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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 48 - décembre 2009

De la juridiction syndicale au travail multi-tâche

ANGUS SIBLEY

Vaudrait beaucoup mieux la production maximale avec une partie de la population soutenue en oisiveté par des subventions explicites, que le "plein emploi" obtenu par tellement de formes de travail factice que la production fût désorganisée.
Henry Hazlitt,1
Economics in One Lesson  (Harper & Bros., New York, 1946), chap. X (The Fetish of Full Employment)

L'homme ne peut pas seulement manger et faire l'amour; il lui faut autre chose pour remplir son temps et son âme...dans le travail a ses racines toute force morale.
Gustav Schmoller, Grundriss der allgemeine Volkswirtschaftslehre [Principles of General Economic Theory] (Duncker & Humbolot, Munich/Leipzig, 1900) (trad. G Platon, Giard et Brière, Paris, 1905) vol. I, #11 et 20

Le "plein emploi" est donc un objectif nécessaire pour tout système économique tendant à la justice et au bien commun.
Conseil Pontifical "Justice et Paix", Compendium de la Doctrine Sociale de l'Eglise (Vatican, 2004), para. 288

Non posso fino al treno! [je ne peux pas vous amener jusqu'au train]

Le travail factice à Venise

Il y a longtemps, je visitai Venise en compagnie d'une dame qui était plutôt férue de la mode et qui voyageait donc avec une superfluité écrasante de bagages. Nous en avions dix pièces, dont deux des miennes et huit des siennes. A la fin de notre séjour, nous fîmes le trajet entre hôtel et gare en gondole, le bateau chargé jusqu'aux plats-bords de nos valises. S'amarrant à l'embarcadère qui jouxte la gare Santa Lucia, notre gondolier passait celles-ci au porteur de quai, qui les chargea sur un grand chariot.

L'entrée principale de la gare n'étant qu'à quelques petits mètres, je dis au porteur: il treno per Milano, per favore. Ah non! Je ne connaissais pas les règles vénitiennes. La réponse du porteur ne s'oublie pas: Non posso fino al treno! Je ne peux pas vous amener jusqu'au train. Je vous dépose juste à l'entrée de la gare, vous devrez y trouver un autre porteur pour vous amener au train. Ces deux hommes, bien entendu, exigeaient des charges forfaitaires d'une dizaine de milliers de lire chacun.

Voilà un bel exemple de la pratique restrictive chère aux syndicats, honnie des employeurs et des économistes de tendance libérale. Autrefois, de telles pratiques étaient très répandues; aujourd'hui, elles ne sont pas mortes, mais elles se sont en général affaiblies. On considère comme absurdes et caducs les conflits de juridiction syndicale des années 1970, où une grève pouvait facilement éclater si un membre du syndicat des perceurs de trous fut obligé d'accomplir une tâche réservée au syndicat des riveurs. Poutant, de ces jours les taux de chômage furent beaucoup moins que ceux des annés récentes.

La division du travail en Inde britannique

Pour voir un exemple frappant des pratiques restrictives, considérons l'Inde au temps du Raj [régime impérial britannique]. Alors régnait en pleine rigueur le système des castes, dont chacun avait ses métiers strictement réservés. Les domestiques observaient rigoureusement les règles de leurs petits syndicats. L'homme qui vous servait à table n'était nécessairement pas prêt à vous apporter, le matin, votre thé. Le cuisinier pourrait peut-être cuisiner mais ne ferait pas la vaisselle. Il y avait un homme spécial pour dépoussiérer le plancher, un autre pour balayer la veranda. Si vous aviez un homme pour s'occuper des chevaux, il devait avoir un assistant qui coupait l'herbe...2 Un foyer britannique aisé, avant la guerre de quatorze, pouvait bien employer plus de vingt domestiques; non parce qu'il y avait vraiment assez de travail pout tant de mains, mais à cause de la restriction étroite de l'activité de chaque caste.

Au Royaume-Uni des années 1960, on trouvait des situations pareilles. Le directeur d'un chantier naval explique le processus de poser un hublot: métier 1 l'aligne; métier 2 fore le trou; métier 3 l'agrandit; métier 4 le finit; métier 5 pose l'hublot...et ça continue, jusqu'à ce que huit métiers ont accompli une seule tâche.3

Aujourd'hui, sous l'influence des économistes libéraux, nous considérons tout cela comme ridicule. Même si nous n'en avons pas conscience, nous avons en effet accepté la théorie de von Mises, selon laquelle le travail est toujours une désutilité, quelque chose que nous préférons ne pas faire. Donc, il serait fondamentalement absurde de faire faire une tâche par dix ouvriers quand il est possible pour neuf de le faire. Il faut éliminer tout travail qui n'est pas strictement nécessaire pour produire ce que demande le marché. Si nous ne faisons pas ainsi parce que nous y croyons, le marché libre nous obligera de le faire quand même.

Pas assez de travail?

Mais que faire si cette production n'exige pas le travail de tout ceux et celles qui veulent travailler, et ont besoin de le faire? Vous avez lu ci-dessus la réponse de Henry Hazlitt, port-parole américain des économistes autrichiens. Vous l'avez sans doute trouvée inadéquate. Or les Autrichiens ont une autre réponse, cette fois celle de Ludwig von Mises lui-même: c'est l'offre de la main d'oeuvre disponible qui détermine à quel degré...la nature dans chacune de ses variétés peut être exploitée pour satisfaire aux besoins [humains].4 Autrement dit, nous pouvons toujours augmenter notre production, et donc notre exploitation des ressources naturelles, jusqu'à ce que toute la main d'oeuvre disponible soit pleinement employée.

Cet argument découle d'une hypothèse fondamentale posée par Mises, soit la main d'oeuvre est le plus rare de tous les moyens primaires de production.5 Or en 1949, quand Mises a fait paraître cette notion curieuse, le chômage était très bas dans la plupart des pays développés et on se souciait peu de la surexploitation des ressources naturelles. Aujourd'hui, son hypothèse paraît totalement irréaliste. Les ressources deviennent de plus en plus rare; la main d'oeuvre semble devenir de plus en plus surabondante. Mais cette abondance apparente est la conséquence de notre habitude d'éliminer le travail partout où la technologie permet sa substitution.

On ne marche plus jusqu'à Brighton

Il y a quelques années, les agents de change de la City de Londres employaient beaucoup de coursiers qui passaient leurs jours à silloner à pied la City en livrant des documents d'un bureau à un autre; de ces jours-là, tous agents de change étaient installés dans le compact square mile (mille carré). Ces coursiers devenaient des grands adeptes de la marche; un nombre considérable d'entre eux participaient à la fameuse marche de la Bourse (Stock Exchange Walk) depuis Londres jusqu'à Brighton sur la côte sud de l'Angleterre, soit plus de 80 kilomètres dans une journée en mai. Mais aujourd'hui, avec l'informatisation de la Bourse, il ne reste que peu de coursiers et la longue marche ne se fait plus.

En effet, la marche à longue distance et autres formes de travail physiquement exigentes sont devenues rares; ainsi nous prenons notre exercice artificiellement, au gym sur des machines rébarbatives.

Nous ne pouvons plus chasser le chômage tout simplement par la croissance de la production mondiale. Déjà bien des ressources naturelles sont en train de se rarifier à cause de la consommation humaine excessive. Pourtant, nous avons besoin de plus d'emploi. Les bonne vieilles pratiques restrictives seraient donc aussi absurdes que l'on ne le pense à présent? Hazlitt se moquait des habitudes de "fabriquer du travail" puisque, selon sa philosphie autrichienne, le travail est une chose entièrement indésirable. A quoi bon donc le fabriquer? 

Reconnaissons par contre le fait que chacun de nous a besoin de travailler: un besoin psychologique autant que financier. Alors nous voyons le travail comme quelque chose qui est, en principe, désirable. N'est-il pas vrai que le monde actuel compte des centaines de millions de personnes qui voudraient travailler, si l'opportunité se présentait? Alors, sortons du monde des fantaisies autrichiennes. Reconnaissons que le travail est, en principe et en réalité, quelquechose qui est nécessaire et désirable., autant pour les travailleurs que pour ceux qui achètent leur production. Alors, pourquoi ne pas, si besoin est, en fabriquer?  

La folie du travail multitâche

Au lieu de cela, nous sommes allés vers l'extrême opposé. Dans notre désir de faire faire le travail par le minimum possible d'effectifs, nous avons inventé la pratique du travail multitâche, où une personne est censée faire plusieurs choses en même temps ou, au moins, par intermittence en succession rapide. Le mot multitâche relève de l'informatique, où il qualifie la capacité d'un microprocesseur de s'occuper de plusieurs tâches simultanément. Voici un commentaire récent d'un notable journaliste d'affaires australien, Léon Gettler:

Partout, on voit 
de plus en plus de fixation sur le travail multitâche. En partie, cela relève de la disponibilité de tant d'options qui facilitent l'écoute de votre iPod tandis que vous répondez aux emails et aux messages texte, revenant de temps en temps à la lettre que vous êtes en train de rédiger. Mais la tendance relève aussi du fait que les lieux de travail sont désormais moins peuplés. Il reste moins de gens pour accomplir les mêmes tâches; cela implique plus d'emphase sur le travail multitâche.6

Cette pratique a attiré maintes critiques sévères, également de ceux qui font le travail multitâche et de ceux qui l'observent. Ecoutons par exemple Geneviève Grimm-Gobat, qui écrit dans le magazine en-ligne suisse Largeur:7

Une équipe de chercheurs de l'université de Stanford, en Californie,8 est allée y voir de plus près. Pensant pouvoir vérifier l'hypothèse que la "génération multitache" a développé des facultés nouvelles d'adaptation, elle a enregistré des résultats stupéfiants....il apparaît que les plus assidus multitaskers performent très mal dans toute une variété de tâches. Ils ne se concentrent pas aussi bien que les monotâches. Ils sont plus distraits et parviennent moins bien à passer d'une tâche à l'autre...

"Ce fut un véritable choc pour moi qui suis nul en multitâche" dit Clifford Nass, un des coauteurs de l'étude. "J'admirais les multitaskers et étais sûr qu'ils possédaient des qualités rares et secrètes qui leur permettaient de traiter différents canaux d'information simultanément. Or il n'en est rien, bien au contraire."

Des processeurs humains de données

Un psychiatre à Harvard, le professeur Edward Hallowell,9 remarque que le travail multitâche, comme nous le connaissons aujourd'hui, implique que nous nous concentrons sur plusieurs choses à la fois. Cela est cognitivement impossible. Quand on travail comme ça, on renonce à la profondeur. On perd la capacité de réfléchir, de sentir quelle que ce soit émotion profonde. On se convertit en processeur humain de données....

Hallowell a été consulté par une société d'investissement pour persuader les traders de passer moins de temps à regarder leurs écrans et plus de temps à considérer les investissements qu'ils voulaient négocier... mais ils ne pouvaient s'arrêter. Enfin nous avons dû déplacer leurs écrans.

Ainsi, il semble que l'habitude du travail multitâche aurait pu contribuer largement à la terrible pagaille financière dans laquelle de tels traders hyperactifs nous ont conduits.

La division du travail sous l'ancien régime indien des castes fut évidemment exagérée jusqu'à l'absurdité. Cela allait avec une très basse productivité du travail et une très grande pauvreté des travailleurs. Mais il ne s'ensuit pas que nous devons se précipiter vers l'extrême opposé. On devrait chercher un moyen raisonnable. Le travail n'est pas à faire par le minimum absolu de personnes, surmenées, et dans certains cas surpayées, jusqu'au limite. Ou, plus souvent, surmenées et souspayées.

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Références

1  Henry Hazlitt (1894 - 1993) fut un célèbre journaliste et écrivain libertaire américain, qui écrivit dans le Wall Street Journal et plus tard dans le New York Times. Grand admirateur de Hayek, Mises et Ayn Rand, il propagea très activement leurs idées. 

2  Charles Allen, Plain Tales from the Raj (Century, London, 1985), chap. 6. Il cite les mots d'une memsahib (femme d'un colon britannique).

3  Cité par J E T Eldridge, Industrial Disputes (Routledge & Kegan Paul, London, 1968), ch. 3

4   Ludwig von Mises, Human Action (Hodge, London, 1949), chap. 7, #3

5   Ibid.

6    Leon Gettler, voir link

7   Geneviève Grimm-Gobat, Le mythe de l'homme multi-tâche dans Largeur  (Genève, 14 octobre 2008), voir link

8    Cette étude est parue dans  Proceedings of the National Academy of Sciences  (Washington DC, 15 septembre 2009)

9     Voir Helen Kirwan-Taylor, The myth of multi-tasking in Management Today (London, 1 novembre 2009)