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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 37 - janvier 2009

Le marché est savant, mais aussi ignorant

ANGUS SIBLEY

Résolution pour la nouvelle année: à cause de mes activités croissantes de recherche et d'écriture, les articles mensuels sur ce site seront désormais plus courts. Puissiez-vous les trouver pour autant non moins intéressants.

En l'absence d'une régulation politique forte, la libre concurrence ne garantit en rien un usage efficace des ressources et détourne même celles-ci de leurs emplois les plus urgents et les plus légitimes pour l'humanité.
Jacques Généreux, Les vrais lois de l'économie (Editions du Seuil, Paris, 2001), vol. I, introduction

Pour ses dévots, le marché serait omniscient

Comment les dévots ultralibéraux du marché libre se sont-ils emparés, avec une telle réussite, de la pensée et de la politique économique? A cette question il y a plusieurs réponses; en voici une des plus convaincantes.

Les enthousiastes libéraux nous ont persuadés que le marché a toujours raison puisqu'il possède davantage de connaissances des faits économiques que n'en puisse connaître tout individu ou toute institution.

Ils ont en quelque sorte raison. Si par le marché nous entendons l'ensemble de tous les marchés particuliers et divers que contient l'économie entière, alors il est vrai que le marché possède globalement des connaissances énormément étendues et détaillées. Comme Hayek l'a exprimé (1), l'expéditeur qui gagne sa vie en utilisant les trajets vides ou à moitié pleins des tramps, ou l'agent immobilier dont tout le savoir est en principe la connaissance des opportunités provisoires…remplissent des fonctions très utiles fondées sur la connaissance particulière des circonstances éphémères inconnues aux autres.

Le marché connaît en effet la demande actuelle, à tout moment, pour chaque produit ou service disponible dans l'économie entière, ainsi que l'offre actuelle, à tout moment, de tous ces produits et services.. Centraliser et mettre à jour en continuité toutes ces connaissances dans un institut de planification? Pas question. Il s'ensuit, selon les libéraux purs et durs, que toute tentative de planification serait caduque.

Il faudrait donc laisser au seul marché la tâche de déterminer toutes les quantités à fournir de chaque bien ou service, et aussi d'en déterminer les prix. Voilà la théorie de l'intelligence distribuée claironnée par Mises, Hayek, Friedman et leurs adhérents innombrables, devenus depuis les années 1970 maîtres de l'univers économique.

Un argument plausible contre l'étatisme

Cette théorie est évidemment une arme très puissante pour ceux qui désirent l'abandon de toute tentative étatique ou corporatiste de mieux réguler l'économie: soit pour accroître l'emploi, soit pour réduire les inégalités, soit pour éviter les dégâts du crédit excessif, soit pour limiter les dommages faits à l'environnement par notre production et par nos déchets. Selon la théorie, même si le marché ne réussit pas toujours à résoudre ces problèmes, les conséquences de l'intervention étatique ne pourraient qu'être pires, étant donné que l'état connaît moins que le marché.

Or il n'est pas lieu de rejeter l'idée selon laquelle le marché 'possède' une collection formidable de données économiques, dont la centralisation intégrale dans quel que ce soit organisme de planification serait impraticable. Cela va de soi. Mais c'est loin d'être la vérité entière.

Les incompétences du marché

Le marché du pétrole connaît toutes les offres et toutes les demandes pétrolières. Mais il agit comme s'il ne sait pas qu'il faut limiter notre consommation des produits pétroliers, afin d'éviter la dégradation désastreuse du climat, et de pouvoir léguer aux générations futures une suffisance de réserves. Selon le marché, il n'y a qu'une seule raison pour consommer moins de pétrole; c'est que nous en trouvons le prix trop onéreux. Bien sûr, si nous ne parvenons pas à en restreindre notre utilisation, tôt ou tard le prix va gagner durablement des niveaux inabordables. Mais alors il sera très probablement trop tard pour éviter les susdites conséquences lamentables.

Le marché du travail connaît toutes les offres de la main d'œuvre et toutes les demandes des employeurs. Il ne sait pas pour autant que le travailleur a besoin d'une rémunération vivable. Ainsi il peut arriver que, dans un marché libre du travail, les salaires se montrent clairement insuffisants. L'économiste viennois Carl Menger, dans ses Principes d'économie de 1871, remarqua que les couturières berlinoises ne pouvaient gagner assez pour leur subsistance, même en travaillant quinze heures par jour (voir La Valeur: une énigme économique, octobre 2008). Néanmoins, il fustigea l'agitation de ceux qui voudraient voir la société allouer une part plus grande des biens de consommation disponibles aux ouvriers. Ces gens bénévoles, selon Menger, en effet réclament même la rémunération du travail des ouvriers à plus que sa valeur. La valeur marchande du travail en serait forcément la seule vraie valeur. Même si elle ne suffit pas à préserver la vie du travailleur.

Les marchés immobilier et financier connaissent les demandes et les offres des logements, dans toutes leurs variations selon l'emplacement et l'état des lieux, et d'ailleurs les demandes et les offres du crédit immobilier. Mais les marchés paraisent néanmoins méconnaître qu'il est dangereux de s'endetter jusqu'à un niveau trop élevé par rapport à ses revenus.

La perversité du marché suit la logique du marché

On ripostera, bien entendu, que les individus participants du marché, eux, connaissent bel et bien ces faits. Pourtant, en pratique, ils agissent trop souvent dans le marché tout comme s'ils n'en avaient aucune connaissance. Et il faut noter que leurs actions, bien que perverses, sont en général logiques selon la logique du marché.

Si vous dirigez une entreprise de transport, vous ne pouvez remplacer vos camions diesel par du matériel bien plus cher roulant à l'électricité ou à l'hydrogène, tandis que vos compétiteurs ne font pas de même.

Si vous commercez dans un secteur où le salaire courant de la main d'œuvre est insuffisant pour vivre décemment, vous ne pouvez payer vos ouvriers nettement au-dessus de la norme, alors que vous devez concurrencer des employeurs radins qui ne partagent pas vos scrupules.

Si le marché immobilier, gonflé par une surabondance de crédit, affiche des prix déraisonnables, il se peut que vous ne puissiez acheter un logement sans vous surendetter.

Ne nous laissons plus entortiller

En effet, tellement paradoxale que cela puisse paraître, le marché méconnaît, ou agit comme s'il ignorait, des réalités qui sont très bien connues de ses participants. C'est pourquoi l'ingérence étatique ou corporatiste est souvent nécessaire, ne déplaise à ceux qui insistent que personne ne peut savoir faire mieux que le marché.

Cessons donc de nous laisser intimider par les dogmatiseurs ultralibéraux. Le marché est bien sûr extrêmement savant; il est aussi gravement ignorant.

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Références

1 Friedrich von Hayek, The Use of Knowledge in Society dans American Economic Review (Pittsburgh, Pennsylvanie), vol. XXXV, no. 4 (septembre 1945)

2 Carl Menger, Grundsätze des Volkswirtschaftslehre [Principes d'économie] (Vienne, 1871), chap. 3, #3E