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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 2 - février 2006

Chevaliers du Graal de la Productivité

ANGUS SIBLEY

L'histoire nous enseigne que la productivité est le Saint-Graal de la prospérité économique. Mais cette histoire a été écrite pour une économie, très différente de la nôtre actuelle, où les activités manufacturières prévalaient.
Stephen Roach, Morgan Stanley Global Economic Forum, New York, 20 septembre 2003

Aujourd'hui [en Amérique]…la haute productivité et la délocalisation se rejoignent pour maintenir la croissance de l'emploi bien au-dessous de celle du produit intérieur brut.
Robert Kuttner, Good Work, voir American Prospect, 1 avril 2004

Le mot productivité possède plusieurs sens, dont le plus répandu est le rapport entre la valeur ajoutée par une entreprise et les effectifs employés; à la rigueur, cela s'appelle la productivité apparente du travail. C'est en ce sens que j'emploie le mot ici, sauf dans mon paragraphe pénultième.

Jadis il fallait travailler pour produire des choses utiles; aujourd'hui il faut consommer des choses inutiles pour que nous restions au travail.

Une profession malentendu

L'image publique des économistes manque de panache. Trop souvent, ils écrivent du prose turgide sur des sujets déprimants. Selon Thomas Carlyle, écrivain écossais du XIX siècle, l'économie serait the dismal science, la science lugubre.

Toutefois, cette image des économistes est trompeuse. Regardée de près, leur profession se montre une bande de preux chevaliers voués à la recherche romantique d'un Saint-Graal. En effet, dans leurs textes anglais, la phrase productivity is the Holy Grail est une platitude. En les observant de près, on voit que les économistes sont des êtres sensibles, facilement choqués par toute irrévérence envers leur idéal chéri. Ils ont le cœur fendu à la vue d'une tâche accomplie par dix personnes quand neuf pourraient, à la rigueur, y suffire.

Ce principe admis, on comprend facilement l'adoration de la concurrence qui est une devise favorie des économistes. Dans leur quête sacrée, voici leur alliée privilégiée; c'est la Concurrence même qui nous oblige de chercher la Productivité. Car tout entrepreneur qui ne fait pas faire le travail maximal par la main-d'œuvre minimale perdra vite le terrain aux concurrents plus exigeants.

L'obsession de la productivité

Voici un paradoxe. Des sociétés rongées par le chômage chronique s'obsèdent du besoin d'accroître leur productivité; autrement dit, de réduire les heures de travail nécessaires pour un niveau donné de production. Vous visitez un pays où partout se manifestent des efforts pour réduire la consommation d'eau. Qu'en pensez-vous? Vous allez sûrement estimer que ce pays souffre d'une pénurie sérieuse d'eau.

Or, parcourez la presse des affaires ou de l'économie, un peu partout dans le monde; vous verrez que le besoin des gains de productivité s'affiche vigoureusement et sans cesse. C'est à dire que, dans chaque pays, on croit absolument en la nécessité de produire les choses, de fournir les services, avec moins de travail. Faut-il donc conclure que tous ces pays subissent une pénurie sérieuse de main-d'œuvre? On rigole!

Même aux Etats-Unis, redoute des Chevaliers de la Productivité, malgré la croissance forte des années récentes, le chômage n'est pas vraiment très bas. Quand j'étais étudiant, dans les années soixante, on apprenait que le taux minimal de chômage frôlait de dessous les 2%. Aujourd'hui, les Américains se vantent de leur taux qui approche les 5%. Bien sûr, cela paraît mieux que les taux actuels européens. Pourtant, maints sont les boulots américains qui paient très mal; ce qui laisse entendre que l'offre de main-d'œuvre en dépasse la demande.

Prenons du recul de la pléthore des statistiques et du concert des revendications. Demandons-nous pourquoi l'on prône la productivité toujours plus élevée. On peut distinguer plusieurs arguments.

La recherche de la croissance

Le premier est capital: le progrès de la productivité entraîne en principe les niveaux de vie plus élevés. Ce progrès implique qu'une quantité donnée de travail rend des quantités croissantes de biens ou de services. Donc, en supposant que le nombre de travailleurs et leurs heures de travail restent inchangés, il y aura plus de produits et de services disponibles. Si nous désirons tous consommer de plus en plus, sans travailler de plus en plus, il s'ensuit que nous avons besoin des gains de productivité.

Pourtant, la consommation toujours croissante n'est forcément pas nécessaire dans les pays riches. Ces pays ont bien entendu leurs citoyens appauvris, qui devraient pouvoir vivre mieux; ils ont en revanche leurs gens richissimes et gaspilleurs. D'ailleurs, il ne faut pas être riche pour se sentir parfois inondé de produits ou de services inutiles ou superflus. Apprécions-nous vraiment les tas de publipostages et autres paperasses futiles, les montagnes de babioles touristiques, les tee-shirts toujours plus risibles, les carapaces d'emballage impénétrables, les pléthores de médicaments inefficaces, la surcomplexité et la sous-longévité des appareils domestiques? Pourtant, sans tant de surproduction, même plus d'entre nous seraient au chômage.

Jadis il fallait travailler pour produire des choses utiles; aujourd'hui il faut consommer des choses inutiles pour que nous restions au travail.

On peut raisonner que les économies mûres, déjà gros consommateurs de denrées, ne peuvent afficher des croissances fortes sans précipiter l'inflation globale. Ou bien que, pour laisser place à la croissance des pays pauvres sans surexploiter les ressources planétaires, et pour éviter des niveaux intolérables de pollution, les pays riches devraient restreindre leur consommation. Pourtant, dans un climat de productivité montante, voilà une recette du chômage massif.

L'impératif concurrentiel

Passons à un deuxième argument pour la productivité; un raisonnement simple et pragmatique. Chaque entreprise se trouve dans l'obligation d'agrandir sa productivité, afin de rester compétitive vis-à-vis ses concurrents que ne cessent d'en augmenter la leur.

Mais si des gens se rivalisent entre eux pour atteindre quelque chose, cela ne prouve point que leur cible est raisonnable ou souhaitable. Pendant la guerre froide, les états membres de l'OTAN et ceux du pacte de Varsovie se rivalisaient pour chercher des moyens plus efficaces de se détruire. Aujourd'hui les pays du Moyen-Orient font de même.

L'abolition des corvées

Passons au troisième argument. Il existe des modes de travail tellement désagréables que leur abolition est une vraie bienfaisance pour la société. Jusqu'au milieu du siècle dernier, les charbonnages avaient besoin d'une petite armée d'hommes au front de taille, pour extraire la houille à l'aide des pioches et des pelles. C'était un travail ardu, périlleux et malsain, aujourd'hui presque entièrement mécanisé.

De même façon, on peut se réjouir que désormais la plupart du travail horriblement fastidieux des chaînes d'assemblée se fait par des robots.

Mais aucun bienfait pareil ne se dégage de l'automate odieux qui remplace la standardiste; cette voix plate qui lance sa séquence interminable de commandes de taper des numéros, les toutes accompagnées d'une musique répétitive et irritante. Voici une espèce de productivité que nous ferions mieux d'abolir. De même pour l'automatisation des guichets banquiers ou ferroviaires.

Plus souvent que de supprimer des tâches que personne ne veut remplir, aujourd'hui la poursuite de la productivité remplace le service personnalisé par le mécanisme, en détruisant des emplois désirés, tout en faisant la vie des clients moins agréable. Où en est le bienfait?

La démographie

Quatrièmement, nous avons l'argument démographique. Dans la plupart des pays européens, la population dans les âges normaux de travail est en baisse, relativement à la population entière. C'est la conséquence des bas taux de naissance et des hausses de longévité.

En France, la part [de la population entière] des personnes âgées de plus de 60 ans sera multipliée par environ 1,5, et la proportion des plus de 70 ans par 2, au cours du prochain demi-siècle (1). On raisonne donc qu'il faudra faire marcher l'économie avec moins d'effectifs.

Cependant, au fil du siècle révolu, la hausse de la longévité a côtoyé un recul net de l'âge de la retraite. Dans les années 1900, il était courant de travailler jusqu'à l'âge de 70, si l'on y parvenait; tel était l'âge de la retraite bismarckienne en vigueur en Alsace et Lorraine. Aujourd'hui, moins de 20% des sexagénaires sont actifs au sens économique (2). En 1900, l'espérance française de vie à l'âge de 60 était de 13 ans pour les hommes et de 14 ans pour les femmes (3); les espérances respectives actuelles sont de 21 et 26 ans (4).

Le marché actuel de travail, qui interdit quasiment les quinquagénaires de trouver un emploi, a poussé aux extrêmes la tendance vers la retraite plus précoce. Ces extrêmes sont désormais pervers et financièrement inabordables. Plutôt que de nous obséder de la productivité, nous ferions mieux de nous débarrasser se cet âgeisme absurde.

Le lien productivité - cours boursier

Voici l'argument, pour les décideurs peut-être le plus puissant, dont on préfère ne pas parler. La société cotée qui sabre dans ses effectifs voit souvent ses actions en hausse, par anticipation de meilleurs bénéfices. En effet, la hausse des bénéfices pourra bien être éphémère, car les concurrents ne tarderont pas de suivre l'exemple. Pourtant, l'espérance à court terme pèse dans le marché. Un argument assez intéressant pour les cadres détenteurs d'actions ou d'options. Mais pas pour l'économie en général ou pour la majorité à la recherche d'un emploi stable.

Un non-sens à la mode?

Les hausses de la productivité sont souvent trompeuses. Elles devraient préserver la qualité du produit en réduisant le travail humain nécessaire pour sa production. Telle est l'utilisation des robots sur les chaînes d'assemblée; leur travail, exempt de l'erreur humaine, peut même surpasser en qualité celui des anciens travailleurs. Mais trop souvent, l'automatisation conduit à la détérioration de la qualité. Nous préférons le pain artisanal au pain industriel. Trop d'entre nous se trouvent obligés, grâce à l'obsession de la productivité, de choisir l'industriel.

Nous avons examiné cinq arguments clés pour la poursuite de la productivité du travail; aucun d'entre eux n'est plus vraiment persuasif pour les pays riches. Pourtant, il existe des productivités autres que celle du travail. La hausse de la productivité de l'énergie pourrait réduire notre dépendance maudite des hydrocarbures. Si le bureau sans papier reste hors de notre portée, nous pourrions toujours améliorer la productivité du papier. On pourrait même ressusciter l'habitude désuète de créer des appareillages à longue vie, qui ne nécessiteraient pas le remplacement fréquent, possédant ainsi, dans un certain sens, des productivités meilleures.

Mais quant à la productivité du travail, ce saint-graal des économistes, les pays développés devraient pousser ce fétiche vers la retraite.

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Références

(1) Livre Blanc sur les Retraites, La Documentation Française 1991, préface

(2) Activité Professionnelle et Vieillissement, INSEE 2001, pp 16 et 17

(3) 24e rapport sur la situation démographique de la France, Ministères de l'intégration et de la solidarité, 1995, p 61

(4) Annuaire statistique de la France, INSEE 2005