Articles mensuels
(français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
Hors-série de mai 2010
Il faut restaurer le respect pour
le travail
ANGUS SIBLEY
SI LE TRAVAIL n'est pas toujours attractif, la variété des attitudes humaines envers le travail est infiniment fascinante. Celles-ci s'étendent depuis le laborare est orare ("travailler, c'est prier") du saint Benoît jusqu'à la blague d'Oscar Wilde, le travail est la malédiction des classes buveuses ("work is the curse of the drinking classes").
Nous sommes, c'est le moins que l'on puisse dire, ambivalents sur le sujet du travail. Nous l'aimons et le haïssons; nous l'admirons et le méprisons; nous l'exagérons et le négligeons; nous le recherchons et nous trouvons le moyen de l'éviter...
La tradition judaeo-chrétienne a toujours investi le travail d'une haute valeur, en qualifiant Dieu lui-même comme travailleur: l'oeuvre de ses mains, le firmament l'annonce (Ps. 19:1); le septième jour, il chôma, après tout l'ouvrage qu'il avait fait (Gen. 2:2); Jésus travaille au banc de charpentier. Dieu fit travailler Adam au jardin, non comme punition, mais même dans son état d'innocence, quand le travail d'Adam, comme l'explique St-Thomas, n'aurait pas été pénible...il aurait été joyeuse à cause de l'expérience que l'homme aurait fait de sa force naturelle.1 Chez St-Jacques nous lisons que par les oeuvres la foi fut rendue parfaite (Jc 2:22); dans les Proverbes, que l'oeuvre du juste tend à la vie [Vulg. opus justi ad vitam] (Pr 10:16); dans le Talmoud, que l'oisivité mène au libertinage....et à l'imbécilité.2 Ainsi, on considère le travail d'une manière très positive, y voyant non seulement un moyen mais aussi une fin en soi. Le travail ne devrait pas que gagner de l'argent et fabriquer des choses désirables; il devrait aussi nourrir la santé, le bonheur, la réalisation de soi du travailleur.
Bien que beaucoup de ses théories fussent perverses, Marx fit valoir un haut respect pour la valeur humaine du travail, reflet sans doute de son origine juive. Trop de ses opposants ont abandonné ce respect, avec des conséquences lamentables.
La doctrine catholique du travail
Le Catéchisme de l'Eglise catholique (#2427-8) affirme le statut honorable du travail dans la théologie catholique: le travail humain procède immédiatement des personnes créées à l'image de Dieu, et appelées à prolonger, les unes avec les autres, l'oeuvre de la création...le travail est donc un devoir...le travail honore les dons du Créateur...chacun doit pouvoir puiser dans le travail les moyens de subvenir à sa vie et à celle des siens, et de rendre service à la communauté humaine.
Dans son encyclique Laborem exercens de 1981, le pape Jean-Paul II condamne (#7) la philosophie des économistes du 19e siècle, qui considéraient le travail comme une espèce de 'marchandise' que le travailleur...vend à l'employeur. Le pape se réjouit que les formulations explicites de ce genre ont presque complètement disparu, laissant la place à une façon plus humaine de penser et d'évaluer le travail. Las, depuis qu'il a écrit cela, on est en grande mesure revenu, sous l'influence des économistes néolibéraux, aux attitudes du 19e siècle. Il s'agit d'une négligence impardonnable des leçons de l'Histoire. Car les philosophies communistes ou socialistes, que détestent tellement lesdits économistes, ont été inspirées par le dégoût général pour le traitement indigne des travailleurs, dont on considerait le travail comme une marchandise.
Le travail comme marchandise
Aujourd'hui, la pensée économique orthodoxe considère le travail, de façon explicite, comme une matière qui s'achète et se vend dans le marché. Les taux salariaux ne sont que des prix, déterminés par l'interaction de l'offre et de la demande. Pourtant, l'ancienne économie 'classique' du 18e siècle avait reconnu un plancher pour les salaires, soit un niveau de subsistance. Ainsi Turgot a écrit qu'en tout genre de travail il doit arriver, et il arrive, que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour se trouver sa subsistance.3
Plus récemment, les économistes ont cassé le plancher. Ils ont raisonné que le prix marchand de toute matière est normalement le prix payé par l'acheteur dont le prix qu'il veut bien (ou peut bien) payer est le plus bas. Et que c'est de même pour les taux salariaux (prix du travail). Ecoutons Carl Menger, économiste autrichien du 19e siècle, pionnier du néolibéralisme et inventeur de la susdite théorie des prix. Il insiste que ni les moyens de subsistance, ni le niveau minimal de subsistance, ne peut être la cause ou le déterminant principal du prix du travail.4 Selon cette théorie, rien n'empêche les taux marchands salariaux de tomber au-dessous des niveaux de subsistance, comme le note Menger à la même page: une couturière à Berlin, même si elle travaille quinze heures par jour, ne peut gagner assez pour sa subsistance. Voilà, tout comme l'explique Jean-Paul II, les 'pauvres' apparaissent... parce qu'on mésestime la valeur du travail.5
Néanmoins, Menger n'exhibe aucune sympathie avec ceux qui plaident pour des salaires meilleurs; ceux-ci, selon lui, ne réclament pas moins que l'achat du travail à plus qu'il ne vaut.6 Pour les économistes néoclassiques et autrichiens (deux branches de l'arbre vénéneux du néolibéralisme), les valeurs marchandes sont les seules vraies valeurs. Pour eux, il ne peut avoir lieu de payer le travail au-dessus de sa valeur marchande. De plus, il serait normalement impossible de ce faire, puisqu'une entreprise qui paient ses ouvriers plus qu'ils ne 'valent' a mis le cap sur la banqueroute.
Les failles de la théorie néolibérale
Il
faut examiner de plus près cet argument vraisemblablement plausible. La
valeur marchande du travail relève du prix marchand de ses produits. La
théorie du marché libre présume que les producteurs n'ont aucune
influence sur les prix; il leur faut accepter quelconque prix soit
dicté par le marché. Cette théorie ne paraît pas entièrement
convaincante? Peu importe, elle semble bonne pour les théoriciens qui
habitent des tours d'ivoire.
4 Carl
Menger, Principes d'Economie [Grundsatz
der Volkswirtschaftslehre, Vienne, 1871], chap. 3, #3E
11 Friedrich
von Hayek, La présomption fatale [The Fatal Conceit] (Routledge,
London, 1988), chap. 1