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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 11 - novembre 2006

Pour virer à dia, criez hue!

ANGUS SIBLEY

L'allocution standard de fin de banquet républicain ou tory est en deux parties: la première partie célebre les vertus de la concurrence désentravée et du changement structural dynamique; la seconde pleure le déclin des valeurs de fami lle et de communauté, qui ont été abîmées précisément par les forces louées dans la première partie. Ainsi le noyau des croyances actuelles républicaines-tories contient une parfaite contradiction.
Edward Luttwak, Why fascism is the wave of the future (Pourquoi le fascisme serait la vague de l'avenir), dans London Review of Books, 7 avril 1994

La politique économique de l'extrême-droite n'est pas une version plus forte de celle de la centre-droite. Normalement, c'est plutôt l'inverse de celle-ci.

Une prophétie perceptive

En 1994, l'essayiste américain Edward Luttwak fit paraître l'article célèbre dont la citation ci-dessus. Son argument: les insécurités et les inégalités du marché libre mondialisé engendrerait une réaction populaire répandue contre le libéralisme économique et contre le "capitalisme fougueux". Les électeurs irrités abandonneraient les partis politiques orthodoxes pour un "parti fasciste amélioré".

En 1999, Luttwak poursuivit (1) ce thème en expliquant son usage du terme redouté 'fascisme'. A moins que les gouvernements sociaux-démocratiques de l'Europe ne s'attaquassent au capitalisme fougueux, ils se trouveraient rejetés et remplacés par des partis populistes, protectionnistes, xénophobes. On verrait des hommes politiques prêts à suivre les impulsions émotionnelles du peuple: l'émotion contre le raison, la volonté contre l'analyse, ce qui constitue l'essentiel du fascisme. Autrement dit, des réactions crues et mal raisonnées aux problèmes complexes et difficiles.

Aujourd'hui, la prophétie de Luttwak ne semble que trop vraisemblable. Trop de voix sont recueillies par des partis qui rechigneraient peut-être à s'appeler 'fascistes', mais qui se situent évidemment bien à la droite de la politique normale.

La désillusion

On perd ses illusions sur le rêve libre-échangiste offert d'origine par madame Thatcher et par le président Reagan, puis refilé à travers le monde par leurs imitateurs. On se lasse des vilaines conséquences de leurs stratégies; du chômage et de la précarité de l'emploi, du râtelage des biens nationaux par des investisseurs étrangers, des inégalités grandissantes, de la dégradation des services publics, de l'avarice répandue, des modes de vie de plus en plus stressés, plus frénétiques, plus inciviles.

Ceux-ci étant les séquelles de la politique de la droite orthodoxe, pourquoi ne pas s'échapper vers la gauche orthodoxe? Cela n'est guère une bonne réponse, puisque tous les partis du centre ont été plus ou moins infectés par le virus du libéralisme. Comparez le parti démocratique américain avec le républicain, les travaillistes britanniques avec les conservateurs, les social-démocrates allemands avec les chrétiens-démocrates: évidemment, sur le plan économique, la différence entre gauche et droite orthodoxes n'est pas grand-chose. La gauche a avalé en légèrement moindre posologie la panacée du libre-échange; voilà tout.

Alors, si vous souhaitez vraiment une nouvelle donne, il faut évidemment quitter le centre pour aller à la recherche des extrêmes. La gauche extrême? C'est peu convaincante, vue la faillite claire des anciens pays communistes. La droite extrême? A première vue, cela peut paraître plus séduisante. Elle intéresse des gens fort patriotiques, las de l'obsession moderne de la mondialisation chère aux libre-échangistes.

La politique économique de l'extrême-droite n'est pas une version plus forte de celle de la centre-droite. Normalement, c'est plutôt l'inverse de celle-ci. Car les "conservateurs" ont renié leur propre caractère en épousant des stratégies économiques anti-conservatrices. Le désentravement du marché entraîne le changement de plus en plus rapide. On peut vraiment qualifier cela de conservateur?

La politique de l'extrême-droite possède un mérite: elle s'oppose généralement au marché débridé. Elle a pourtant aussi des graves défauts; elle est trop souvent réactionnaire, intégriste, voire raciste.

En France...

le Front National fait valoir une attitude digne des anciens practiciens de l'apartheid: elle nie la possibilité même de la coexistence amicale des gens de diverses races. Elle prône donc l'interdiction presque totale de l'immigration, l'expulsion des sans-papiers et la discrimination, dans l'emploi et dans le logement, contre les étrangers résidant en France.

Sur le plan économique, elle se plaint de la "destruction par le libre-échangisme" ; elle souhaite "revenir à un protectionnisme raisonné" afin de "sauvegarder nos industries" en les défendant contre "les prétensions de l'OMC".

En Grande-Bretagne...

on trouve le British National Party, qui prône l'abrogation des lois contre la discrimination raciale et contre l'incitation à la haine raciale; qui encouragerait les citoyens de se munir des armes à feu (de préférence, il paraît, des fusils militaires d'assaut); qui interdirait absolument l'immigration depuis maintes régions du monde.

La politique économique de ce parti, qualifiée "d'antidote au mondialisme" se fond sur la maximisation de l'autonomie nationale; elle implique aussi la nationalisation de quelques services publics et le développement des coopératives de travailleurs. Or il peut bien être raisonnable de restreindre certaines importations excessives à prix choc, qui minent les industries domestiques. Mettre le cap sur l'autonomie nationale maximale, c'est toute autre chose. Si les pays commerçants du monde adopteraient tous une telle stratégie, la suppression à grande échelle du commerce international entraînerait une vaste récession globale.

En Allemagne...

le Nationaldemokratische Partei Deutschlands (NPD) est réputé le plus radical des partis de droite. Ce groupe vient de ramasser beaucoup de voix dans le Mecklenburg-Vorpommern, un des plus démunis des Länder de l'ancienne Allemagne de l'est. Son programme insiste que l'entreprise libre doit accepter des obligations sociales; une doctrine rejetée par les libéraux purs et durs. Il ajoute que la délocalisation des emplois dans l'industrie ou dans les services doit devenir une infraction criminelle.

En Pologne...

la Ligue des familles polonaises (Liga Polskich Rodzin, LPR), vient de faire son entrée dans la coalition régnante. Ce parti est lié à la Radio Maryja, une station de droite souvent accusée de l'antisémitisme. Des dirigeants du parti souhaiteraient l'enseignement à l'école du "créationnisme", soit le rejet de la théorie darwinienne de l'évolution. Le créationnisme est prisé par les fondamentalistes protestants américains; dans un parti qui se veut ultracatholique, c'est plutôt bizarre, étant donné que cette doctrine a été rejetée par le Vatican.

Ce parti, bien que considéré comme un groupe d'extrême-droite, poursuit des politiques économiques gauchistes, telles les services étatiques universels de santé et l'interdiction de la vente de l'immobilier polonais aux étrangers.

En Italie...

le mouvement le plus célèbre de l'extrême-droite est Azione Sociale, un petit parti sous la direction d'Alessandra Mussolini, petite-fille alléchante du feu dictateur et nièce de Sophia Loren. Elle défend volontiers la politique de son grand-père (sauf son alliance avec Hitler); elle s'est querellée avec Gianfranco Fini, chef de l'Alleanza Nazionale, et a quitté son parti, après celui-ci avait qualifié le fascisme de "mal absolu".

Le programme économique d'Azione Sociale entraîne

"la nette opposition au communisme et au libéral-capitalisme, causes jointes de l'actuelle crise économique et sociale"; et

"une politique sociale et économique qui va contre la logique de l'emploi précaire, qui protège les citoyens contre l'usure et le crédit trop cher, qui défend le pouvoir d'achat des employés contre l'euro et en protégeant les produits italiens, qui établit une structure fiscale plus équitable et protectrice des classes sociales démunies".

Des politiques clairement à gauche en provenance d'un parti bien à droite!

Il faut du changement au centre!

C'est paradoxale que ceux qui cherchent des politiques de gauche sont en train de tourner vers des partis de l'ultra-droite. Mais le paradoxe s'explique facilement: ces électeurs souhaitent une réelle alternative aux politiques de la droite modérée, ce que la gauche modérée n'arrive pas à offrir. L'extrême-droite offre en effet une vraie alternative aux politiques économiques plus ou moins libérales des partis centristes. Mais ce n'est pas une bonne alternative. En la choisissant, on risque de se mêler aux racistes et aux réactionnaires.

On a besoin de partis modérés et civilisés qui osent défier l'orthodoxie économique actuelle. De tels partis sont rares aujourd'hui, parce que l'idéologie des libéraux est si répandue, si vigoureusement prêchée, qu'il semble difficilement se contrarier. Si vous répétez assez souvent une mensonge, le public finira par en croire: tel fut le propos de cet homme notoire de l'extrême-droite, Josef Goebbels. Les économistes nous ont tellement saturés de leur dogme que beaucoup d'entre nous se sont lassés d'essayer d'en disputer. On l'accepte avec résignation. Cela ne veut pas dire que le dogme est bon.

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Référence

(1) Edward Luttwak, entretien avec Christian Tyler, Financial Times (Weekend FT), 17 juillet 1999, page viii