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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 9 - septembre 2006

Les "lois" du marché

ANGUS SIBLEY

La loi du marché est comme la loi de la gravité.
Olivio Dutra (1), ministre des affaires urbaines dans le gouvernement actuel du Brésil

Les notes des inspecteurs des finances invoquent la théorie des avantages comparatifs de Ricardo comme si c'était un canon de l'Eglise.
Emmanuel Todd (2), entretien dans Le Point du 24 août 2006

Récitation rituelle

Senhor Dutra est un des membres fondateurs du parti brésilien travailliste et d'un grand syndicat brésilien. Aujourd'hui, même les véritables gauchistes se sentent obligés de fléchir le genou devant l'autel du marché. Qu'ils s'agenouillent. Moi, je persiste à croire que le marché n'est pas un sacrement. Vous ne me verrez pas lui accorder même l'oblique génuflexion flaubertienne des dévots pressés.

Les "lois" du marché existent-ils vraiment? Pour les ultralibéraux, ces "lois" sont aussi incontournables que les lois de la physique. La phrase de notre ami brésilien n'est qu'une récitation rituelle d'un axiome dont peu de monde ne doute actuellement la vérité. Mais tout cela n'a rien de nouveau. Depuis les origines 18e siècle de la science économique moderne, bien des économistes ont eu l'arrogance de prétendre que leurs théories expriment des lois naturelles, absolues et inéluctables.

Marx, par exemple, fort de sa théorie scientifique de l'histoire, prévît (3) l'implosion prédestinée du capitalisme: la chute de la bourgeoisie et la victoire du prolétariat sont également inévitables. Bien auparavant, Turgot avait déjà raisonné (4) qu'il doit arriver, et il arrive, que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour se trouver sa subsistance. On appelle cela "la loi d'airain des salaires".

Les économies que nous connaissons n'ont évidemment obéi ni à l'un ni à l'autre de ces lois. En réalité, les "lois absolues" que proclament certains économistes ne sont que des prévisions de ce qui pourrait éventuellement arriver, fussent remplies des conditions particulières.

En prétendant que l'économie vit selon des lois pareilles aux lois de la physique ou de l'astronomie, que veut-on dire exactement? Examinons trois exemples pratiques.

"Loi" #1. Avec la flexibilité totale des salaires, il n'y aurait plus de chômage.

Voici un cas bien connu de la théorie de l'équilibre du marché. Selon cette théorie, il existe toujours un prix qui mettra en équilibre l'offre et la demande dans n'importe quel marché. Il est donc toujours un taux salarial qui équilibra l'offre et la demande pour n'importe quel espèce de travail. Avec ces taux magiques, évidemment, pas de chômage! Cela exige, bien entendu, la flexibilité totale des salaires.

Cette théorie est fort prisée par des économistes libéraux, et par des employeurs, qui raisonnent que le manque de la flexibilité est tout simplement une perversité des travaillistes, qui s'acharnent à garder leurs maudits avantages acquis. Pourtant, la théorie dépend sur une conception mécanique de l'économie qui s'éloigne de la réalité.

(i) Elle repose sur l'hypothèse que la demande du travail dans chaque métier, bien qu'elle peut varier, est néanmoins permanente. Mais aujourd'hui les changements économiques sont tellement rapides que bien des métiers peuvent bien disparaître sous peu de délai.

(ii) On pourrait admettre que (i) ne soit pas un vrai problème, puisque les employés d'un métier périmé peuvent en adopter un autre. Mais la théorie exige en ce cas que, si bien des métiers sont tués par les évolutions techniques ou commerciales, ils soient vite remplacés par des nouveaux métiers, auxquels peuvent accéder les travailleurs déplacés. Cela est pourtant très incertain. Aucune loi n'impose que la création des nouvelles entreprises reste à l'hauteur des disparitions des périmées.

(iii) La flexibilité de l'économie idéale des ultralibéraux appartient autant aux prix qu'aux salaires. Elle peut donc induire la déflation (la chute des prix), phénomène récemment observé au Japon. La déflation pousse tout le monde à différer ses achats pour pouvoir acheter plus tard, moins cher. Sur cette voie l'on rencontre la récession générale au chômage répandu et chronique.

(iv) La théorie néglige le risque de la psychose de la morosité, cette mentalité déprimée qui, de temps en temps, même sans la déflation, peut déconseiller la dépense et l'investissement.

(v) Un marché libre de travail peut évaluer la rémunération de certains métiers à des niveaux invivables. En Amérique, et aujourd'hui même en France, il est des employés qui ne gagnent pas assez pour se loger. Voilà une conséquence inacceptable du marché libre.

"Loi" #2. La concurrence désentravée est l'état naturel, et forcément le meilleur, de l'économie.

Toute entrave à la concurrence est donc pervers, nocive et même immorale. C'est là une croyance sacrée des ultralibéraux, ces amateurs (eux-mêmes souvent assis dans des postes académiques très stables) de la jungle commerciale féroce et impitoyable. Parcourons les défauts de ce dogme.

(i) En réalité, la concurrence débridée n'est pas naturelle. Au contraire, les concurrents dans n'importe quel commerce ont la tendance tout à fait naturelle de s'accorder entre eux pour éviter la concurrence excessive. C'est un objectif de base des guildes, des maîtrises, des cartels, des associations professionnelles, des syndicats. Il est vrai que leur conduite peut être nocive, mais il n'y a pas lieu de présumer sans preuve leur culpabilité.

(ii) On pourrait raisonner que la limitation de concurrence entre producteurs dans une seule industrie serait avantageux pour ces producteurs, mais nocif pour l'intérêt général. Pourtant, il est possible en principe, et même en pratique, que la quasi-totalité des citoyens appartiennent à de tels cartels, syndicats ou associations. Alors l'ensemble des accords de limitation de concurrence bénéficierait en effet à quasiment tous en tant que producteurs. Dans ce cas, on peut raisonner que l'ensemble des accords promeut l'intérêt général.

(iii) La concurrence excessive peut réduire la rentabilité des entreprises à des niveaux tout à fait insuffisants, ce qui est nocif pour l'économie. et pour la société.

(iv) La concurrence débridée induit le changement très rapide et même en accélération continue. Or la plupart des gens détestent trop de changement. Cela n'est pas ma seule opinion personnelle, c'est une vérité dont se plaignent sans cesse les économistes libéraux eux-mêmes.

(v) La concurrence excessive permet aux entreprises les plus puissantes et les plus agressives de détruire les autres; ainsi le champ de concurrence se rétrécit. Trop de concurrence nous laisse enfin trop peu de concurrents.

"Loi" #3. Chaque pays ou région devrait se spécialiser dans les industries où il possède un net avantage comparatif sur les autre pays ou régions.

Voilà la théorie de Ricardo citée dans l'en-tête de cet article. David Ricardo (1772 - 1823) fut agent de change londonien qui, quand il n'était pas occupé à gagner gros sur le marché, écrivait sur l'économie. Il s'intéressa de choix dans la théorie des échanges internationaux, et ses idées sont encore très prisées de la plupart des économistes.

Pourtant, ses attitudes des années 1810 nous paraissent, comme on pourrait s'y attendre, plutôt vieillottes. Il présumait que le capital ne bouge pas facilement entre pays, puisque (5) la plupart des hommes de propriété se contentent d'un rendement modeste dans leur propre pays, plutôt que de rechercher un emploi plus avantageux de leur capital à l'étranger.

Ricardo a évalué les arguments pour la production du vin et du textile en Angleterre et au Portugal. Il a inféré que le vin devrait se faire au Portugal, et non en Angleterre, puisque le Portugal possède un avantage majeur: son climat ensoleillé. Mais il a raisonné aussi que les tissus devraient se faire en Angleterre, et non au Portugal, même si leurs coûts de fabrication soient plus bas au Portugal qu'en Angleterre.

A première vue, cela paraît surprenant. Mais Ricardo explique: dans son exemple, le coût de fabrication des tissus au Portugal est de 10% inférieur qu'en Angleterre, mais le coût de fabrication du vin est de 33% inférieur au Portugal qu'en Angleterre. Il est donc raisonnable pour les Portugais de se consacrer à l'élaboration du vin, là où leur avantage est grand, laissant aux Anglais la fabrication des tissus, là où leur désavantage est faible. Alors les besoins des deux pays en vin et en tissus se remplissent par l'échange.

Cette théorie fait entendre qu'afin de minimiser les coûts de production et de maximiser les profits, les pays devraient se spécialiser; et, pour favoriser cette spécialisation, il faut éliminer toute entrave au libre-échange international. Mais, au plan pratique, il y a des problèmes...

(i) La poursuite acharnée de la spécialisation peut priver un pays de la diversité saine des activités, le rendant trop dépendant des fournisseurs et des acheteurs étrangers. Le Portugal pourrait perdre son industrie textile en devenant trop dépendant du vin; ce qui serait périlleux au cas d'un accès de la phylloxera, ou même de la prohibition! On ne sait jamais; ces baptistes américains qui fustigent le bon vin gagnent du terrain.

Grâce à la poursuite des coûts minimaux, l'Occident est devenu surdépendant du pétrole en provenance de sources instables et hostiles. Plusieurs pays pauvres sont devenu surdépendants des denrées d'exportation qu'ils cultivent à bas coût; ces pays sont très exposés aux risques de la moisson et de la volatilité des marchés.

(ii) La théorie ricardienne présume que le capital n'est pas mobile entre pays. Les entrepreneurs anglais ne peuvent investir dans la fabrication portugaise du vin, à bas coût et très rentable; ils se contentent donc de la fabrication textile. Par contre, supposons que les entraves aux mouvements de capital s'effritent, comme nous voyons aujourd'hui. Alors les fabricants anglais de textiles délocaliseront leur manufacture vers le Portugal, où les coûts sont moindre. Cela entraînera du chômage grave en Angleterre.

Pour suivre le déroulement de la théorie, présumons que les taux salariaux anglais soient flexibles, comme le voudrerait Ricardo. Ceux-ci baisseront vers les niveaux portugais; peu à peu, le coût de la manufacture anglaise retrécira. Le Portugal, en approvisionnant l'Angleterre non seulement en vin mais aussi en tissus, affichera des excédents et accumulera des réserves en livres sterling. Celles-ci s'utiliseront à terme pour établir des manufactures à bas coût en Angleterre. L'équilibre des échanges sera ainsi restauré, pourtant aux niveaux salariaux plus proches des niveaux de subsistance exigés par la "loi d'airain" de Turgot.

Ainsi, le libre-échange associé du mouvement libre du capital entraîne la convergence des taux salariaux vers le bas. Aujourd'hui, cela veut dire que les taux occidentaux ont la tendance (sauf résolution syndicale) de basculer vers les niveaux asiatiques. Ils n'atteindront bien sûr pas les moindres niveaux asiatiques, parce que les salaires là-bas sont actuellement en hausse. Mais il reste évidemment la possibilité de chutes sérieuses. Tout cela n'inquiète probablement pas les professeurs d'économie de Chicago; pour les ouvriers de Detroit, c'est un vrai problème.

(iii) La théorie libre-échangiste exige qu'il faut permettre le commerce international de suivre les actuels "avantages comparatifs" des pays commerçants. L'ingérence des gouvernements est interdite. Pourtant, en réalité, ces avantages ne sont pas généralement des seuls phénomènes de nature ou faits de géographie. Ils découlent des stratégies historiques des gouvernements et des entrepreneurs de chaque pays.

Depuis longtemps le Japon affiche des avantages célèbres dans certaines industries, telles l'électronique et la fabrication automobile. Ces avantages ne sont ni "naturels" ni les conséquences des politiques laisser faire gouvernementales. Ils ont été construits au fil des années par des stratégies volontaristes du gouvernment nippon et par la volonté des industriels nippons de créer leurs propres avantages par le travail assidu, sans toujours vouloir maximiser les bénéfices immédiats, mais sous la protection des entraves aux importations et à la concurrence sur le marché domestique.

En suivant, pendant le siècle révolu, les avis des économistes libéraux, les Japonais n'auraient guère acquis leurs avantages actuels.

Loin d'être aux lois d'économie en esclaves asservis.....

Nous devrions abandonner l'idée que nous sommes soumis à des "lois économiques" dont les conséquences sont souvent délétères. Ces lois sont pour la plupart imaginaires. Le succès, ou la faillite, des nos économies découle de notre conduite, qui ne suit pas des lois rigides comme celles de la physique. Elle suit la nature capricieuse humaine; elle suit également les règles et les coutumes - ou pourrit dans l'anarchie - que nous choisissons d'imposer à nous-mêmes.

Nous pouvons faire mieux que de rester les prisonniers de nos structures et nos attitudes défectueuses.

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Références

1 Olivio Dutra a fait cette observation lors d'un Forum Social Modial à Porto Alegre (voir Le Figaro Entreprises du 7 février 2005)

2 Emmanuel Todd est historien et sociologue français, auteur d'une dizaine de livres dont L'illusion économique (Gallimard, 1998) et Après l'empire (Gallimard, 2002)

3 Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste Communiste (1848), conclusion de chap. 1

4 Anne-Robert-Jacques Turgot, Réflexions sur la Formation et la Distribution des Richesses (1769), para. vi

5 David Ricardo, Principles of Political Economy and Taxation (1817), chap. 7