Essais trimestriels (en français et en anglais) sur le thème "Penser autrement l'économie"
No. 52 - juin 2011
Thomas Piketty, spécialiste de l'inégalité
ANGUS SIBLEY
Par
quelle folie idéologique les autorités publics ont-elles permis à des
pans entiers de l'industrie financière de se développer sans contrôle,
sans régulation prudentielle, sans rendu des comptes dignes de ce
nom? Par quel aveuglement a-t-on laissé des dirigeants et des traders
se servir des rémunérations de dizaines de millions d'euros, sans
réagir, voire en les glorifiant?
Thomas Piketty, Le Monde (Paris), 23 avril 2009.
Un économiste français part en guerre contre les excès
Les
inégalités financières constituent une des questions les plus brûlantes de nos
jours, et pour bonne raison. Depuis le dernier quart du dernier siècle, elles
ont explosés un peu partout dans le monde.
Les
idéologues du marché libre, bien sûr, n’y voient pas de problème. Ils
insistent
que les jugements du marché ne peuvent être injustes, et donc qu’il n’y
a pas
lieu de les critiquer. Le fameux philosophe américain, l’anarchiste
Robert
Nozick, n’a-t-il pas statué que l’individu a droit absolu à tout ce
qu’il peut
acquérir légalement? Donc, il faut accepter l’étrange distribution de
revenus et de capitaux qui a accompagné
la libération des marchés. Pour les ultralibéraux, imposer
les très riches à des taux au-dessus de la norme, ou même imposer tout
court les fortunes personnelles, relève du vol. Pourtant le grand
public, ayant peut-être un peu
plus de bon sens que les théoriciens libertaires, peine à suivre cet
argument.
On
a longtemps prétendu que la croissance générale économique entraînerait
mécaniquement la prospérité croissante de tous. Cette théorie ne tient plus
debout. Depuis l’instauration des régimes de plus en plus libre-échangistes
dans les pays développés occidentaux, il y a bien eu de la croissance (malgré
plusieurs phases de récession), mais cette croissance a bénéficié pour la plupart aux plus riches; le citoyen moyen n’en a que
peu vu.
Examinons
donc les idées d’un économiste qui a fait de ce problème sa spécialité.
Directeur d’études à l’EHSS et professeur à l’Ecole d’économie à Paris, Thomas
Piketty (né en 1971) a reçu en 2002 le Prix du meilleur jeune économiste
français. Il est connu pour ses études des inégalités dans leur contexte
historique et international.
Le niveau minimal de salaire
Remarquons aussi une recherche sur une vingtaine de pays en développement par le Bureau International du Travail, qui montre que toutes choses égales, le niveau du salaire minimum a un effet insignifiant sur le niveau du chômage.6
Le role des syndicats
Etonnés par le bon sens allemand
Par contre, dans le cas où l’employé qualifié a la possibilité de partir vers une autre entreprise, l’employeur pourrait ne pas vouloir bien entraîner des apprentis, de peur qu’une fois qualifiés, ceux-ci n’aillent chercher ailleurs des rémunérations meilleures. Piketty remarque que le fameux système d’apprentissage utilisé en Allemagne surprend souvent les étrangers:
Le
fait que de nombreuses entreprises allemandes financent des centres de
formation et d'apprentissage fort coûteux a toujours étonné les
étrangers, dans la mesure où il n'existe en général ...aucun engagement
à rester dans l'entreprise de la part des apprentis...L'explication la
plus convaincante est l'existence de salaires d'embauche et de
progressions salariales standardisées contraignantes pour l'ensemble
d'un même secteur industriel, ce qui assure aux entreprises que
leurs apprentis ne seront pas débauchés par des autres entreprises une
fois formés.9
Voilà un système qui rejette tout un pan de la doctrine libérale, en supprimant la concurrence entre entreprises à l'égard de l'emploi. Pour les non-Allemands, il peut paraître hérétique. Pourtant, combien de ces étrangers étonnés viennent de pays qui ont mieux réussi économiquement que l'Allemagne?
Et
rappellons-nous un autre fait historique intéressant. Autrefois, dans
la Cité de Londres, existait une pratique pareille, bien que plus
informelle: les banques d'investissement avaient coutume de ne pas
débaucher les employés de leurs concurrents. Ainsi l'on évitait
l'enchérissement salarial des traders ou des gestionnaires de fonds aux
niveaux absurdes.
Je regrette de
devoir en conclure que notre pensée a été tellement polluée par les
non-sens des théoriciens de l'économie, que nous sommes désormais
étonnés par le trop rare bon sens économique!
Le thème d'apprentissage nous amène vers une question fondamentale. Les modalités de redistribution que nous venons d'examiner peuvent mitiger les inégalités de revenu qui découlent des inégalités de capital humain. Mais comment mitiger celles-ci? Piketty est formel sur ce que doit faire les pays sous-développés, qui affichent souvent des grandes inégalités. L'enseignement élementaire obligatoire est sans doute la redistribution efficace la plus importante que soit.10 Cette leçon vaut autant pour les pays développés dont les systèmes d'enseignement et d'apprentissage sont déficients.
Les salaires exorbitants des dirigeants
Selon Piketty, ce phénomène n'est pas vraiment une défaillance du marché, puisque les lois du marché...ne nous disent rien sur le bon niveau de rémunération au-delà d'un certain seuil.11 Au sommet du pyramide, les choses sont en effet assez simples: en l'absence d'un niveau salarial clair dicté par le marché, les dirigeants se nourrissent de cette incertitude pour se servir dans la caisse.
Alors, comment faire? Il existe un remède bien connu, même si aujourd'hui il est considéré comme vétuste: taxer énormément les revenus énormes. Suivons les bons vieux économistes allemands: penchons-nous sur l'histoire au lieu que sur la théorie. Piketty examine la période de Franklin Roosevelt et ses successeurs. Aux Etats-Unis, le taux maximal de l'impôt fédéral sur le revenu fut égal ou supérieur à 70% entre 1936 et 1981, voire supérieur à 90% entre 1944 et 1963.12 Or, selon Piketty, La méthode est efficace: durant toute la période où les taux d'imposition ont été élevés, les managers des grands groupes ont conservé des revenus très confortables, mais leurs exigences ont été en quelque sorte plafonnées. Si bien qu'au final, presque personne ne se trouvait assujetti aux taux marginaux les plus élevés.
Et Piketty d'ajouter: La leçon de cette histoire est que ce niveau d'imposition marginale n'a pas tué le capitalisme, ni mis au pas les droits de l'homme...[on a vécu] un demi-siècle sans que le capitalisme et la démocratie s'en soient moins bien portés pour autant. Bien au contraire.
Les Américains, et ceux qui ont imprudemment suivi leur mauvais
exemple récent, vont-ils un jour renouer avec la sagesse rooseveltienne?
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2 Ibid., p 71.
3 Ibid., p 70.
4 Ibid., p. 89; D. Card et A. Krueger, Myth and Measurement (Princeton Univ.
Press, 1995).
5 Paul Krugman, The Conscience of a Liberal (Norton, New York, 2007), p. 261.
6 Catherine Saget, Is
the Minimum Wage an Effective Tool? (ILO Employment Paper 2001/13), p. 21.
7 Piketty, loc. cit., p. 83.
8 Ibid., p. 86.
9 Ibid., p. 87.
10 Ibid., p. 75.
11 Piketty, Il faut taxer fortement les très hauts revenus dans Alternatives Economiques (Paris, janvier 2009). Les citations suivantes proviennent du même article.