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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 15 - avril 2007
Marasme syndical
ANGUS SIBLEY
Ceux qui prônent la marchandisation de tous biens publics et la dissolution des tous accords négociés dans l'économie, par souci de la flexibilité, raisonnent en effet que la démocratie et la citoyenneté sociale ont dépassé la mesure et devraient reculer....Nous soupçonnons que plus les sociétés se résument au marché pur, plus elles seront dures et fragmentées. Voilà pourquoi notre sujet est tellement important!
Andrew Martin et George Ross (1), The Brave New World of European Labor (Berghan Books, New York, 1999), chap. ILe succès des luttes sociales passe par la solidarité avec les nouvelles catégories de travailleurs nées de la mondialisation, en France comme à l'étranger.
Michèle Descolonges, chercheuse à Paris-X - Nanterre, citée dans Le Monde Economie, 25 avril 2006, page iiiNous avons besoin d'un regain de détermination au niveau européen pour protéger nos acquis depuis 1945.
John Monks, secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats, voir Le Figaro Economie, 20 septembre 2004Face à la mondalisation, les travailleurs de tous les pays - plutôt qu'au dedans de chaque pays - ont besoin de s'unir.
Travailleurs sous pression
Le besoin d'un syndicalisme efficace est aujourd'hui grand et urgent. Car depuis maintes années la situation économique des travailleurs se dégrade. Et par travailleurs je veux dire non seulement la classe ouvrière traditionnelle, mais plutôt la quasi-totalité de ceux qui gagnent leur vie en travaillant.
Dans la plupart des pays développés, la masse salariale se laisse distancer par la totalité des revenus personnels; autrement dit, la part des revenus de travail dans l'économie a chuté, essentiellement au bénéfice des profits (2). Pour bien des gens, les salaires n'ont guère reflété la croissance générale économique; pour des autres, les revenus ont même diminué, ou bien ont été maintenu par des heures allongées de travail. Ils sont trop à ne pas percevoir ces bénéfices de la productivité accrue que vantent les économistes.
Le revenu du travail n'est qu'une facette du problème; une autre est sa précarité. Depuis longtemps la stabilité des emplois poursuit sa détérioration. Le travail est devenu de plus en plus provisoire. On perd plus fréquemment son boulot et en trouve plus difficilement un autre. C'est un problème mondial, tellement banal qu'il n'y a lieu ici que de le signaler très brièvement.
Pourtant, ce problème a ses ramifications. Ceux qui sont moins prospère qu'autrefois ne sont pas tout simplement ceux qui, à un moment donné, se trouvent au chômage. Par cause de l'instabilité accrue de l'emploi, la plupart des travailleurs sont désormais plus pauvres, même quand ils sont au travail.
Car même si le revenu réel des travailleurs n'a pas diminué, ces travailleurs sont déjà plus pauvres si la continuité future de leur revenu est devenu moins probable. Cela n'est pas une impression nébuleuse des sentiments du grand public; c'est un constat mathématiquement précis.
Pour le mieux comprendre, voici une comparaison. Supposons qu'à cause d'un changement dans le climat des affaires, la continuité future des dividendes d'une société cotée en Bourse devient, dès aujourd'hui, douteuse. Alors, dès aujourd'hui, la valeur intrinsèque des actions de la société est réduite. Il ne s'agit pas d'une baisse éventuelle de valeur, mais d'une baisse actuelle, parce que la probabilité du maintien des dividendes a diminué. Cela se démontre par un calcul mathématique, dont les actuaires comme moi-même sont des adeptes. La valeur intrinsèque des actions a baissé; en ancien membre de la Bourse de Londres, je peux vous assurer que leur valeur marchande (cours en Bourse) baissera également, et cela dans le plus brief délai. La probabilité affecte la valeur.
Ainsi, parce que la continuité de leurs futurs revenus est devenu moins probable, les travailleurs sont devenus déjà plus pauvres, même si leurs revenus actuels demeurent inchangés.
Une autre problème: les stress accrus du travail. Ils sont dûs pour la plupart à la compétitivité croissante, cette sacrosainte compétitivité pour laquelle les économistes libre-échangistes et autres zélateurs du marché invoquent tous les saints sept fois par jour. Il nous faut tous devenir de plus en plus compétitifs, afin de rester, dans les marchés internationaux, à la hauteur des autres pays. Ceux-ci doivent, bien entendu, devenir de plus en plus compétitifs, pour ne pas être dépassés par nous. Toute cette concurrence vise à ronger les prix au détail, au bénéfice de nous, les consommateurs.
Il semble échapper aux économistes que nous les consommateurs sont aussi (ou devrions l'être) nous les travailleurs. Qu'importe ça? L'intérêt du travailleur, selon la théorie, doit toujours se soumettre à celui du consommateur.
Inégalités exorbitantes
Encore un problème: les politiques économiques actuelles entraîne des inégalitiés énormes et absurdes entre les dirigeants des grandes sociétés et tous autres employés. Aux Etats-Unis, un étude de la Federal Reserve montre (3) que les rémunerations des dirigeants d'entreprise américains représentaient, en 2005, en moyenne plus de 170 fois celles du salarié moyen. En 1970, le multiple était de 40.
Les économistes et les industriels ne cessent de nous assurer que le lot des travailleurs dans les pays riches se dégrade forcément dans le monde actuel de concurrence internationale toujours plus aiguë; que nous ne pouvons, face aux changements actuels radicaux, espérer retenir tous les avantages acquis d'hier. Ils jouent même les vertueux en raisonnant, tandis qu'ils délocalisent leurs opérations vers l'extrême-orient, que les pays riches doivent faire quelques sacrifices pour que les pays pauvres puissent croître. De tels propos moralisants seraient peut-être recevables si les grosses légumes du capitalisme libéral se montraient prêts à serrer un peu leurs propres salaires. Mais ça ne se voit goutte.
Syndicats: nécessaires, mais pas appreciés
On voit qu'il ne manque pas de raisons pour que les travailleurs de tout genre saisissent chaque opportunité de s'unir pour résister à la détérioration de leur statut. L'unité, c'est la force, comme disent les syndicalistes. Mais les travailleurs d'aujourd'hui s'unissent-ils? Pas comme jadis ils le faisaient.
Montants globaux d'abonnés des syndicats (en millions) (4)
xx Etats-Unis Royaume-Uni France Allemagne 1970 18.09 10.07 3.46 6.96 1980 17.72 11.65 3.28 8.15 1990 16.74 8.95 1.97 11.97* 2000 16.26 6.64 1.78 8.07 2001 16.29 6.56 1.80 7.60 2002 15.98 6.58 1.84 7.43 2003 15.78 6.52 1.83 7.12 2004 15.47 6.51 na 6.79 2005 15.68 6.39 na 6.60* Total 1991 pour l'Allemagne réunie. Chiffres antérieurs pour l'Allemagne de l'ouest.
Pourquoi les syndicats ont-ils perdu tant de membres? et pourquoi trouvent-ils tant de difficulté à attirer de nouveaux membres? On en entend plusieurs explications.
Une des plus fréquentes est ceci: moins de gens aujourd'hui travaillent dans les usines, mines ou autres grands chantiers qui furent jadis les terrains priviligiés de recrutement des syndicats. On syndicalise moins facilement les employés des PME, ou ceux qui travaillent pour leur compte, que la main-d'oeuvre des grosses fabriques de l'industrie classique. Mais cet argument n'est pas des plus convaincants. Si les travailleurs sentaient le besoin de s'unir, le recrutement ne présenterait pas de probleme.
Un argument plus fort, en plusieurs pays, est que les syndicats ne bénéficient quasiment plus des closed-shops, ateliers où l'on ne peut s'embaucher sans être préalablement abonné au syndicat reconnu. Cette pratique a été interdit en France depuis 1956, mais elle fut courante en Grande-Bretagne jusqu'aux années 1980, quand madame Thatcher l'a abattue; elle n'est plus tolérée dans la plupart des pays européens. Pourtant, malgré le déluge américain de rhétorique ultralibérale, il est vrai que dans la majorité des Etats (5) la loi permet les union-shops qui ressemblent plutôt aux closed-shops. Il va sans dire que George W Bush voudrait supprimer les union-shops dans tous les Etats; mais cela exigerait l'accord du Congrès, où il n'a pas la moindre chance contre Nancy Pelosi.
Autre problème: dans les jours de leur grande puissance, les syndicats se sont parfois discrédités par leurs politiques improductives et ennuyeuses. La disruption de certaines industries par des grèves trop fréquentes, en repoussant les clients, n'a guère aidé les syndicalistes à préserver leur emploi. La conduite aggressive de certains syndicats a eu tendance à aliéner l'opinion publique.
Pourtant, il est bien possible que les syndicats qui se montrent très musclés aient plus de chance de séduire les membres potentiels. Il existe dans le monde syndical une ligne de partage entre les syndicats consensuels et leurs confrères militants. Et cette ligne reflet une ambiguité réelle des relations entre le travail et le capital. Seraient ceux-ci des partenaires ou des ennemis? En effet, ils sont les uns et les autres.
Puisqu'une entreprise a besoin des travailleurs et du capital, on peut dire que le travail et le capital sont forcément partenaires; l'un ne peut fonctionner sans l'autre. En même temps, le capitaliste s'intéresse à tirer le maximum de profit en accordant aux travailleurs des salaires aussi bas que possible. Voilà la rationale de la délocalisation du travail vers les pays à bas salaires. Dans cette optique, le conflit entre le travail et le capital reste réel.
Il est des syndicats qui misent sur le partenariat, qui cherchent la co-opération avec la gestion, qui rechignent aux actions extrêmes en soutenant un environnement industriel tranquille. De tels syndicats sont répandus en Scandinavie et, à moindre degré, aux Etats-Unis. Dans les anciens pays communistes, les syndicats avaient jadis le rôle de fournir des bienfaits tels des vacances subventionnées, mais se situaient normalement plus proche de la gestion que des travailleurs. Les travailleurs originaires de ces pays ont l'habitude de ne pas voir les syndicats comme utiles dans la lutte pour des meilleurs salaires et conditions de travail.
En revanche, les syndicats de tradition plus guerrière des pays tels la Grande-Bretagne ou la France sont peut-être plus attrayants aux travailleurs.
Les syndicats sont-ils à la hauteur de leur tâche?
Pourtant, on peut raisonner que le problème de base du syndicalisme actuel est qu'il ne paraît guère capable de confronter avec succès les défis nouveaux du commerce mondialisé. Les syndicats se sont développé pour combler les besoins d'un monde évanoui; ils adaptent difficilement et lentement leurs stratégies aux réalités actuels. Les changements nécessaires ne seront pas faciles.
Jadis, au fil de l'expansion des marchés, les syndicats ont dû élargir leur domaine stratégique, pour éviter aux travailleurs qu'ils fussent montés les uns contre les autres, et que les salaires et les normes de travail fussent ainsi dégradés. Cela ne fut jamais facile même quand il s'agissait de l'élargissement syndical au-dedans des frontières nationales; c'est d'autant plus difficile quand il s'agit de l'élargissement transnational.
Andrew Martin et George Ross, loc. cit. supra, chap. VIIIEntre les syndicats nationaux et les corporations mondiales où travaillent leurs abonnés, quel décalage! Peu à peu, cette brèche se bouche par des collaborations trans-nationales entre syndicats. Il existe des liens entre syndicats des travailleurs employés dans des pays divers par la même corporation; il existe aussi des foyers de co-opération plus larges entre des syndicats nationaux, telles l'European Trade Unions Confederation (ETUC) ou la Confédération européenne des syndicats (CES).
Il est évidemment des situations où la solidarité internationale ne marche pas. Si une société française veut remplacer son centre de service téléphonique par un centre indien, les syndicats français n'ont pas intérêt de soutenir leurs homologues indiens à propos de cette question. Toutefois, les syndicats occidentaux ont toutes les raisons de soutenir les travailleurs indiens ou chinois dans leurs efforts d'améliorer les salaires et les conditions de travail. Car plus les différences diminuent entre les coûts salariaux orientaux et occidentaux, moins sera le risque de la délocalisation.
Pour se débrouiller dans l'ère de la modialisation, les syndicats ont besoin de s'internationaliser. Travailleurs de tous les pays, unissez-vous, ainsi se conclut le fameux manifeste (6); pourtant, depuis 1848, on l'a lu d'habitude un peu autrement: travailleurs au dedans de chaque pays, unissez-vous. Cette devise-ci est peu utile aujourd'hui. Mieux vaut le texte original.
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Références
1 Andrew Martin, of Minda de Gunzburg Centre for European Studies, Harvard University; George Ross, Hillquit Professor, Brandeis University, Massachusetts.
2 Selon Stephen Roach, économiste en chef de la banque new-yorkaise Morgan Stanley, la part des revenus bruts (comprenant salaires, transferts sociaux, retraites) dans le revenu national de l'ensemble des grands pays (Etats-Unis, Eurozone, Grande-Bretagne, Japon, Canada) est tombé l'an passé à moins de 54%, niveau historiquement bas. Voir Le Monde, 30 janvier 2007.
3 Cité par Eric Leser dans Le Monde, 20 juin 2006.
4 Les chiffres de la table proviennent de la Monthly Labor Review, janvier 2006 (publiée par le Bureau of Labor Statistics du gouvernement américain), d'un communiqué de presse BLS de janvier 2007, et des Mitgliederstatistik des DGB-Gewerkschaften.
5 Les closed-shops sont interdits aux Etats-Unis par la Taft-Hartley Act de 1947; pourtant, les union-shops et les agency-shops sont permis, sauf interdit par la loi des Etats. Dans un union-shop, on peut s'embaucher sans être abonné au syndicat reconnu, mais en ce cas il faut s'y abonner sous un délai maximum fixe. Dans un agency-shop, l'abonnement n'est pas obligatoire, mais les non-abonnés doivent toutefois cotiser au syndicat. Il y a actuellement 27 Etats (sur 50) où les union-shops ou agency-shops sont permis.
6 Travailleurs de tous les pays, unissez-vous! voilà la phrase finale du Manifeste du parti communiste (1848) de Marx et Engels. Le texte original allemand: Proletarier aller Länder, vereinigt euch!