Articles mensuels
(français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 47 - novembre 2009
Profit: maximal ou adéquat?
ANGUS SIBLEY
L'obsession des profits maximaux est nocive
C'est quoi la rentabilité adéquate?
Toutes les entreprises doivent gagner des
profits, sinon elles se trouvent en condition malsaine et risquent de
disparaître. Mais il y a une question importante: faut-il cibler un niveau adéquat de profit, ou doit-on toujours
étendre les mains vers les étoiles en cherchant le maximum possible du profit?
Comment définir un niveau adéquat de profit pour une entreprise
donnée? C’est forcément un concept plutôt flou; voilà, pour maints
théoriciens, une raison de ne pas l’aimer. On pourrait dire que c’est le niveau qui permet
d’attribuer aux actionnaires un rendement raisonnable (compte tenu des risques)
sur leur investissement, après avoir investi suffisamment dans la recherche, le
développement, le renouvellement, l'embauche, pour que l’entreprise puisse au moins se
maintenir à sa taille actuelle.
Ainsi écrivit, il y a un demi-siècle, le
grand sage de la gestion Peter Drucker4:
Le
profit servit à trois buts: [primo] il est la mesure de l’efficacité et du bien-fondé des efforts d’une
entreprise; il est aussi la preuve ultime de sa performance.
[Secundo] il est le « prime de risque » qui couvre les coûts de
continuer en activité: le remplacement, l’obsolescence, les risques marchands
et les incertitudes…il incombe à une entreprise de faire provision adéquate
pour ces « coûts de rester en activité » en gagnant un profit adéquat
– ce que trop d’entreprises ne font pas.
Finalement,
le profit assure la provision future de capital pour l’innovation et pour
l’expansion, ou par la rétention des profits, ou en attirant le capital des
investisseurs externes.
Et Drucker continue: Ces trois fonctions du profit n’ont rien à voir avec la « maximalisation du
profit » chère aux économistes. Tous les trois sont en effet des
conceptions « minima » : le minimum de profit nécessaire à la survie
et la prospérité de l’entreprise. Un objectif de rentabilité mesure donc non le
profit le plus grand que l’entreprise peut produire, mais le moindre qu’il doit
produire.
Adrian Wood, économiste de Cambridge
(Angleterre), nous offre5 une
description pareille qui met plus d’emphase sur la croissance de l’entreprise:
L’objectif
primordiale d’une entreprise typique dans une économie capitaliste est
d’accroître ses ventes. Cela entraîne l’expansion de sa capacité productive, ce
qui exige l’investissement en capitaux fixes et en stocks…en pratique, le
profit retenu est nécessairement la source majeure de finance pour
l’investissement. Le principe central de cette théorie est donc que le quantum
de profit ciblé par une entreprise est déterminé par le quantum
d’investissement qu’il planifie.
Le profit et la croissance
Ainsi, le niveau adéquat de profitabilité
d’une entreprise est basé sur ses nécessités pour survivre, mais dépend aussi de
sa volonté de croître. On reconnaît volontiers que la petite entreprise
débutante veut sûrement devenir plus grande. Par contre, avec les entreprises
qui ont déjà acquis une taille formidable, on peut bien demander si ou non
elles devraient continuer de grossir. Est-il bon que McDo et Wal-Mart
poursuivent encore leur expansion? Ne sont-ils pas déjà trop dominants? Qui
approuve aujourd’hui la croissance acharnée de la Royal Bank of Scotland sous
la direction de ce monstre d’ambition qu’est Fred Goodwin? Pourquoi encourager,
ou même tolérer, la mégalomanie?
Un argument contre le cible de la
profitabilité maximale est la suivante: en grandissant, une entreprise peut
généralement élargir ses marges bénéficiaires, puisque avec une plus grande
taille elle acquiert des plus grandes parts de ses marchés, et par conséquence
plus d’influence sur les prix.
On est ainsi dans un engrenage auto-renforçant:
plus l’entreprise croît, plus elle a la possibilité de croître plus encore. Cela conduit naturellement au surgrandissement,
jusqu’au gigantisme avec tous ses problèmes, comme on les observe dans certains
cas bien connus. Mieux aurait valu, n’est-ce pas, un Hank Greenberg6 moins
hyper-rentable! En réalité, plus une entreprise est grande, moins a-t-elle
besoin de croître encore plus, moins donc a-t-elle besoin de rentabilité surélevée.
La dictature des grands actionnaires
Les dégâts de la cupidité
Quels sont les dégâts de la recherche des
profits maximaux? En considérons six.
Primo, la
méprise de la main d’œuvre. Autrefois on croyait, aujourd’hui on le dit
parfois pour des raisons publicitaires, que l’atout principal d’une entreprise réussie fût sa
bonne équipe. Mais les friands du profit maximal nous ont convaincu que les
effectifs ne sont qu’un coût qu’il faut réduire au minimum. Ainsi, au lieu de
créer et préserver de bonnes équipes, trop d’entreprises ont recours aux
licenciements fréquents, à l'emploi temporaire, à la sous-traitance, à la
délocalisation… Ce problème ne se limite pas à ceux qui se trouvent au chômage.
Ceux qui restent au boulot sont souvent surmenés, surstressés, démoralisés. Et
l’entreprise elle-même pâtit de la dégradation de la qualité de son équipe.
Secundo, la négligence de l’investissement à long terme. Le culte du
bénéfice immédiat par action nuit au développement pour l’avenir de l’entreprise. Vous ripostez que, si
une entreprise maximalise ses bénéfices, il y a alors beaucoup d’argent disponible
pour le développement? En théorie, vous avez raison. Mais on a pris l’habitude
d’utiliser les profits de l’entreprise pour gâter ses chefs et pour racheter en
partie ses actions. Cela réduit la quantité des actions sur le marché. Avec
moins d’actions, il y a forcément plus de profit par action; c’est là le rêve
des investisseurs avides.
Tertio, la prise excessive de risque que nous avons vu récemment chez les
banques. On prend de gros risques avec l’espoir de gagner gros. Cela peut
marcher…ou échouer désastreusement.
Quinto, l’entreprise trop friande de sa rentabilité négligera presque certainement le bien commun. Elle ne dépensera rien pour réduire ses émissions de dioxide de carbone, pour récycler ses déchets, pour employer des personnes handicapées, pour faire du bienfait à sa communauté voisine, à moins qu’elle n’y soit contrainte par la loi. Mais la conséquence d’une telle conduite des entreprises est que la loi doit devenir plus contraignante; c’est le contraire de ce que désirent les libéraux!
Sexto: le piètre service aux clients. Tandis que j'écris est essai, ma femme est aux prises avec le département "service clientèle" d'une entreprise de TV-cable, qui la fait déjà attendre à la téléphone depuis vingt minutes. Et ça, ce n'est pas un problème rare!
La recherche des remèdes
Comment décourager, sinon interdire, la
poursuite effrénée et exagérée des profits? Légiférer des limites pour la
rentabilité des entreprises serait totalement impraticable. La meilleure
solution serait un changement radical du sentiment ambiant, une répudiation
générale de l’attitude de Gekko, soit la cupidité
est bonne. On ne peut légiférer cela non plus, mais on peut l’encourager.
Quant au gouvernement, son moyen le plus
simple de décourager la poursuite des profits excessifs serait de faire en
sorte que cette poursuite ne valût plus la peine. Vous pouvez réaliser, à titre personnel, des profits gigantesques si vous voulez, mais nous allons les imposer
tellement que vous n’en engrangerez que peu. Essayons une taxe lourde
générale sur les gains de capital réalisés à court terme, accompagnée d’un
impôt sévère sur les très grands revenus personnels.
1 Elaine Sternberg, ancienne banquière d'investissement, est chercheuse à l'université de Leeds (Angleterre) et associée de l'Institute of Economic Affairs, centre ultralibéral d'études à Londres.
2 John R Lucas est philosophe, associé de Merton College, Oxford; Michael R Griffiths est associé chez Towers Perrin Tillinghast (cabinet de conseil pour entreprises). Leur livre Ethical Economics est disponible gratuitement (en version préliminaire) sur http://users.ox.ac.uk/~jrlucas/ethecon/
4 Peter Drucker, The Practice of Management (Harper & Bros., New York, 1954), chap. 7
5 Adrian Wood, A Theory of Profit (Cambridge University Press, 1975; réimprimé par Augustus M Kelley, Fairfield, New Jersey, 1993), introduction
6 Maurice (Hank) Greenberg fut président du AIG (American International Group), assureur dominant américain, de 1967 à 2008. Il a poursuivi une politique d'expansion acharnée de par le monde. La quasi-faillite du groupe en 2008 risquait de gravement endommager le système mondial financier, et a entraîné donc une rescousse très coûteuse.