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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 5- mai 2006

Marché et environnement

ANGUS SIBLEY

La croissance est limitée, le développement est potentiellement illimité. La croissance est physiquement bornée par la disponibilité des ressources naturelles non renouvelables qui sont nécessaires à la production....Le développement ne connaît pas la même limite naturelle que la croissance parce que son progrès dépend pour une large part d'une ingénierie sociale, culturelle et politique qui ne consomme que des ressources indéfiniment reproductibiles: la parole, le temps, la réflexion, la qualité des relations humaines, etc.
Jacques Généreux, Les vraies lois de l'économie (Editions du Seuil, Paris 2005) p 248

Le saint-émilion serait-il tellement pire que le jacob's-creek?

Déficits excessifs

L'empreinte écologique a été concue par les adeptes des questions d'écologie pour mésurer l'impact de activités humaines sur les resources naturelles. L'empreinte est une estimation de la superficie productive de terre (et de mer) qu'exige le train de vie d'une population. Ce calcul se fait par la prise en compte de sa utilisation d'énergie, d'eau, de nourriture, de minéraux etc. En comparant de telles estimations avec celle de la superficie productive de la Terre entière, on arrive a des conclusions inquiétantes.

Par exemple, un rapport (1) récent du World Wildlife Fund (WWF), préfacé par le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, offre une analyse assez détaillée portant sur la quasi-totalité des pays du monde. Il y est précisé que l'empreinte (en 2001) de la gent humaine entière dépasse par 21% la superficie productive de la planète, ce qui s'évalue à 1,8 hectares par tête. Pour le moment, nous vivons ce déficit en rongeant le potentiel productif de la Terre. Nous sommes ainsi en train de consommer notre capital; nous tolérons ce que l'Europe, dans un autre contexte, appelle un déficit excessif. Selon le traité de Maastricht, tout déficit fiscal au delà de 3% est excessif. Mais le déficit européen en ressources naturelles dépasse énormément les 3%.

Si elle veut survivre, la gent humaine ne peut évidemment se permettre un déficit permanent de 21%. Pourtant, ce problème n'est pas en train de diminuer; au contraire, il s'aggrave, à deux raisons principales.

Le défi démographique

Primo, la population mondiale va toujours croissante. Les traditionalistes ont beau dénoncer les taux exigus de naissance en Europe et la "ménace" d'une baisse de la population européenne; dans bien des autres régions du monde, notamment en Afrique et en quelques pays asiatiques, les taux de naissance restent élevés et les populations sont en hausse. L'ensemble de l'humanité compte actuellement 6,5 milliards de personnes; les prévisions onusiennes (2) visent un sommet au-dessus de 9 milliards vers 2075. Pourtant, il s'agit des extrapolations ajustées des tendances actuelles. Comme on dit à la Bourse, une tendance persiste jusqu'à qu'il s'arrête.

Quand va s'arrêter la tendance montante de la population globale? Sur cette question, je n'offre aucune opinion. Mais il paraît évident que la gent humaine doit restreindre sa propre croissance; sinon dame Nature prendra en charge le problème par des méthodes pas très elégantes. Elle pourrait bien non seulement arrêter la tendance actuelle, mais plutôt la renverser. Une reprise à l'échelle globale de la peste noire (3) ou de la famine irlandaise? Ce n'est pas impossible.

Secondo, la distribution mondiale actuelle de la consommation est fort inégale. Selon les estimations WWF, une poignée de pays, tels les Etats-Unis et les Emirats arabes unis, consomment les ressources au rythme de plus de cinq fois le taux soutenable. Autrement dit, si nous vivions tous comme eux, il faudrait plus de cinq Terres pour nous soutenir en permanence. Quant à nous, les Européens, nous ne pouvons nous féliciter; l'Union européenne consomme à deux fois et demi le niveau soutenable.

Pourtant, la nation la plus grande du monde, la Chine, vit au-dessous du taux soutenable. Les Chinois, naturellement, voudraient ratrapper les pays riches; en effet, bien d'entre eux y sont déjà arrivé. On estime à plus de 200 millions (4) la population plus ou moins aisée de la Chine. Quant aux autres 1.100 millions, pourquoi devraient-ils rester volontiers loin en arrière? Mais, s'ils parviendront aussi à l'abondance, accompagnés par les 1.100 Indiens, quid du déficit de ressources? Il pourrait devenir très vite insupportable.

Il est sûrement évident que l'humanité devra en urgence adopter des habitudes moins gaspilleurs, non seulement pour conserver les ressources de la planète, mais aussi pour éviter que les dégâts de la pollution ne deviennent incurables.

Vers la conservation

On accuse les Chinois de se ranger entre les pires pollueurs du monde, à raison qu'ils brûlent le charbon en quantités énormes et croissantes. Toutefois, ils s'acharnent à développer un urbanisme soutenable vraiment impressionnant. Leur nouvelle ville de Dongtan, près de Shanghaï, accueillera pour commencer 50.000 résidents et, à terme, 500.000. Son premier étape devrait s'achever avant l'exposition universelle de Shanghaï en 2010. Son électricité sera fourni par des éoliens, des capteurs photovoltaïques et des brûleurs de déchets. Les véhicules devront rouler à l'électricité ou à l'hydrogène. Cette ville devrait afficher une empreinte de 2,2 hectares par tête, légèrement en-dessus du moyen disponible global de 1,8 hectares, à comparer avec environ 6 hectares à Londres ou à Paris.

On pourrait imaginer que ce bon exemple serait difficile à suivre aux pays plus froids et moins ensoleillés; Shanghaï se situe à 31 degrés de latitude Nord, tout comme Marrakech. Néanmoins, au sud d'Angleterre et au nord de la France, on peut construire des immeubles énergiquement indépendants. A Beddington, près de Wimbledon, un ensemble neuf d'une centaine d'appartements s'appelle BedZED (Beddington Zero Energy Development). Il est censé produire tous ses besoins en énergie depuis des panneaux solaires et par la combustion de bois de chauffage obtenu dans la localité. En temps chaud, il peut même "exporter" de l'électricté vers le réseau national.

A Limeil-Brévannes, dans la banlieue sud-est de Paris, un grand groupe scolaire, dont la construction va bientôt démarrer, sera indépendant en énergie grâce à l'isolation épaisse, les panneaux solaires et une pompe à chaleur: une machine qui transfert la chaleur depuis le sol dans les immeubles, tout comme un refrigérateur extrait la chaleur de son intérieur en la dispersant dans l'atmosphère ambiante, à travers les tuyaux chauds en arrière. Ce groupe scolaire devra acheter de l'électricité en hiver, mais on espère pouvoir en vendre une plus grande quantité pendant l'été.

Aligner avec les disponibilités nos exigences actuelles et futures en ressources naturelles s'annonce une tâche vraiment formidable. Mais ne nous en laissons-nous pas déprimer! Les exemples de Dongtan et autres projets montrent les possibilités énormes de réduire les besoins énergetiques de nos immeubles. Il faudra aussi réformer de base nos systèmes de transport et nos habitudes de commerce, car le transport est un consommateur gigantesque d'énergie et une source majeure de pollution.

Jetons la culture du jetable!

Voici une autre obsession à abandonner: notre habitude de jeter et remplacer fréquemment presque tout. Pour tabler sur les ressources renouvelables plutôt que les produits pétroliers, on voudra favoriser le bon vieux bois au lieu des moins élégants plastiques. Pourtant, même le bois se trouve sous pression; maints sont les forêts qui s'abattent plus vite qu'ils ne puissent repousser. Il faut donc retrouver l'art de fabriquer en bois les produits à longue vie, et de les garder longtemps. Heureusement, il est BCBG de posséder et de utiliser les meubles antiques d'héritage. Pour protéger nos forêts, soyons tous des snobs!

On peut craindre qu'un train de vie qui repecterait vraiment l'environnement ne fût austère et terne. Pourtant, je crois que les bonnes habitudes souhaitables sont en réalité plus agréables que nous ne le pensions. On dit que si les Chinois et les Indiens consommeraient le papier à l'allure actuelle des Européens ou des Américains, tous les forêts du monde ne pourraient remplir leurs besoins. Mais si nous étions moins inondés de papier, nos vies seraient-elles moins agréables? C'est improbable.

Serait-il pénible de renoncer à l'importation de tant de choses depuis des sources très eloignées? Les Britanniques boivent annuellement quelque 350 millions de bouteilles de vin australien, transporté presque vingt mille kilomètres en navires alimentés au mazout; en même temps leurs voisins, les vignerons français, réduisent leur production face à la baisse de la demande. Le saint-émilion serait vraiment tellement pire que le jacob's-creek? (5)

Les libre-échangistes nous assurent que la "concurrence salutaire" de l'Australie est souhaitable, puisqu'elle pousse les vignerons français à délaisser leurs pratiques vieillottes, et promeut l'amélioration de la qualité; ou plutôt, elle promeut des vins plus aptes, par leur goût et leur présentation, à séduire les buveurs britanniques novices en vins. Tout cela justifie tant de transport grand parcours avec sa consommation des réserves pétroliers, sa pollution de l'atmosphère, son profit aux mollahs radioactifs?

Les insuffisances du marché

Bien sûr, disent les libéraux; ce que dicte le marché est toujours bon. Mais le marché libre ne va pas régler tout seul nos problèmes urgents environnementaux. Il n'offre pas les impulsions nécessaires. Si nous laissons au marché le secteur pétrolier, le prix du brut gardera sa tendance à la hausse au fil de la diminution des livraisons des sources connues; mais les prix élevés inciteront la découverte et l'exploitation de nouveaux réserves. La croissance de la demande accélera donc l'épuisement des réserves planétaires et aggravera la pollution. Rappelons que le réchauffement et le changement des climats ne seront forcément pas que des inconvénients; ils pourraient, dans l'avenir prévisible, devenir catastrophiques (6).

Notre obsession marchande actuelle nous oblige (7) à poursuivre la croissance incessante de la production et de la consommation, sans lesquelles nous serions condamnés au chômage toujours plus lourd. Pourtant, dans le monde développé nous n'avons pas besoin de la consommation toujours croissante. En revanche, nous avons besoin de l'investissement qui pourra construire des économies épargnantes, au lieu de gaspilleuses, des ressources. Si le monde se vouerait sérieusement à cette tâche immense, le problème de chômage pourrait bien disparaître pour longtemps.

Mais le marché, avec ses horizons étroits et sa méprise de l'investissement publique, ne favorise pas de telles aventures. Aucun des trois projets décrits ci-dessus n'a été mené par une entreprise purement commerciale. Dongtan est un projet de la ville de Shanghaï; BedZED, du Peabody Trust, grande association caritative britannique; Limeil-Brévannes, de la ville éponyme. La conservation de l'énergie, à l'échelle sérieuse et globale qu'il faut envisager, exigera la planification internationale à longue haleine, coordonnée entre les gouvernments. Les libertaires, les idéologues anti-étatistes du marché libre, vont détester tout cela. Laissons-les se fâcher, c'est leur problème à eux.

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Réferences

1 Voir pp 6 et 7 du rapport, qui est malheureusement disponible seulement en anglais

2 World Population to 2300 (United Nations Dept. of Economic and Social Affairs, 2004), p 179

3 Je ne peux même pas écarter l'hypothèse à long terme qu'un organisme inconnu apparaisse et fasse disparaître l'Homo sapiens: Martin McKee, professeur au London School of Hygiene and Tropical Medicine; voir Le Monde, 2 avril 2004

4 Aujourd'hui, on estime à 250 million le nombre de consommateurs disposant de revenus substantiels: Anne Faure Bouteiller, La Chine: clés pour s'implanter sur le dernier grand marché (Vuibert, Paris 2005)

5 Jacob's Creek est la marque dominante entre les vins d'exportation australiens

6 Un écart de 5 degrés.... nous sépare de l'ère glacière, quand les mammouths déambulaient sur les terres glacées du Bassin parisien. Or il apparaît de plus en plus clairement que cette élevation de la temperature est en route: Hervé Kempf, revue du livre de Jean-Marc Jancovici and Alain Grandjean, Le plein, s'il vous plaît! (Editions du Seuil, Paris 2006); voir Le Monde, 7 avril 2006

7 Voir mon article Chevaliers du Graal de la Productivité (février 2006)