a été réduite. L'employeur se trouve soumis à des règles concernant les heures et conditions de travail; le travailleur accepte un taux de salaire négocié par son syndicat et non par lui-même.

La syndicalisation et la réglementation favorisèrent une amélioration graduelle de la vie des travailleurs, mais cela ne fit point se taire les économistes libéraux. Pour eux, la liberté théorique vaut mieux que les conditions pratiques de la vie. Et, bien entendu, les bénéfices des entrepreneurs et les prix bas pour les consommateurs valent beaucoup mieux que le bien-être des employés. On peut se demander si, pour un économiste de ce genre, l'intérêt de l'entrepreneur ou celui du consommateur est le plus important. Mais il n'y a pas lieu de demander quel intérêt est le moins important. C'est toujours celui de l'employé.

Qu'est-ce que tout cela a voir avec le libre-échange de nos jours? Quand nous achetons à bon marché des manufactures en provenance des pays en voie de développement, nous achetons trop souvent des produits des purgatoires industriels quasi-zoliens. Selon les économistes, cela n'est pas à regretter. Car, en l'absence de nos importations, les travailleurs étrangers resteraient peut-être dans leurs villages natals, où ils seraient même plus pauvres.

Pourtant, il y a un moyen juste entre l'achat des produits des usines exploitatives et le refus tout court d'importer. Il est possible de refuser l'importation des produits dont les conditions de production n'atteignent pas des normes définies. Cette stratégie possède en principe deux atouts. Elle favorise le développement des meilleures conditions de travail dans le tiers-monde. Et en rendant les importations plus chères, elle apporte un peu de soutien aux notres propres industries.

Elle n'est malheureusement pas la stratégie meilleure pour nous les consommateurs. Mais souvenons-nous d'un dicton de Jacques Calvet, ancien patron de Peugeot: L'Europe n'est pas une société qui contient seulement des consommateurs. Il faut penser aussi à nos producteurs, à nos travailleurs, à nos industries.

L'intérêt commun mondial

Pour mon troisième argument, voici un paradoxe fondamental du développement économique. Il est clair que le monde en a besoin, parce que bien des pays du tiers-monde, et aussi quelques parties des pas riches, languissent encore dans la misère; ou bien puisque les gens travaillent dur pour une récompense inadéquate, ou bien puisqu'ils manquent d'opportunité de travailler. Selon le Bureau International du Travail, le chômage mondial atteint presque 200 millions de personnes, chiffre qui ne prend pas en compte les sous-employés.

Par contre, le développement a tendance d'aggraver la pollution et l'épuisement des denrées. Les réserves connues de pétrole, de gaz, d'uranium n'assureront que pour une durée limitée notre allure actuelle de consommation énergétique. Ce qui est pire, le réchauffement global pourrait engendrer la catastrophe dans l'avenir relativement proche.

Ainsi, le développement économique, bien que nécessaire, ménace l'intérêt commun de l'humanité. Le marché libre, qui répond aux demandes des consommateurs et aux exigences des investisseurs, n'incite pas de soi-même les réglementations de l'activité économique qui pourraient mitiger ses tendances déstructrices.

La théorie ultralibérale exclut en principe les initiatives destinées à favoriser l'intérêt général plutôt qu'à satisfaire aux désirs des individus libres. Cette théorie rejet la conception même de la planification économique, en raisonnant que celle-ci nuit à la liberté individuelle. Sous la planification, au lieu du droit de chaque individu de commercer comme il veut avec quiconqu'il veut, il y a l'obligation de poursuivre son commerce dans le cadre posé par les planificateurs.

Pourtant, afin d'éviter les désastres qui pourront être entraînés par les activités des marchés libres, il paraît que nous aurons besoin de la planification à l'échelle mondiale, sans doute menée par des organismes supranationaux. En reconnaissant le besoin de cela, nous nous trouverons obligés de rejeter la base de la doctrine du libre-échange "sacré".

La pseudo-religiosité qui entoure la conception du libre-échange est un non-sens avec lequel nous ne pouvons plus vivre. Même l'économiste américain Paul Krugman, qui est, au fond, en sympathie avec le principe du libre-échange, a écrit (10), il y a presque vingt années, que ce dernier ne peut plus être revendiqué comme la politique qui, selon la théorie économique, est toujours la bonne. Il reste pourtant trop de gens, économistes et autres, qui n'ont toujours pas intégré son message. Le principe libre-échangiste peut bien être utile. Il n'est point sacré.

 

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Références

(1) Paul Bairoch (1930 - 1999) fut professeur d'histoire économique a l'université de Genève

(2) Pierre-Noel Giraud est professeur d'économie à l'Ecole des Mines de Paris

(3) Jacques Généreux est professeur à Sciences-Po et auteur de nombreux ouvrages sur l'économie.

(4) Pierre-Cyrille Hautcoeur est directeur d'études à l'EHESS.

(5) Multae utilitates impedirentur si omnia peccata districte prohiberentur: Summa Theologica II/II, question 78, art. 1

(6) Richard Cobden (1804 - 1865), fabricant anglais de textiles, député et propagandiste du libre-échange, joua un rôle clé dans la campagne pour l'abolition (en 1846) des Corn Laws, qui entravaient l'importation britannique du blé.

(7) Adam Smith, Theory of Moral Sentiments (1759), partie 6, sect. 3, chap. 3

(8) Adam Smith, The Wealth of Nations (1776), livre 4, chap. 2

(9) Friedrich von Hayek, The Fatal Conceit (La Présomption Fatale) (Routledge, London 1960) chap. 1

(10) Paul Krugman, Is Free Trade passé?, voir Journal of Economic Perspectives (Pit tsburgh), automne 1987