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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 23 - novembre 2007

Vers la renationalisation?

ANGUS SIBLEY

D'où la réaction allemande: A quoi sert-il de privatiser nos entreprises pour qu'elles soient reprises par des entreprises publiques étrangères?
Elie Cohen, directeur de recherches au CNRS et professeur à Sciences Po (voir dossier L'essor des fonds souverains dans Le Monde Economie, 2 octobre 2007)

Grâce au libéralisme économique, les pays qui y croient se font acheter par ceux qui n'y croient pas.


Des géants engraissants dans le marché

Les hedge-funds auraient atteint un poids global formidable et inquiétant de plus de 2.000 milliards de dollars (1). Pourtant, une autre catégorie de fonds, peu connus au grand public, se révèle même plus importante. Ce sont les fonds souverains, c’est-à-dire les fonds établis par divers gouvernements dans le but d’investir sur les marchés financiers internationaux.

Ces gouvernements cherchent à investir une partie de leurs réserves de change, ou autres épargnes, en actions ou obligations, plutôt que simplement en liquidités. Puisque certains pays affichent des excédents commerciaux béants, leurs réserves sont grandes et en hausse continue. Les conserver en dépôts ou en bons de trésor à court terme, aux faibles taux d’intérêt, n’est guère une stratégie attrayante. Mieux vaut les placer en actions dont le rendement est plus intéressant…et qui offrent, en outre, la possibilité séduisante d’exercer quelque influence, voire contrôle, à l’égard des entreprises étrangères.

Déjà les actifs des fonds souverains se chiffreraient à plus de 2.800 milliards de dollars (2). Cela serait plus de 70% de la valeur totale des actions cotées sur la Bourse de Londres, ou presque 16% de celles cotées sur le New York Stock Exchange. De plus, la banque d'investissement américain Morgan Stanley livre dans un rapport récent (3) une prévision du développement des fonds souverains d’ici à 2015: ces fonds pourraient totaliser 12.000 milliards de dollars, soit 67% de la valeur courante desdites actions new-yorkaises.

Des colosses ombragés

Quels sont donc ces fonds au potentiel gigantesque? Or, pour le moment le plus grand est l’Abu Dhabi Investment Authority (ADIA), un fonds très peu transparent dont le montant n’est pas publié, mais s’estime chez Morgan Stanley à $875 milliards. C’est l’accumulation des excédents commerciaux des Emirats arabes unis depuis 1976. On chiffre la croissance annuelle de ce magot à 10%.

Le deuxième plus grand fonds souverain appartient lui aussi à un petit pays pétrolier, la Norvège. Le Statenspensjonsfond-Utland (fonds étatique global de retraite) fut établi en 1996 avec mission d’investir une partie des revenus courants pétroliers, afin d’avoir de quoi financer les futures dépenses publiques de retraite lors du déclin de ces revenus. Ce fonds, se chiffrant à $317 milliards, est désormais (4) en droit de s’investir jusqu’à 60% en actions internationales.

C’est le deuxième plus grand fonds de retraite du monde, loin derrière l’énorme fonds étatique de retraite japonais, qui s’élève à $1.394 milliards (5). Ce dernier s’est investi jusqu’à récemment en prêts au trésor nippon; il n'a pas donc été un 'fonds souverain' présent sur les marchés internationaux. Pourtant, il suit depuis 2001 une stratégie plus diversifiée (6); ses investissements en actions étrangères pourront en principe s’élever à 14% du total, soit $195 milliards.

Des autres pays, tels l’Arabie saoudite, le Kouweït et le Singapour, possèdent des fonds d’investissement étatiques importants.

Puis il y a le véritable géant, la Chine, dont la Corporation d’Investissement de la Chine (CIC) n’excède pas encore la bagatelle de $200 milliards, mais ce fonds a été constitué cette année même. Or l’excédent commercial (7) de la Chine fut de $177 milliards en 2006, et vient d'atteindre les $186 milliards sur les neuf mois janvier/septembre 2007. Donc la CIC pourra afficher une accumulation très rapide au fil des années à venir. En effet, selon Morgan Stanley, la CIC pourrait devancer ADIA dès 2009.

Les réserves de change de la Russie poursuivent leur hausse et excèdent déjà les $400 milliards. Il n'existe pas encore de fonds souverain russe de grande taille, mais on l'attend.

Une expansion inquiétante

De quoi justifier la prévision morganienne, soit $12.000 milliards de fonds étatiques en marche à l’horizon 2015. Nous sommes évidemment en présence d’un phénomène financier global de taille bientôt énorme. Les pays anglo-saxons et leurs imitateurs ont beau voulu renoncer au contrôle étatique des entreprises, en effet un tel contrôle pourra très bien renaître; mais cette fois un contrôle de nos entreprises par des états étrangers.

Déjà on en entend des inquiétudes. Mais sommes-nous vraiment en droit de nous en plaindre? Qui a créé les conditions qui favorisent ce développement? Or c’est nous-mêmes, les pays occidentaux et non seulement anglo-saxons. C’est nous qui avons épousé et mis en marche les théories libérales; ces doctrines qui exaltent la vertu du marché désentravé des capitaux et des valeurs mobilières, qui crient l’obsolescence des formes d’entreprise non ouvertes audit marché, telles les sociétés mutuelles ou situées dans le giron public. C’est nous aussi qui consommons plus que nous ne produisons, avec conséquence qu’à nos déficits commerciaux répondent les excédents des pays étrangers, qui alimentent leurs fonds souverains.

Les géants agissent autrement

On notera que plusieurs des pays cités ne sont pas du tout des convertis à la religion du marché libre et de l’état minimal.

La Chine, toujours théoriquement communiste, vit sous un gouvernement autoritaire qui, malgré les exigences de l’OMC (dont la Chine est membre depuis 2001) n’hésite guère à restreindre les importations quand bon il lui semble. Le ministère de commerce chinoise reste en droit de bloquer les achats étrangers des entreprises chinoises dans certaines industries, telles l’équipement capital. On observe en effet des tendances protectionnistes croissantes.

Au Japon, l’économie est toujours plus ou moins strictement réglementée et l’investissement étranger reste soumise aux contrôles gouvernementaux dans plusieurs secteurs. La tendance récente d’alléger les restreintes semble s’affaiblir. Par exemple, selon une étude (8) du parti régnant libéral-démocratique, étant donné la croissance récente des fusions et acquisitions, et l’émergence des acteurs nouveaux, on doit considérer le besoin de protéger ce qui doit être protégé afin de préserver l’intérêt national. Ou bien écoutons Eric Le Boucher du Monde (9): les firmes nipponnes ont compris qu'il était de leur intérêt de conserver au Japon toutes les fabrications stratégiques.

L’Arabie saoudite se trouve réprimandée par l’Heritage Foundation, ce think-tank américain qui classe tous les pays du monde selon leur libéralisme économique, puisque comme dans maints états pétroliers du Golfe, des dépenses publiques élevées sont soutenues par un grand secteur énergétique propriété de l’état…la monarchie commence à libéraliser l’investissement étranger, mais il y reste de gros obstacles.

Des autres pays tels le Kouweït, les Emirats arabes unis, le Singapour et la Norvège peuvent sembler davantage attachés aux principes libéraux. Pourtant l’existence même des fonds souverains attestent d’une certaine divergence de ces principes. Par exemple, la Norvège possède un grand fonds souverain parce que son système de retraite repose principalement sur un régime public de répartition, dont le gouvernement assure l’avenir en accumulant le produit de l’imposition des opérateurs pétroliers. Rien à voir avec les retraites privatisées et les impôts minimes voulus par les libéraux.

L'autodestruction du libéralisme

Grosso modo, on peut dire que grâce au libéralisme économique, les pays qui y croient se font acheter par ceux qui n’y croient pas. Autrement dit, cette philosophie est auto-destructrice. Ce qui est une très bonne nouvelle…pourvu que les pays cibles des fonds souverains s’éveillent à temps. Ou bien ils laisseront des parts significatives de leurs économies se nationaliser par des états étrangers; ou bien ils feront le nécessaire pour éviter ces achats. En restreignant la vente de leurs actifs, une politique qui ne marchera pas sans la recherche résolue d’un meilleur équilibre commercial. Dans les deux cas, le principe du marché débridé sera gravement enfreint; ainsi commencerons-nous à échapper au capitalisme sauvage.

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References

1Voir Hedgefund Intelligence, communiqué de presse, 29 mars 2007. Cette publication est filiale d'Euromoney, Londres.

2 Rapport de Morgan Stanley, cité dans Le Monde Economie, 2 octobre 2007

3 Morgan Stanley, rapport du 22 juin 2007

4 Voir notice du ministère norvégien de finance sur la stratégie d'investissement.

5 Voir www.pensionfundsonline.co.uk

6 Voir document Government Pension Investment Fund (juillet 2006), page 9

7 Voir rapport de l'Agence France Presse du 12 octobre 2007

8 Voir rapport Reuters du 29 juin 2007

9 Voir article La martingale japonaise, Le Monde 26 février 2006