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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 32 - août 2008

Rafraîchissement allemand

ANGUS SIBLEY

L'instinct égoïste d'acquisition de l'individu trouve son correctif nécessaire dans de vifs sentiments de voisinage et dans la claire vue que la prospérité de chaque membre de la commune dépend étroitement de la prospérité de tous, et que tous dépendent ensemblent de l'administration locale bonne ou mauvaise.
Gustav von Schmoller, Grundriss der allgemeinen Volkswirtschaftslehre [Principes d'économie générale] (Duncker & Humblot, Munich/Leipzig, 1900), livre II, sect. 112

Ceux qui vivent désormais dans l'ordre étendu profitent de ne pas se traiter les uns les autres comme des voisins, et en appliquant, dans leurs interactions, les règles de l'ordre étendu - tels la propriété distincte et le contrat - au lieu des règles de la solidarité et de l'altruisme.
Friedrich von Hayek, The Fatal Conceit (Routledge, London, 1988, réimpression 1992), page 13

Dans les démocraties qui passent pour les plus démocratiques s'est installé une situation contraire à l'intérêt commun, et la cause en est qu'on y définit mal la liberté…dans les démocraties de ce genre, chacun vit à sa guise et va " où le désir l'attire ", comme dit Euripède. Mais une telle attitude est mauvaise, car il ne faut pas croire que c'est un esclavage de vivre conformément à la constitution: c'est, au contraire, le salut.
Aristote, Politique 1310a (livre V, chap. 9), trad. Jean Aubonnet (Les belles lettres, Paris, 1973)

Au mauvais état, le seul alternatif qui vaille est le bon état. On imagine vainement que nous pourrions résoudre les problèmes de la mauvaise gouvernance en réduisant l'état aux minima. Nous ne pouvons éviter la lutte continuelle pour créer et maintenir l'état vertueux.

Un antidote à l'économie orthodoxe

L'économie orthodoxe est une affaire dure et rébarbative. Voir, par exemple la citation ci-dessus de Hayek, un de ses principaux gourous. Lui, tout comme Ludwig von Mises, dont il fut élève, a réprouvé vigoureusement tout effort étatique de réduire les inégalités béantes. Milton Friedman, autre idole du culte, a affirmé (1) que mieux vaut le maximum de la concurrence déloyale; pourtant, selon l'économiste anglais Richard Layard (2), on a fait de la concurrence une vertu, ce qui veut dire que les autres seraient une ménace plutôt qu'un soutien. L'écrivaine russo-américaine Ayn Rand, thuriféraire du capitalisme sauvage, nous a gentiment fait part (3) qu'il n'y a pas de "droit" à un salaire 'juste', ou à un prix 'juste', si personne ne veut pas la payer. Bien qu'elle est morte depuis 1982, ses livres sont toujours des succès de librairie aux Etats-Unis.

Las de tout cela? Essayer les économistes de l'école historiciste allemand du 19e siècle. Vous n'en avez jamais entendu? Ce n'est guère surprenant. Ils ont longtemps été considérés comme aussi démodés que l'est devenu récemment Marx; ils sont d'ailleurs beaucoup moins accessibles que Marx, car la plupart de leurs oeuvres sont épuisés, beaucoup ne sont pas disponibles en version française, et presque tous se trouvent seulement dans les bibliothèques de recherche pour savants. C'est pourtant la philosophie allemande de l'économie qui a construit la robuste industrie allemande, longtemps et toujours entre les plus réussies des industries européennes.

Feuilleter ces Prussiens oubliés, après un pléthore de Hayek ou de Mises (ces deux furent autrichiens), c'est rafraîchissant comme un Stein de Dortmunder ou de Löwenbräu pendant un après-midi chaud et humide. Ces économistes allemands furent dotés d'humanité et d'esprit pratique. Ils ne s'intéressaient que peu aux théories; ils ne voyaient pas l'économie comme rapprochée à l'astronomie, où les tracées des astres et des planètes se prévoient à l'aide des formules complexes mathématiques. Par contre, ils considéraient l'économie comme plus proche de la psychologie, étant donné qu'elle traite du comportement humain. En effet ils ont amorcé une réaction volontaire contre l'économie mécaniste de l'école 'classique' (d' Adam Smith), qui forme la base de l'orthodoxie moderne.

Une idéologie arrogante

Longtemps les économistes occidentaux ont cultivé la mauvaise habitude d'établir des théories mathématiques pour décrire le comportement de l'économie, et puis d'insister avec arrogance que leurs théories sont d'application universelle, donc valide pour tous temps et en tous lieux. Voilà leur excuse pour aller partout dans le monde enseigner à n'importe quel peuple, depuis les Russes jusqu'aux Africains ou aux Latino-américains, comment diriger correctement leur économie. Les Allemands ont suivi une autre route. Ils ont pris l'habitude d'étudier l'histoire de divers pays pour apprendre comment leurs économies se sont réellement comportées. C'est pourquoi on les appelle les historicistes; ils ont préféré les faits historiques aux théories pseudo-scientifiques.

L'économie orthodoxe ne nous incite pas de nous comporter comme de bons voisins; au contraire, comme vous aurez observé dans la citation d'en-tête de Hayek, elle fait même parfois exactement le contraire. Elle nous incite de passer notre vie à essayer de devancer les autres. Elle est individualiste à l'obsession; elle insiste que l'économie réussie n'est à notre portée que si chacun s'efforce, indépendamment, avec ténacité et sans regard pour le bien commun, de s'enrichir autant que possible; que si chacun nie toute dépendance de la bonne volonté d'autrui, ainsi que toute obligation correspondante de montrer de la bonne volonté envers les autres. La devise priviligiée est ne dépendre que de soi-même; comme si l'indépendance absolue fût même possible, encore moins à désirer par une personne normale et raisonnable.

L'alternatif allemand

Les économistes allemands étaient des côtés des travailleurs, à la différence des économistes classiques, pour lequels la main d'oeuvre ne fut qu'un coût de production, à ne payer qu'au taux minimum nécessaire pour la maintenir en vie. Gustav von Schmoller (1838 - 1917) fut le chef de file de l'école historiciste. En 1872, lui et son collègue Adolph Wagner (4) ont fondé une association des économistes, le Verein für Sozialpolitik, qui fournit des conseils au gouvernement de Bismarck. Ecoutons un économiste espagnol d'aujourd'hui, José Tomás Raga Gil, de l'université San Pablo à Madrid (5): Dès son inauguration, le Verein a consacré une attention particulière au travail dans son contexte social. Les taux salariaux et leur amélioration, la formation des employés (investissement en capital humain), les heures de travail, la sécurité sociale, les services sociaux etc. furent les sujets où le Verein promu par ces deux économistes fut le plus actif.

Ils s'intéressaient du bien-être du peuple; en même temps, en hommes pratiques qui détestaient également les extrêmes du marxisme et du libéralisme, ils tenaient à parer la ménace du communisme, très répandue à l'époque. Ils étaient très conscients du besoin de diriger l'économie de manière à ce que les classes ouvrières fussent contentes, et donc peu disposées à intégrer des mouvances révolutionnaires. Ainsi ils favorisaient un secteur public fort, capable de délivrer de bons services, mais en équilibre avec le secteur privé.

La doctrine de Gustav von Schmoller

Etant donné que le professeur Schmoller, responsable de l'enseignement de l'économie et de l'attribution des postes académiques à Berlin entre 1882 et 1913, fut le personnage dominant de l'école historiciste et un conseiller influent auprès du gouvernement, il convient d'examiner ce qu'il a écrit sur quelques thèmes clés.

Pour lui, la théorie classique fut bien trop simpliste (6): c'était une croyance enfantine que de prétendre trouver dans les théories de Quesnay (7), de Turgot, de Smith, de Ricardo et de J S Mill quelque chose de plus que le premier essai provisoire d'une science systématique.

Il rejet (8) la conception même des principes économiques immuables et d'application universelle. De loi suprême unique de l'action des forces économiques, il n'y en a pas et il ne peut y en avoir. Et accuse en termes tranchants (9) l'école classique d'un méfait facilement reconnaissable dans l'actualité de nos jours: plus la théorie creuse s'éloignait de l'observation et des besoins de la vie pratique…moins était grande la valeur des productions de l'école [classique]. Elle finissait, comme une arme de classe, livrée par Mammon lui-même aux mains des capitalistes, comme un joujou savant des savants en chambre, ignorants du monde.

Il reconnaît (comme le faisait Marx, dont cependant il détestait en général la doctrine) la valeur du travail non seulement comme facteur de production, mais aussi comme nécessaire au bien-être humain (10): dans le travail a ses racines toute force morale.

Il rejet la 'loi d'airain des salaires', formulée par Turgot aux paroles suivantes (11) et reprise plus tard par Ricardo: en tout genre de travail il doit arriver, et il arrive, que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui est nécessaire pour se trouver sa subsistance. Par contre, pour Schmoller (12), c'est un progrès que les classes basses elles-mêmes réclament de la viande, de bons vêtements, des logements agréables, leur part de la culture intellectuelle; c'est un progrès que toutes les classes veuillent à tout prix ne pas descendre de leur niveau de besoins et plutôt le relever.

Il fustige (13) la doctrine générale que l'égoïsme, l'intérêt d'acquisition…sont, à eux seuls, le fondement de l'économie politique. Au contraire, il avère (14) que l'instinct d'acquisition, réduit à lui-même, est mauvais, perturbateur même au point de vue économique.

Il est favorable à un grand rôle pour l'état et pour la commune. Il accepte (15) que les services communaux tels l'eau, le gaz, l'électricité, l'enlèvement des poubelles…peuvent sans trop grand inconvénient être laissés aux mains de l'industrie privée, mais à condition qu'ils soient étroitement contrôlés par la commune; sans cela, pour les détenteurs du monopole ce serait trop facilement des gains excessifs, et pour le public un service très mauvais.

L'éducation des jeunes, selon Schmoller, est avec justesse confiée à la commune, puisque sans cela seules les personnes les plus riches auraient pu se payer un maître. D'ailleurs, la commune est en mesure de pourvoir…mieux que tout autre… les cours d'adultes, les écoles d'agriculture, les écoles industrielles, les bibliothèques, les théâtres, les salles de concerts, les salles de gymnastique, les emplacements de jeu et les parcs. Peuvent bien, également, être pris en charge par les municipalités, ou par l'état, l'assistance des pauvres…la construction des hôpitaux, des orphelinats…l'assurance obligatoire contre la maladie…les établissements de crédit en faveur de la classe pauvre, les caisses d'épargne, les monts de piété, même parfois des banques et des maisons de prêts hypothécaires.

Schmoller voit d'ailleurs de bonnes raisons de nationaliser les chemins de fer, peut-être aussi les mines de charbon, les aciéries...La concurrence entre les chemins de fer représente un gaspillage du patrimoine national.

Néanmoins, il ne fut point un socialiste pur sang. On a déjà noté qu'il fustigeait le communisme, qu'il qualifia (16) de despotisme centralisé. En effet il prônait (15) une économie équilibrée: une chose est à souhaiter: c'est que l'économie publique n'absorbe l'économie privée, ni celle-ci celle-là. Il favorisait un système décentralisé, où bien des services seraient pourvus par les autorités locales plutôt que centrales.

Les réponses au communisme: Berlin contre Vienne

Vers la fin du 19e siècle, un spectre hantait l'Europe - le spectre du communisme comme Marx et Engels l'avaient exprimé (17) dans leur Manifeste de 1848. Les économistes autrichiens et allemands ont réagi à ce défi de manières directement opposées. Les Allemands, comme nous avons vu, ont proposé une économie mixte avec un secteur public fort et des interventions étatiques importantes, afin de mitiger les aspérités du capitalisme et de favoriser l'éducation et les conditions meilleures de vie pour les classes ouvrières. Leur philosophie a posé les fondements de 'l'économie sociale de marché' (die soziale Marktwirtschaft) de l'Allemagne moderne, un ensemble de stratégies largement imitées en Europe, particulièrement dans les pays du nord. Ils ont raisonné qu'en aidant les travailleurs à atteindre une meilleure vie, ils pourraient rompre le cercle vicieux décrit par Marx, où un prolérariat de plus en plus dénué et démoralisé explose enfin en révolution. L'histoire montre que grosso modo cette stratégie, malgré ses difficultés, a réussi.

Les Autrichiens, par contre, ont insisté (et leurs successeurs continuent d'insister jusqu'à nos jours) que tout intervention étatique risquerait d'amorcer une chute dans le totalitarisme. Pour éviter une telle chute, seule vaudrait une politique pure et dure de libre-échange, avec un rôle minimal pour l'état (ou bien, chez les anarchistes, pas de rôle du tout). Cet argument est pour autant logiquement pervers. Car c'est les conséquences néfastes des politiques libre-échangistes des premières décennnies du 19e siècle qui ont entraîné la réponse marxiste. Les néo-Autrichiens voudraient nous persuader que c'est l'état bénévole bismarckien qui a donné lieu au nazisme. Mais cet argument n'est guère convaincant. On a suivi des politiques pareilles dans les pays scandinaves, en France, même en Grande-Bretagne dans ces jours lointains avant-thatchériens. Allez-vous sérieusement prétendre que le Front National est la création de la Sécu?

Les néo-Autrichiens et autres libertaires prétendent que la seule remède contre le mauvais état serait l'état minimal, ou même nul. Pourtant, quoique puissent suggérer leurs théories, l'expérience pratique démontre que les états faibles se putrifient dans le conflit et dans l'injustice. En l'année même du Manifeste communiste, le père Lacordaire a expliqué (18), dans une phrase éloquente: entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit.

Au mauvais état, le seul alternatif qui vaille est le bon état. On imagine vainement que nous pourrions résoudre les problèmes de la mauvaise gouvernance en réduisant l'état aux minima. Nous ne pouvons éviter la lutte continuelle pour créer et maintenir l'état vertueux.

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Références

1 Milton Friedman, cité par Michael Ignatieff dans 20/20, British Broadcasting Corporation, Radio 4,
5 février 1997

2 Sir Richard Layard, professeur à la London School of Economics, cité par Catherine Mayer dans Time, 7 April 2008, page 40

3 Ayn Rand (1905 - 1982), Man's Rights dans The Virtue of Selfishness (1963)

4 Adolph Wagner (1835 - 1917), professeur d'économie politique à Berlin depuis 1870, fut un économiste notable de l'école historiciste. Il est connu pour la loi de Wagner, selon laquelle plus une société se développe, plus la dépense publique a tendance à s'accroître comme proportion du PIB. Ce qui paraît contredire le principe de Schmoller, que les secteurs publique et privé devrait être maintenus en équilibre.

5 J T Raga Gil, A New Shape for the Welfare State, Academie pontificale des sciences sociales, 8e séance plénière (avril 2002) (voir lien)

6 Gustav von Schmoller, Principes d'économie générale [Grundriss der allgemeinen Volkswirtschaftslehre], trans. G Platon (Giard et Brière, Paris, 1905), introduction, #41

7 François Quesnay (1694 - 1774), économiste du groupe dit les Physiocrates, fut un partisan précoce du liberté du commerce international et de l'intervention étatique minimale. Il considérait l'agriculture comme la source seule de la richesse nationale.

8 Schmoller, op. cit., #46

9 Schmoller, op. cit., #40

10 Schmoller, op. cit. #20

11 Anne-Robert-JacquesTurgot, Réflexions sur la Formation et la Distribution des Richesses (1769) para. 6

12 Schmoller, op. cit. #12

13 Schmoller, op. cit., #17

14 Schmoller, op. cit., #19

15 Schmoller, Principes, livre II, #112

16 Schmoller, op. cit., #

17 Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), avant-propos

18 Henri-Dominique Lacordaire OP (1802 - 1861), allocution lors de la 52e Conférence de Notre-Dame, Paris, 1848