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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 41 - mai 2009
La presse sous pression
ANGUS SIBLEY
La crise du journalisme atteint, ces derniers mois, des proportions désastreuses....cette crise affiche, pour autant, un caractère frappant et plutôt étrange. Les journaux ont désormais un lectorat plus grand que jamais. Leur contenu est plus populaire que jamais, même (et même spécialement) entre les jeunes.
Walter Isaacson (1), ancien directeur général de l'hebdomadaire américain TIME et président du CNN, dans son allocution Hays Press-Enterprise, University of Caifornia, 4 février 2009La presse se suicide en permettant aux internautes de lire son contenu gratuitement. Pour survivre, elle devra changer de comportement.
De la bonne écriture à vendre - mais vous pouvez lire sans payer
La presse a un problème. De plus en plus d'entre nous la lisons (2), pourtant de moins en moins d'entre nous l'achetons. Et cela pour une raison très simple. La plupart du contenu de nos quotidiens se lit gratuitement sur la Toile.
Comment les éditeurs des journaux se sont-ils laissés tomber dans cette situation absurde? On peut très bien faire payer l'accès aux parutions en ligne. C'est en effet la pratique de bien de nos périodiques. Un de mes propres essais (3), datant de 1984, est disponible en ligne au prix de vingt dollars, dont malheureusement je ne perçois même pas un cent.
Pour l'accès en ligne, la situation actuelle est radicalement défectueuse. Ou l'accès est gratuit, ce qui est ruineux pour les éditeurs; ou il est payant, par des modalités trop coûteuses et incommodes pour les lecteurs.
Le problème, chez la plupart des périodiques dont la lecture en ligne est payante, est que même pour lire un seul article il faut s'y abonner pour une période plus ou moins longue. A un prix, bien entendu, beaucoup plus doux, par exemplaire, que celui du marchand de journaux, puisque en ligne il n'y a pas de coût d'imprimerie, de transport, de magasin. Néanmoins, le prix d'un abonnement est tout probablement plus que vous ne voulez payer pour lire quelques petites pages. Pas beaucoup d'articles ne valent vingt dollars. On ne peut pas souscrire à tous les journaux ou les magazines que l'on voudrait consulter de temps en temps.
Le microrèglement
Nous avons besoin d'un système qui vous permettrait de payer, rapidement et facilement, quelques 5 ou 10 centimes ou cents ou pennies pour lire un seul article; ou peut-être 20 ou 30 pour lire un seul exemplaire entier d'un journal. Comme remarque Walter Isaacson dans l'allocution citée ci-dessus, le système idéal de microrèglement serait tellement facilement utilisé qu'on acheterait sur impulsion quasiment sans y penser.
Les éditeurs des journaux auraient pu déjà emprunter de tels systèmes, eussent-ils la volonté réelle de le faire. Jusqu'ici, ils ont choisi autrement. Ils semblent avoir accepté de façon passive la notion ambiante, selon laquelle les lecteurs se sont habitués à la gratuité en ligne, on est donc obligé de les offrir l'accès gratuit. Or on s'habituerait assez vite à la gratuité du vin, fussent les viticulteurs assez bêtes pour nous laisser boire sans payer. Pourquoi les maisons éditrices n'agissent-ils pas davantage comme les châteaux?
Ils agissent autrement parce que les sites internet des journaux sont des lieux privilégiés de la publicité. Les entreprises sont prêts à payer Le Monde pour poster leurs publicités sur son site; donc la direction du Monde le pense utile de nous permettre de lire en ligne l'intégralité de cet excellent journal sans la nécessité fâcheuse de sortir notre porte-monnaie. C'est pourquoi Le Monde se réjouit de quelques 1,9 milllions de lecteurs sur un tirage de moins de 350,000.
Les problèmes du statu quo
Cette stratégie entraîne deux gros problèmes. Le premier est que les journaux, désormais plus lus en ligne que sur papier, se trouve plus que jamais dépendants des revenus publicitaires. Or ceux-ci se montrent souvent instables. Pendant les récessions, ils peuvent chuter brutalement. A présent, la pénurie de tels revenus nuit gravement aux maisons éditrices. Bien des journaux ont dû réduire leurs activités de reportage, tandis que des autres ont fermé définitivement. Aux Etats-Unis, le Baltimore Sun vient de réduire son complément de journalistes d'un tiers, tandis que le Boston Globe risque de fermer. En Grande-Bretagne, plus de 50 journaux locaux sont disparus (4) dans les douze mois jusqu'à janvier 2009. La plupart d'entre eux furent des journaux gratuits, ce qui démontre les périls de la dépendance de la publicité.
Deuxième problème: les journaux qui gagnent la plupart de leurs revenus de la publicité devront sans doute privilégier les intérêts des publicitaires, plutôt que ceux de leurs lecteurs. Cela ne va pas les aider à fournir de bonnes informations et commentaires sur un éventail complet des sujets importants et intéressants. Entre ces sujets, il y a ceux qui attirent les publicitaires en ceux qui ne les intéressent pas. Pour les attirer, il faut qu'il existe un marché de consommation lié au sujet.
Un journal qui fait paraître beaucoup d'articles sur l'automobilisme, sur le jardinage, sur le bricolage, sur les pays visités par bien des touristes, va attirer la publicité puisqu'il ne manque pas de biens ou services de consommation liés à ces thèmes. Par contre, il n'y a pas de marché actuel des vacances en Afghanistan ou des produits pas encore développés de la recherche avancée scientifique. Ainsi, un journal qui dépend trop de la publicité manque de mobile de fournir du rapportage et du commentaire de haute qualité sur de tels thèmes non commerciaux.
Le besoin des profits
Les journaux, comme les autres affaires, devraient réaliser des bénéfices suffisants. Il est vrai que quelques journaux ont survécu longtemps en affichant des piètres profits, ou même des lourdes pertes. Ils ont été subventionnés par des propriétaires nantis qui ont voulu les soutenir pour satisfaire à leur propre vanité, pour exercer de l'influence politique, ou pour disséminer leurs opinions personnelles. Pourtant, ceux-ci ne sont pas les meilleurs mobiles de fournir un service d'information objective et de haute qualité. Au pire, cette situation relève de la manipulation de la société par la ploutocratie.
Des autres propriétaires ont préservé la rentabilité de leurs journaux en sabrant leurs coûts et dégradant leur qualité. Une telle stratégie va probablement menacer leur avenir, mais cela n'est pas certain; dans tous les métiers existe la demande de la camelote bon marché. Toutefois, la baisse de la qualité de la presse ne sert sûrement pas au bien commun. Le besoin d'une presse de qualité est réelle; c'est là un des points d'appui de la démocratie.
Aujourd'hui, bien des journaux, y compris quelques-uns des meilleurs du monde, sont en grande difficulté, puisque malgré la demande publique pour leur produit, ils n'ont pas trouvé un moyen efficace de le vendre aux internautes. Néanmoins, cette situation qui paraît si désespérée pourrait donner naissance à une bonne nouvelle. En logique, elle devrait contraindre les éditeurs de faire le nécessaire pour combler leur déficit de paiements. Si ceux-là sauront trouver un moyen pratique de faire payer les internautes des petites sommes indolores pour chaque article qui les intéresse, alors les bons journaux pourront redevenir des entreprises rentables à avenir promettant.
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Références
1 Walter Isaacson est actuellement PDG de l' Aspen Institute, organisme indépendant et non-partisan d'échange et de réflexion sis à Washington, DC. Son allocution excellente est disponible sur http://www.aspeninstitute.org/about/about-walter-isaacson/articles-walter-isaacson/hays. La date de 2008 indiquée là est erronée, elle devrait être 2009.
2 Par exemple, le sondage EPIQ 2008 (données fournies par Audipresse) indique que le lectorat moyen de la presse française quotidienne (hors publications gratuites) fut de 8,85 millions, contre 8,17 millions en 2007: une augmentation de 8,3%. On y évalue le lectorat du Monde à 1,88 millions, bien que son tirage n'est qu'environ 350.000 exemplaires.
3 Angus Sibley, Nationalism: Anarchy and Idolatry, paru dans International Relations (David Davies Memorial Institute of International Studies, London, May 1984); voir http://ire.sagepub.com/cgi/reprint/8/1/81
4 Voir liste établie par Roy Greenslade sur
http://www.guardian.co.uk/media/greenslade/2009/feb/19/local-newspapers-newspapers