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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 47 - novembre 2009

Profit: maximal ou adéquat?

ANGUS SIBLEY

L'objectif  déterminant d'une entreprise est de maximaliser sa valeur pour ses propriétaitres sur le long terme.
Elaine Sternberg1, Just Business: Business Ethics in Action (Little, Brown & Co., London, 1994), page 32 
A l’encontre d’une croyance répandue, les gérants [d’une entreprise] n’ont pas comme obligation seule ou primordiale de maximaliser la valeur pour les propriétaires sur le long terme.
Michael R Griffiths et J R Lucas2, Ethical Economics (Macmillan, 1997), chap. 5 
Nous avons affaire au meilleur type d'actionnaire qui soit, puisqu'il ne demande pas la rentabilité maximale. 
Christian Béchon, PDG du LFB3 (laboratoire français du fractionnement et des biotechnologies); voir Le Monde du 2 novembre 2009 

L'obsession des profits maximaux est nocive

C'est quoi la rentabilité adéquate?

Toutes les entreprises doivent gagner des profits, sinon elles se trouvent en condition malsaine et risquent de disparaître. Mais il y a une question importante: faut-il cibler un niveau adéquat de profit, ou doit-on toujours étendre les mains vers les étoiles en cherchant le maximum possible du profit?

Comment définir un niveau adéquat de profit pour une entreprise donnée? C’est forcément un concept plutôt flou; voilà, pour maints théoriciens, une raison de ne pas l’aimer. On pourrait dire que c’est le niveau qui permet d’attribuer aux actionnaires un rendement raisonnable (compte tenu des risques) sur leur investissement, après avoir investi suffisamment dans la recherche, le développement, le renouvellement, l'embauche, pour que l’entreprise puisse au moins se maintenir à sa taille actuelle.

Ainsi écrivit, il y a un demi-siècle, le grand sage de la gestion Peter Drucker4:

Le profit servit à trois buts: [primo] il est la mesure de l’efficacité et du bien-fondé des efforts d’une entreprise; il est aussi la preuve ultime de sa performance.

[Secundo] il est le « prime de risque » qui couvre les coûts de continuer en activité: le remplacement, l’obsolescence, les risques marchands et les incertitudes…il incombe à une entreprise de faire provision adéquate pour ces « coûts de rester en activité » en gagnant un profit adéquat – ce que trop d’entreprises ne font pas.

Finalement, le profit assure la provision future de capital pour l’innovation et pour l’expansion, ou par la rétention des profits, ou en attirant le capital des investisseurs externes.

Et Drucker continue: Ces trois fonctions du profit n’ont rien à voir avec la « maximalisation du profit » chère aux économistes. Tous les trois sont en effet des conceptions « minima » : le minimum de profit nécessaire à la survie et la prospérité de l’entreprise. Un objectif de rentabilité mesure donc non le profit le plus grand que l’entreprise peut produire, mais le moindre qu’il doit produire.     

Adrian Wood, économiste de Cambridge (Angleterre), nous offre5 une description pareille qui met plus d’emphase sur la croissance de l’entreprise:

L’objectif primordiale d’une entreprise typique dans une économie capitaliste est d’accroître ses ventes. Cela entraîne l’expansion de sa capacité productive, ce qui exige l’investissement en capitaux fixes et en stocks…en pratique, le profit retenu est nécessairement la source majeure de finance pour l’investissement. Le principe central de cette théorie est donc que le quantum de profit ciblé par une entreprise est déterminé par le quantum d’investissement qu’il planifie.     

Le profit et la croissance

Ainsi, le niveau adéquat de profitabilité d’une entreprise est basé sur ses nécessités pour survivre, mais dépend aussi de sa volonté de croître. On reconnaît volontiers que la petite entreprise débutante veut sûrement devenir plus grande. Par contre, avec les entreprises qui ont déjà acquis une taille formidable, on peut bien demander si ou non elles devraient continuer de grossir. Est-il bon que McDo et Wal-Mart poursuivent encore leur expansion? Ne sont-ils pas déjà trop dominants? Qui approuve aujourd’hui la croissance acharnée de la Royal Bank of Scotland sous la direction de ce monstre d’ambition qu’est Fred Goodwin? Pourquoi encourager, ou même tolérer, la mégalomanie?    

Un argument contre le cible de la profitabilité maximale est la suivante: en grandissant, une entreprise peut généralement élargir ses marges bénéficiaires, puisque avec une plus grande taille elle acquiert des plus grandes parts de ses marchés, et par conséquence plus d’influence sur les prix.

On est ainsi dans un engrenage auto-renforçant: plus l’entreprise croît, plus elle a la possibilité de croître plus encore.  Cela conduit naturellement au surgrandissement, jusqu’au gigantisme avec tous ses problèmes, comme on les observe dans certains cas bien connus. Mieux aurait valu, n’est-ce pas, un Hank Greenberg6 moins hyper-rentable! En réalité, plus une entreprise est grande, moins a-t-elle besoin de croître encore plus, moins donc a-t-elle besoin de rentabilité surélevée.

La dictature des grands actionnaires 

Jusqu’ici nous avons considéré le profit adéquat qui convient aux besoins ou aux ambitions de l’entreprise elle-même. Pourtant, avec la croissance récente de la puissance des actionnaires institutionnels, on arrive à cibler des niveaux de profit qui ne sont pas dictés par les exigences de l’entreprise, mais plutôt par celles des actionnaires externes. Chez eux, il n’y a pas de niveau objectivement suffisant. Ils cherchent tout simplement le maximum possible.

Cela découle en bonne logique de la concurrence entre gérants de portefeuilles. Or cette concurrence existe depuis la fondation des premiers investment trusts au dix-neuvième siècle. Mais jadis elle était atténuée par le manque d’information. Les évaluations des portefeuilles se dressaient une ou deux fois par an et s’annonçaient quelques semaines après la date d’évaluation. Les trusts ne publiaient forcément pas des listes détaillées de leurs investissements. Autrement dit, la transparence n’était guère au rendez-vous. L’obsession de la performance à court terme, non plus. Sans la pléthore actuelle des données, impossible de la mesurer.

Aujourd’hui nous pouvons, pour ainsi dire, même trop facilement mesurer, et donc comparer, la performance des gérants de fonds. Non seulement au fil des années, mais au fil des trimestres, des mois… car il est courant de publier la valeur des portefeuilles presque tous les jours. D’où l’obsession des gérants de maximaliser leur performance; sinon, les clients vont partir vers un autre gérant plus performant; ce qui signifie, dans notre ère d’impatience, plus performant dans le quasi-immédiat.               

Or la performance d’un portefeuille est bonne si les actions dans le portefeuille sont en hausse. Donc les gérants des fonds, en grands actionnaires, poussent les entreprises à faire tout pour améliorer le prix de leurs actions. Autrement dit, pour grossir le bénéfice net par action, aussi vite que possible. Le profit immédiat doit être gonflé, non parce que cela est bon pour l’entreprise, mais parce que c’est cela qu’exigent les grands actionnaires. Et ceux-ci sont tirés vers cette exigence par la forte concurrence entre eux.

Les dégâts de la cupidité

Quels sont les dégâts de la recherche des profits maximaux? En considérons six.

Primo, la méprise de la main d’œuvre. Autrefois on croyait, aujourd’hui on le dit parfois pour des raisons publicitaires, que l’atout principal d’une entreprise réussie fût sa bonne équipe. Mais les friands du profit maximal nous ont convaincu que les effectifs ne sont qu’un coût qu’il faut réduire au minimum. Ainsi, au lieu de créer et préserver de bonnes équipes, trop d’entreprises ont recours aux licenciements fréquents, à l'emploi temporaire, à la sous-traitance, à la délocalisation… Ce problème ne se limite pas à ceux qui se trouvent au chômage. Ceux qui restent au boulot sont souvent surmenés, surstressés, démoralisés. Et l’entreprise elle-même pâtit de la dégradation de la qualité de son équipe.

Secundo, la négligence de l’investissement à long terme. Le culte du bénéfice immédiat par action nuit au développement pour l’avenir de l’entreprise. Vous ripostez que, si une entreprise maximalise ses bénéfices, il y a alors beaucoup d’argent disponible pour le développement? En théorie, vous avez raison. Mais on a pris l’habitude d’utiliser les profits de l’entreprise pour gâter ses chefs et pour racheter en partie ses actions. Cela réduit la quantité des actions sur le marché. Avec moins d’actions, il y a forcément plus de profit par action; c’est là le rêve des investisseurs avides.

Tertio, la prise excessive de risque que nous avons vu récemment chez les banques. On prend de gros risques avec l’espoir de gagner gros. Cela peut marcher…ou échouer désastreusement.

Quarto, comme nous avons noté ci-dessus, la recherche de la rentabilité maximale peut bien aboutir au  gigantisme.

Quinto, l’entreprise trop friande de sa rentabilité négligera presque certainement le bien commun. Elle ne dépensera rien pour réduire ses émissions de dioxide de carbone, pour récycler ses déchets, pour employer des personnes handicapées, pour faire du bienfait à sa communauté voisine, à moins qu’elle n’y soit contrainte par la loi. Mais la conséquence d’une telle conduite des entreprises est que la loi doit devenir plus contraignante; c’est le contraire de ce que désirent les libéraux!

Sexto: le piètre service aux clients. Tandis que j'écris est essai, ma femme est aux prises avec le département "service clientèle" d'une entreprise de TV-cable, qui la fait déjà attendre à la téléphone depuis vingt minutes. Et ça, ce n'est pas un problème rare!

La recherche des remèdes

Comment décourager, sinon interdire, la poursuite effrénée et exagérée des profits? Légiférer des limites pour la rentabilité des entreprises serait totalement impraticable. La meilleure solution serait un changement radical du sentiment ambiant, une répudiation générale de l’attitude de Gekko, soit la cupidité est bonne. On ne peut légiférer cela non plus, mais on peut l’encourager.

Quant au gouvernement, son moyen le plus simple de décourager la poursuite des profits excessifs serait de faire en sorte que cette poursuite ne valût plus la peine. Vous pouvez réaliser, à titre personnel, des profits gigantesques si vous voulez, mais nous allons les imposer tellement que vous n’en engrangerez que peu. Essayons une taxe lourde générale sur les gains de capital réalisés à court terme, accompagnée d’un impôt sévère sur les très grands revenus personnels.

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Références

1   Elaine Sternberg, ancienne banquière d'investissement, est chercheuse à l'université de Leeds (Angleterre) et associée de l'Institute of Economic Affairs, centre ultralibéral d'études à Londres.

2    John R Lucas est philosophe, associé de Merton College, Oxford; Michael R Griffiths est associé chez Towers Perrin Tillinghast (cabinet de conseil pour entreprises). Leur livre Ethical Economics est disponible gratuitement (en version préliminaire) sur http://users.ox.ac.uk/~jrlucas/ethecon/    

3   Le LFB est une entreprise publique française, 100% détenu par l'Etat.    

4   Peter Drucker, The Practice of Management (Harper & Bros., New York, 1954), chap. 7

5   Adrian Wood, A Theory of Profit (Cambridge University Press, 1975; réimprimé par Augustus M Kelley, Fairfield, New Jersey, 1993), introduction

6   Maurice (Hank) Greenberg fut président du AIG (American International Group), assureur dominant américain, de 1967 à 2008. Il a poursuivi une politique d'expansion acharnée de par le monde. La quasi-faillite du groupe en 2008 risquait de gravement endommager le système mondial financier, et a entraîné donc une rescousse très coûteuse.