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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 33 - septembre 2008
La science économique n'économise pas
ANGUS
SIBLEY
Le climat est une bête irascible, et nous l'aiguillonons avec des bâtons..
Wallace S. Broeker, professeur de géologie à l'université de Columbia (New York), Lamont-Doherty Earth ObservatoryL'une des plus rudes leçons qu'enseigne le changement climatique, c'est que le modèle économique de la croissance et la consommation effrénée des nations riches sont écologiquement insoutenables.
Rapport mondial sur le développement humain 2007/08 (Programme des nations unies pour le développement)Les politiques économiques actuelles, fondées sur des théories du dix-neuvième siècle, promeuvent volontiers la production et la consommation maximales de la plupart des biens. Dans le monde d'aujourd'hui, où les ressources naturelles de toutes espèces sont sous pression, de telles politiques ne sont plus tolérables.
La malédiction de la dépendance du pétrole
Dans le monde turbulent de l'énergie, la Russie et l'Iran se rangent entre les producteurs majeurs du pétrole et du gaz naturel. Et ces matières premières vitales sont à présent très juteuses. Les pays producteurs gagnent énormement de leurs hydrocarbures, et quelques-uns d'entre eux utilisent évidemment leurs richesses nouvelles pour tenter de s'imposer. Il faut vivre en paix avec ces voisins gênants, mais nous ne voulons pas nous laisser malmener par eux. Ce problème a-t-il une solution réalisable?
Oui! il y a bien sûr une solution, au moins partielle; très simple en principe, bien que plus difficile en pratique. Il faut tout simplement brûler moins de fioul, d'essence et de gaz. Une baisse significative de la consommation entraînerait des cours beaucoup plus doux. Le coût moyen mondial d'exploitation des puits en activité n'est (1) qu'environ $6 par baril; les coûts de l'exploration et du développement des nouveaux sources s'élève (2) jusqu'a $64 pour les gisements offshore des Etats-Unis, mais à peu plus que $5 dans le Proche-Orient. Ainsi, même aux cours loin au-dessous des niveaux actuels, le pétrole et le gaz se fourniraient à profit; mais les pays producteurs deviendraient moins riches, donc moins puissants et moins arrogants. Aux niveaux plus modérés de consommation, l'offre serait moins tendu; les pays consommateurs pourraient plus facilement substituer un fournisseur à un autre; il serait plus difficile pour un pays fournisseur d'imposer sa volonté en menaçant de fermer ses vannes.
En effet, une baisse de notre consommation serait obligatoire même si nos n'avions pas de traverses avec les pays producteurs. Il faut réduire en urgence notre usage de combustibles fossiles, pour restreindre la pollution atmosphérique, la dégradation climatique, l'épuisement de nos réserves. Rappellons que nous avons besoin du pétrole, du gaz, du charbon non seulement pour les brûler en générant de l'énergie; ils sont aussi des matières premières pour diverses industries, telles la pharmaceutique, la chimie, les plastiques, les textiles...
Le problème général des ressources
Dans une perspective plus large, on voit que la gent humaine consomme beaucoup de ses ressources à des allures non soutenables; et ce problème s'empire au fur et au mesure que les pas en développement sortent de leur pauvreté traditionnelle pour adopter des trains de vie modernes. Les pays riches doivent sabrer dans leurs gaspillages; les pays en développement doivent essayer de réaliser leur croissance sans acquérir les habitudes prodigues de l'Occident actuel. Emil Salim, ancien ministre du gouvernement indonésien, l'a bien exprimé (3): le vingtième siècle est un mauvais modèle de développement.
La théorie de la consommation maximale
Pourquoi ce modèle est-il mauvais? C'est en partie parce que la plupart des pays occidentaux ont adopté une théorie économique de base qui promeut volontairement la consommation maximale. En 1871, l'économiste autrichien Carl Menger a expliqué le rôle de la concurrence en maximisant le volume des ventes, et ainsi de la consommation. Comme la plupart des économistes de nos jours, il fustigeait la conduite non-concurrentielle, ce qu'il appelait le monopole. Cela ne signifait pas forcément une situation où il n'y avait qu'un seul fournisseur d'un produit donné. Le monopole, pour Menger, peut aussi signifier le cas où plusieurs fournisseurs s'entendent entre eux pour coordonner, en prix et en quantité, leurs stratégies de vente .
Vous n'aurez peut-être pas entendu de Menger, professeur d'économie politique à l'université de Vienne entre 1879 et 1903, et précepteur de Rodolphe von Hapsbourg, le prince malheureux qui disparut avec sa maîtresse à Mayerling en 1889. Menger n'est pas bien connu aujourd'hui, sauf chez les économistes; mais il est entré dans l'histoire comme fondateur de ce qu'on appelle l'école autrichienne de la science économique. C'est essentiellement une version plus développée et plus intransigeante de la philosophie du laissez faire, qui remonte à Adam Smith.
Ces économistes viennois vers la fin du 19e siècle ont allumé une très longue amorce. Leurs idées ont été quasiment négligées jusqu'à environ 1970, mais alors elles ont explosé dans une célébrité subite en se faisant largement accepter à travers le monde. Aujourd'hui les textes de Ludwig von Mises, un admirateur de Menger, sont renommés et influents en Amérique, tandis que Friedrich von Hayek, un élève de Mises, fut le gourou favori de Margaret Thatcher. Ainsi, les pensées du professeur Menger, que nous les aimions ou les haïssions, continuent de marquer notre monde de leur griffe.
Alors, qu'a dit Menger à propos du monopole et de la concurrence? Il a expliqué (4) comment sous le monopole, normalement seulement une partie de la quantité de biens à la portée du monopoliste est mise sur le marché, ou bien seulement une partie des moyens disponibles de production est utilisée. Et il continue: la vraie concurrence met toujours et tout de suite fin à ce méfait...et, en plus, accroît normalement la quantité disponible d'un bien auparavent monopolisé.
Un exemple poissoneux
Pour en comprendre le mécanisme, considérons le cas assez simple de la criée de poissons à Aberdeen (Ecosse), où mon grand-père James Owen Angus, il y a longtemps, tenait une entreprise prospère, un fumoir d'églefins, producteur d'haddock (églefin fumé). Dans le marché aux enchères, le crieur, face à un rassemblement de marchands de poisson, doit vendre, par exemple, cinq cents bacs d'églefins. Son devoir est de les vendre tous aux meilleurs prix. Or s'il a de la chance, et si les églefins sont pour la plupart de grande taille, il pourra réaliser un prix moyen d'environ cent livres par bac de 50 kilos.
Or supposons que les pêcheurs qui déchargent les églefins à Aberdeen appartinssent à une association, grâce à laquelle ils pussent tous s'entendre pour coordonner rigoureusement leurs prises et leurs ventes. Je m'empresse d'ajouter que, étant données les réalités pratiques de la pêche, il serait difficile d'agir ainsi; toutefois, une telle entente est au moins théoriquement possible. Cette association serait en effet un monopoliste dans le sens mengérien. Ses membres trouveraient peut-être qu'en limitant volontiers leurs prises afin de ne livrer au marché que 450 bacs, ils pourraient réaliser un prix moyen de 120 livres; donc un revenu global de £54.000 plutôt que de £50.000. Bien sûr, une bonne affaire pour eux; mais aussi un bon résultat pour la conservation des stocks d'églefins!
Pourtant, en réalité, les pêcheurs n'agissent pas généralement comme cela. Il peut y avoir un peu de collusion officieuse, mais en général ils agissent plus ou moins indépendamment (ou concurrentiellement). Ils ne se livrent pas à la pratique, détestée par les économistes, de construire un cartel efficace. Donc, si un pêcheur voudrait hausser le prix de £100 à £120 par bac, il ne pourrait compter sur la cooperation des autres pour l'aider en réduisant leurs propres prises. Pour être certain de hausser le prix, il devrait lui-même réduire sa propre prise autant que serait nécessaire. Mais cela entraînerait la livraison au marché d'une quantité réduite à raison de 50 bacs. Même si ce pêcheur possède le plus gros bâteau de la flotte et réalise 20% de la prise d'églefins, soit 100 bacs, il devrait diviser en deux sa propre prise. Il ne pourrait évidemment profiter en faisant cela. Son revenu tomberait de £10.000 à £6.000.
Ainsi, dans la conjoncture normale concurrentielle, aucun pêcheur ne peut augmenter son revenu en décidant indépendamment de réduire sa propre prise. Pour maximiser son revenu, chacun doit prendre et vendre autant de poissons qu'il peut (5). Ainsi, selon Menger (6), un des excroissances du monopole les plus perverses pour la société (für die Gesellschaft verderblichste Auswüchse des Monopolhandels) est abolie par la concurrence. Son terme choisi, verberlich, est une épithète vilaine qui signifie pernicieux, corrompu, perverse, vicieux. Elle décrit parfaitement ce que pense les économistes libéraux de toute tentative à restreindre la concurrence.
Devrait-on maximiser la consommation?
On voit ainsi que la marché pleinment concurrentiel, débarrassé de toute collaboration honteuse entre producteurs ou vendeurs, est une machine qui favorise autant que possible de ventes, donc autant que possible de production et de consommation, aux prix les plus serrés. Les économistes, depuis Adam Smith jusqu'à Milton Friedman, ont généralement affirmé que tout cela est socialement souhaitable. La vente croissante de toutes les biens de consommation entraînerait plus de bien-être pour le consommateurs.
Cette attitude était raisonnable au 19e siècle, quand les classes ouvrières, très mal payées, formaient une grande partie de la population européenne. Améliorer leur train de vie, quasiment tous y voyaient un projet estimable. Et de ces jours on ne se souciait guère de l'usure des ressources naturelles. En 1870, quand Menger était en train d'achever le livre que j'ai cité, la population mondiale ne fut que d'environ 1,3 milliards, un cinquième du niveau actuel; et la grande majorité des gens vivaient, par comparaison avec nos habitudes courantes, d'une manière assez modeste.
Le problème du gaspillage
Aujourd'hui, on jouit en général de meilleurs niveaux de vie, mais presque tous d'entre nous vivent, en quelque sorte, mais pas toujours volontiers, d'une manière gaspilleuse. La poste nous inonde de publicités, dont la plupart nous ne désirons point; ce qui consomme beaucoup de papier. On va tous les jours au travail en voiture, tandis qu'il y a un siècle on marchait, ou bien on prenait un train ou un tramway; aujourd'hui, dans bien des endroits, il n'existe pas des transports en commun commodes. Les méthodes courantes de distribution de l'alimentation, et de maintes autres produits, utilisent d'énormes quantités d'emballement, souvent en plastique, qui se base sur le pétrole. Tout cela relève d'un système économique qui cherche volontiers à maximiser la production et la consommation des objets physiques.
Les systèmes traditionnels, où les gouvernements ou les maîtrises régulaient la production sans forcément chercher à la maximiser, ont été ridiculisés et vilipendés sans cesse pendant bien plus que deux cents années; par Adam Smith et ses disciples au 18e siècle, par Menger et ses élèves au 19e, par Mises, Hayek et bien des autres au 20e. On s'est laissé persuader à croire que le marché pleinement concurrentiel soit la seule solution véritable à toutes les questions économiques. Le journaliste français Nicolas Weill (7) l'a très bien exprimé: une idéologie libérale qui prétend, sur un mode étrangement proche de la vulgate stalinienne d'hier, se confondre avec la nature même des choses et évacuer toute alternative possible.
Nous nous accrochons à la croyance que la concurrence désentravée soit obligatoire dans chaque forme d'activité économique; nous punissons en couvrant de honte ceux qui enfreignent cette règle. Mais en conséquence nous vivons une économie qui ne cesse de pousser à la consommation croissante de tout. Cela peut-il être réaliste dans un monde où la surconsommation des ressources menace de finir en désastre?
Changer les incitations
Il faut trouver des alternatives. Nous devons chercher une économie qui ne nous incite pas à augmenter aveuglement la production et la consommation de tous les biens. Si la concurrence sur les prix pourrait être modérée, alors l'esprit concurrentiel pourrait se dévier vers la concurrence sur la qualité et la durabilité des biens de consommation. Cette espèce de concurrence inciterait les manufacturiers à fabriquer des choses à longue vie, susceptibles (à la différence de tant des articles actuels) d'être réparées au besoin. On consommerait ainsi, au fil des années, moins de matières.
Il s'agit tout simplement de restaurer une habitude qui était autrefois normale; l'économie des choses bon marché et jetables est, après tout, plutôt récente. Je possède une montre à savonnette en or, héritée de mon grand-père, le traiteur de poissons, et un porte-mines en argent qui appartenait à un grand-oncle. Ces belles choses, vieilles d'environ un siècle, sont en parfait état, et les utiliser est un grand plaisir. Pourquoi imaginer qu'on ne pourrait plus vivre bon genre si on cessait de gaspiller les ressources?
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1 Voir US Govt. Official Energy Statistics, performance profiles, table 10
2 Loc. cit., table 11
3 Emil Salim, ancien ministre de l'environnement dans le gouvernement indonésien government, voir Le Monde, 13 février 2007.
4 Carl Menger, Grundsätze der Volkswirtschaftslehre (Wien, 1871), chap. 5
5 Dans la pêche de nos jours, la production est en effet restreinte par les gouvernements, qui imposent des quotas restrictifs pour éviter la surpêche et l'épuisement des stocks. Mais ce n'était pas le cas au temps de mon grand-père. De nos jours, les autres industries des biens de consommation échappent pour la plupart de telles restrictions.
6 Menger, loc. cit. supra
7 Nicolas Weill, Le Monde, 30 juillet 2008