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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 40 - avril 2009
La productivité subprime
ANGUS SIBLEY
Au lieu d'être une industrie rauque, sauvagement entrepreneuriale et aggressive, la banque devra se transformer en affaire terne, solide et conservatrice.
Matthew Lynn, Bloomberg Company News (au sujet de la Royal Bank of Scotland), 15 octobre 2008L'application de la productivité façon industrielle aux services financiers nous a valu des ennuis terribles.
Travailler moins pour fabriquer plus
La productivité est une mesure de l'efficacité d'un organisme, de combien il peut produire à partir du travail de ses effectifs. Depuis la fin du moyen-âge, l'industrie, le commerce et l'agriculture n'ont cessé s'agrandir leur productivité, en trouvant les moyens de produire plus avec moins d'effort humain.
A l'Angleterre au 19e siècle, un cinqième de la population ouvrière travaillait dans l'agriculture, aujour'dhui moins d'un cinquantième; pourtant, la production actuelle est plus grande.
Dans la manufacture, les robots de la chaîne ont permis des gains énormes de productivité. Aux années 70, le constructeur anglais d'automobiles British Leyland, tristement célèbre pour son inefficacité chronique, ne produisait qu'environ six voitures par employé par an. Aujourd'hui, les constructeurs de pointe en produisent plus que soixante (1). On peut se réjouir de ce progrès, grâce auquel le travail ineffablement fastidieux de la chaîne se fait presque tout, et généralement mieux, par des robots.
Les ingénieurs utilisent désormais des machines-outils qui accomplissent automatiquement un grand éventail d'opérations séquentielles de taille et de forage. A partir des blocs de métal ils créent ainsi des ouvrages complexes tels des blocs-cylindres, des boîtes de vitesses, des corps de vannes...et ils font tout cela de façon continue pendant des heures sans intervention humaine.
Dans les aciéries, encore une métamorphose remarquable. Là, des billettes d'acier se transforment en ronds, tôles, poutres, rails, etc. par le processus de laminage. Cela veut dire que l'acier chaud passe entre des paires successives de cylindres; chaque paire (dite laminoir) ressemble à une lourde version industrielle de l'essoreuse traditionnelle de lavandière.
Des tableaux vivants représentent les aciéries d'antan, où des équipes d'hommes musclés, munis de pinces gigantesques, manoeuvrent des plaques d'acier chauffés à blanc, les poussant au va-et-vient d'un laminoir à un autre jusqu'à ce que l'acier soit formé au profil requis. De telles scènes héroiques appartiennnent à l'histoire. L'usine moderne de laminage, où l'acier passe de façon continue par une longue série de paires de cylindres - un train de laminoirs - est totalement automatisée. Ainsi s'est prononcé sir Ian McGregor (2), président de la British Steel Corporation dans les années 1980: on devrait pouvoir tirer au fusil de chasse le long de l'atelier sans frapper personne.
La productivité bancaire également?
Peut-on appliquer cette espèce de productivité aux services financiers? On pense d'habitude: oui, bien sûr! Ou bien, pour vrai dire, on veut croire que c'est possible. Car dans la finance, comme ailleurs, l'automatisation offre la possibilité de sabrer les coûts. Or quand les affaires sont très concurrentielles, comme le veulent la plupart des économistes, le besoin de réduire les coûts est omniprésent et contraignant.
Considérons les prêts bancaires. Auparavent, l'octroi à un particulier d'un prêt important, telle une hypothèque, était un processus laborieux, pour de bonnes raisons. Quand un client de la banque cherchait un prêt hypothécaire, il était de rigueur d'examiner diligemment l'histoire et les circonstances de ce client, afin de s'assurer de sa capacité et de sa volonté de remplir ses engagements de remboursement. Dans l'hebdo américain Business Week, Dean Foust et Aaron Pressman décrivent (3) cette routine traditionnelle: les banques prenaient beaucoup de soin d'examiner les emprunteurs éventuels, en vérifiant les fiches de paie et les déclarations fiscales, en interrogeant les employeurs, en scrutant les relevés de compte des investissements, etc, etc...
Plus récemment, pour autant, cette tâche lourde a été en grande partie automatisée à l'aide de l'analyse par ordinateur des données fournies dans les demandes de prêt, et aussi par l'usage des scores de crédit. Dans une publication récente du FMI, John Kiff et Paul Mills ont noté (4) que l'automatisation des processus d'approbation des prêts a rendu plus efficace l'octroi des prêts...en permettant des économies éstimées à jusqu'a 3% de la valeur d'un prêt; ils citent des études des spécialistes qui chiffrent ces économies à $916 par prêt en moyen.
On trouve chez le dictionnaire en ligne d'affaires Investopedia l'explication suivante (5): les systèmes automatiques peuvent fournir des approbations ou refus presqu'instantanés des demandes de prêts; de tels systèmes peuvent donc épargner du temps considérable, étant donné que la procédure traditionnelle peut prendre soixante jours à remplir. De plus, on considère les systèmes automatiques comme plus équitables puisque, se basant sur des algorithmes, ils éliminent les préjugés humains.
Le raccourci du 'score de crédit'
Le score de crédit est un chiffre qui est censé mesurer la solvabilité d'un emprunteur. Aux Etats-Unis, ces scores sont devenus très importants pour déterminer l'accès d'un individu au crédit, soit pour régler ses comptes journaliers par carte de crédit, soit pour emprunter plus largement pour l'achat d'une voiture ou d'une maison. Le score favori est le FICO, ainsi nommé d'après la Fair Isaac Corporation, entreprise américaine fondée en 1956 par l'ingénieur Bill Fair avec le mathématicien Earl Isaac.
Le score se calcule à travers l'analyse de l'historique des crédits octroyés à une personne. Chaque fois que l'on emprunte, le prêteur renvoit les détails de la transaction vers un ou plusieurs des bureaux de crédit tels Experian ou Equifax, qui maintiennent des archives des prêts aux particuliers. Ainsi ces agences possèdent des informations détaillées sur les emprunteurs, soit les montants et la fréquence de leurs emprunts et l'exactitude de leurs remboursements.
Les banques et autres prêteurs peuvent accéder à toutes ces données, qui sont pourtant volumineuses et complexes. L'idée géniale de messieurs Fair et Iaac fut de ramasser ces données et les analyser sur leurs propres ordinateurs, réalisant ainsi un score pour presque chaque Américain. Leur système s'est étendu vers bien des autres pays. Le score est désormais très largement utilisé par les prêteurs comme indice raccourci de la solvabilité de quiconque veut emprunter.
Le score de crédit n'est pas du tout suffisant pour décider si oui ou non on peut verser un prêt à un particulier pour l'achat d'une maison. Car le score se base sur des données qui relèvent des emprunts antérieurs; elles ne disent rien sur le revenu ou autres circonstances actuels du demandeur d'hypothèque. Il existe d'ailleurs maints trucs malins pour 'améliorer' un score, afin qu'il paraisse meilleur que ne justifie les faits réels.
Prêteurs négligents
Ainsi, des recherches plus approfondies sont nécessaires avant d'octroyer un prêt hypothécaire. Pourtant, pendant le boom immobilier récent, bien des prêteurs américains sont devenus extraordinairement négligents. Le juriste immobilier Michael Frachioni a écrit (6) qu'au cours d'une vérification d'une grande institution prêteuse en 2003, il a trouvé que dans plus qu'un quart des nouveaux dossiers, la documentation requise fut défectueuse ou même inexistante.
Avec la hausse continuelle des valeurs immobilières, on s'est laissé penser que les hypothèques devraient toujours rester bien fondées, puisque la valeur de leur nantissement ne cesserait d'accroître. On l'a estimé superflu de s'occuper des détails telle la capacité d'un emprunteur de rembourser son emprunt. Si par malchance il s'en montrerait incapable, la banque pourrait toujours exproprier la maison et la vendre à profit.
Katalina Bianco, de l'éditeur CCH (7), décrit des prêts 'sur revenu déclaré', où l'emprunteur, acheteur d'une maison, n'est pas obligé de fournir des documents pour vérifier son revenu tel qu'il l'a déclaré dans sa demande de prêt. Elle continue: en 2007, 40% des prêts subprimes ont été consentis par moyen d'approbation automatisée. Cela ne nécessite qu'un minimum de documentation et entraîne des décisions beaucoup rapides, parfois sous 30 secondes, à comparer avec une semaine avec la procédure classique. Un gérant de Countrywide Home Loans (8) a d'ailleurs observé en 2004 que 'antérieurement, était obligatoire pour chaque hypothèque un fichier standard contenant une documentation complète'. Bien des experts croient que la réglementation relâchée et la volonté de s'appuyer sur des raccourcis ont entraîné l'approbation des acheteurs que l'on n'aurait su approuver sous un régime moins automatisé.
L'automation poussée trop loin?
Est-il vraiment réaliste d'automatiser, et beaucoup accélérer, la 'production' des hypothèques, comme si elles étaient des voitures ou des lave-vaisselle? Une hypothèque n'est pas un produit matériel; c'est un contrat entre une banque et un emprunteur individu humain. Elle est ainsi assujettie aux caprices de la nature humaine et aux vicissitudes des circonstances humaines. Monter de tels contrats sans considération soigneuse, c'est se chercher des ennuis. Avec la vieille méthode lente, les prêteurs et les emprunteurs avaient le temps de se demander si leurs transactions projetées étaient vraiment souhaitables. L'allure frénétique de l'âge électronique conduit à trop d'erreurs. Quand celles-ci relèvent de l'achat du logement, leurs conséquences peuvent être tragiques pour les gens concernés. Quand de telles erreurs se chiffrent en millions, leurs conséquences peuvent se montrer désastreuses pour l'économie mondiale.
Il y a un autre problème. Chez la banque, la 'productivité accrue' est un euphémisme pour l'évanouissement de bien des bons emplois stables qu'offraient jadis les banques. Peu importe cela, disent les économistes libéraux. Avec les services bancaires à meilleur marché, les clients des banques auront plus d'argent à dépenser pour autre chose; ils créeront ainsi plus d'emplois dans des autres secteurs. Aujourd'hui, toute cette tartuferie paraît caduque. On ferait bien de retourner aux pratiques bancaires saines, soigneuses, basses en productivité, fortes en qualité. A l'emploi de vrais banquiers dans les agences, au lieu d'une poignée des techniciens dans des lointains centres de processus, sans contact avec les clients avec leurs besoins et circonstances particuliers.
Cela serait bien sûr plus coûteux, moins 'efficace', moins rapide que nos pratiques actuelles haute-technologie. Mais nous avons expérimenté à fond la banque moderne, rapide, bon marché et dépersonnalisée. En apprécions-nous les résultats?
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Références
1 Toyota et Chrysler se trouvent en tête des six plus grands constructeurs automobiles nord-américains pour leur productivité totale...chacun prend 30,17 heures travaillées pour construire un véhicule...Rapport Reuters 5 juin 2008,
voir http://www.reuters.com/article/pressRelease/idUS150987+05-Jun-2008+PRN20080605Avec une semaine de 40 heures et 48 semaines travaillées par an, il s'ensuit que 30 heures travaillées par véhicule = 64 véhicles par employé par an.
2 Sir Ian McGregor (né en 1912) assuma la présidence de la British Steel Corporation en 1980 et y acheva une restructuration massive de l'affaire. On disait de lui que McGregor n'ira jamais aux enfers; le diable ne le laissera pas entrer, de peur qu'il ne ferme la moitié des fourneaux.
3 Voir Credit Scores: Not-so-Magic Numbers dans Business Week, 7 février 2008
4 John Kiff et Paul Mills, Money for Nothing, IMF working paper 07188 (July 2007), p 3: voir http://www.imf.org/external/pubs/ft/wp/2007/wp07188.pdf
5 Voir Michael I. Frachioni, Without a net dans The RMA Journal (The Risk Management Association, Pittsburgh, Pennsylvania), juin 2004
7 Voir http://www.bestcase.com/grafix/pdf/Subprime_08.pdf, pages 7 et 8. CCH, qui fait partie du groupe Wolters Kluger, est un éditeur américain important, spécialisé dans le droit fiscal et commercial.
8 Countrywide, banque hypothécaire majeure établie en Californie, est tombé dans la pagaille par suite à ses activités de prêt subprime. Elle a été acquise par la Bank of America en juillet 2008.