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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 24 - décembre 2007
Le snobisme entrepreneurial
ANGUS SIBLEY
En comparaison de l'art, la richesse et le rang et le pouvoir ne valent goutte. Nous sommes les seuls gens qui importent. Nous donnons au monde sa signification. Vous, vous n'êtes que nos matières premières.
W Somerset Maugham, The Alien Corn (1931)L'entreprise est une nouvelle vertu morale, qu'on ne trouve pas entre les vertus classiques....L'exercer doit d'ailleurs être un devoir. Ne pas l'exercer semble être une faute.
Michael Novak, This Hemisphere of Liberty (American Enterprise Institute Press, Washington DC, 1990), chap. 8 (page 92) et chap. 4 (page 29)La glorification des entrepreneurs et de leurs activités est un élément clé de l'obsession libre-échangiste. Cette attitiude dévalorise tous ceux qui ne sont pas des entrepreneurs.
Des castes arrogantes
Dans le beau conte The Alien Corn (Le pain d'exil), de Somerset Maugham, les mots cités ci-dessus sortent de la bouche d'une brillante musicienne, la pianiste fictive Léa Makart. Maugham y satirise une attitude largement adoptée par les practiciens des arts, depuis que ceux-ci ont cessé de se considérer comme des maîtres artisans et ont commencé à se vouloir des demi-dieux.
Autrefois, de telle arrogance se trouvèrent davantage chez l'aristocratie. En Chien impériale, et en Inde britannique, on la trouvait parfois chez les fonctionnaires: les mandarins chinois et la fonction publique indienne, dont on qualifiait les burra sahibs (grands patrons) de "nés aux cieux". Aujourd'hui, de telles attitudes se trouvent le plus souvent chez les entrepreneurs réussis. Chaque ère a sa caste prétentieuse de gens qui se considèrent commes les seuls qui vaillent, et qui méprisent les autres. Ils échappent difficilement au ressentissement.
La glorification des entrepreneurs et de leurs activités est un élément clé de l'obsession libre-échangiste, qui bien qu'appelée anglo-saxonne a aussi ses adeptes en Europe continentale. Cette attitude dévalorise tous ceux qui ne sont pas des entrepreneurs. Elle suscite le mépris du secteur public qui a fleuri depuis l'apogée de Reagan et de Thatcher.
Des gains bien mérités?
Les snobs entrepreneurs croient sincèrement que, puisqu'ils sont les seuls qui importent, ils méritent la rémunération beaucoup plus vaste que celle de tous les autres. En effet, les entrepreneurs les plus habiles réalisent des revenus et des plus-values énormes, et ils sont fort mécontents si le gouvernement ne les permet pas d'en retenir presque tout. Ils ressemblent aux aristocrats français pré-révolutionnaires, qui ne virent aucune raison de payer des impôts. Pour eux, l'imposition fut propre aux roturiers, aux paysans et aux bourgeois mépris. Ainsi, aujourd'hui, que les boulots banals des fonctionnaires soient payés par les gens banals qui n'arrivent pas à figurer entre les élus entrepreneuriaux de Dieu.
Les entrepreneurs et leurs acolytes, les journalistes financiers, aiment le poncif selon lequel sauf le secteur privé crée des emplois, le public n'en peut rien. Ils ont un sacré culot, n'est-ce pas? Les économies capitalistes libérales peinent à maintenir leurs taux affichés de chômage sous le plafond de 5%; la plupart n'y parviennent pas, les autres n'y arrivent guère sans tripotage statistique. Pourtant, dans les anciens états communistes, pays du tout-public, il fut anormal de ne pas avoir un emploi. Il y avaient, bien sûr, bien des emplois qui ne produisaient quasiment rien de valeur réelle. Mais le même problème n'existe-il pas dans l'économie entrepreneuriale? Pensez à ceux qui vous proposent des faux médicaments en-ligne ou des travaux merdiques de bâtiment, qui vous inondent d'absurdes publipostages. Que créent-ils de valeur réelle?
Le grand fiasco de Railtrack
La privatisation des chemins de fer britanniques a entraîné un des pires bordels de l'histoire ferroviaire. Tandis que l'opération des trains fut confiée a une trentaine de sociétés commerciales, une seule entreprise - la société cotée Railtrack plc - acquit la totalité des voies, des gares et des signaux. Les dirigeants de Railtrack ont considéré l'entretien de ceux-ci comme une routine trop ennuyeuse et trop peu rentable pour mériter leur pleine attention (1). L'opportunité de devenir des entrepreneurs immobiliers, à la recherche des terrains exploitables ou vendables à côté des voies, leur a paru beaucoup plus intéressante, pour ne pas dire plus rentable.
Or ces terrains furent occupé jadis par des voies de garage, désaffectées lors de la disparition de la plupart du trafic fret, qui a dérivé vers la route, où il génère du profit mais aussi congestion, vacarme et pollution. En supprimant ces voies de garage, Railtrack a reduit, voire détruit, la possibilité aux chemins de fer de récupérer ce trafic. Mais on cherche ailleurs le péché majeur de ces dirigeants qui considéraient les opérations entrepreneuriales plus louables que la fonction fastidieuse qu'est le bon entretien des voies et des signaux. En effet, ils ont négligé ce devoir, provoquant ainsi des catastrophes dûes aux rails fracturés ou aux signaux défectueux.
Depuis, évidemment, le public furieux a poussé le gouvernement à forcer Railtrack de purger sa négligence. Pendant des années, les trains ont roulé a vitesse réduite pour éviter de nouveaux accidents, tandis que les travaux de réparation ont perturbé davantage les horaires. Et tout cela a couté, bien entendu, beaucoup trop. Railtrack s'avait déjà débarrassé d'une grande partie du travail d'entretien, au profit des sous-traiteurs indépendants. Or, si vous demandez à un sous-traiteur d'accomplir illico une tâche, il se peut qu'il vous obligera; mais cela vous coûtera les yeux de la tête. Il ne restait pas de liquidités pour le développement ou l'amélioration du système.
Le rêve de l'entreprise
Les economistes libre-échangistes, et les hommes et femmes politiques qu'ils ont séduits, nous raconte indélassablement qu'aujourd'hui il nous faut tous devenir des entrepreneurs. En effet, ils rêvent d'un monde où, selon leurs espérances, il n'y aura quasiment plus d'emploi. En 1994, William Bridges, conseiller en gestion américain, a fait paraître (2) son livre Jobshift: How to prosper in a workplace without jobs (comment réussir dans un monde sans emplois). A l'avenir, selon son argument, les grandes entreprises n'employeront que très peu de gens; ils feront faire presque tout leur travail par des sous-traitants indépendants. Ceux-ci, bien entendu, ne seront pas des employés serviles; ils seront des fiers entrepreneurs, travaillant à leur compte, les gens vertueux du nouvel âge!
M Bridges a décrit, dans un entretien de presse de 1996 (3), une 'transition' ou un 'dejobbing' (désemploiement) après lequel la grande entreprise typique sera un 'noyau' se servant des personnes étrangères à l'entreprise, qui ne seront plus des employés. Il a prévu que dans certaines industries telles la télécommunication, l'électronique, les multimédia, cette transition peut être achevé en moins d'une décennie. Dix ans plus tard, que s'est passé en réalité?
Or le total des gens au travail aux Etats-Unis (soit les effectifs des employeurs et les travailleurs pour leur propre compte) a augmenté d'environ 14% entre 1996 et 2006. En 1996, 11,5% du total travaillaient pour leur compte, ou bien étaient des 'employés autonomes' (4). En 2006, la proportion équivalente était de 11,1%. Voilà! L'emploi classique - le travail pour un employeur plutôt que pour son compte -a en effet augmenté un petit peu plus que le travail autonome. C'est la continuation d'une tendance américaine qui remonte au moins aux années 1940.
M Bridges, et des autres pareils, ont raisonné qu'avant la révolution industrielle, personne n'avait d'emploi; aujourd'hui, proclament-ils, on rentre dans une conjoncture semblable, ce qu'ils célèbrent. Quoi, dans le dix-huitième siècle personne ne fut employé? Il y avait, bien entendu, relativement plus de travailleurs pour leur compte que nous n'en avons aujourd'hui: les paysans, les artisans de tout genre, les petits commerçants. Mais les collaborateurs des artisans (compagnons et apprentis), les clercs des banquiers et des hommes de la loi, les équipes des écoles, des églises, des mairies; les ouvriers agricoles et les très nombreux domestiques? Tous ces braves gens n'étaient pas des employés?
Chapeau pour les non-entrepreneurs!
Les arguments des écrivains tels M Bridges sont si faiblement liés à la réalité que l'on doit conclure que ces économistes et conseillers alarmistes n'essayent vraiement pas de nous dire la vérité; ils sont tout simplement des théoristes qui prennent leurs désirs pour la réalité. Ils veulent croire, et ils veulent que nous croyions, que l'emploi est une rélique dépassée de l'âge pré-libertaire. Ils méprisent l'emploi et considèrent les employés, parce qu'ils ne sont pas des entrepreneurs, comme des inférieurs.
Or un grand nombre d'entre nous n'ont pas de grande aptitude de l'entreprise et ne souhaitent pas être des entrepreneurs. Et c'est vrai que beaucoup de travail très nécessaire n'est pas de sa nature entrepreneuriale. Il est plutôt répétitif et change peu au fil des années, comme l'entretien des voies de chemin de fer; une routine fastidieuse mais indispensable. Ce travail manque sans doute du sex-appeal de l'entreprise, mais il demande souvent des compétences bien développées, et il est loin d'être sans valeur.
Pour nous, les non-entrepreneurs, il est temps de défendre notre statut et nos intérêts. Nous en avons marre d'être dénigrés et dévalués par des économistes arrogants et des conseillers prétentieux, d'être qualifiés sans cesse de fardeaux pour la nouvelle société d'entreprise, qui n'a plus besoin de nous. La société a bien sûr besoin de nous. Ne laissons-nous plus nous intimider par ces imposteurs.
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References
1 Selon le rapport du lord Cullen sur le désastre de Ladbroke Grove (Londres) du 5 octobre 1999, Railtrack faisait valoir une attitude périlleusement insouciante envers le problème des signaux dépassés au rouge. Dans cet accident, un train omnibus dépassa un signal au rouge et heurta un rapide, entraînant 31 morts et plus de 500 blessés. L'enquête Cullen montra que ce signal, mal placé et partiellement caché par des autres appareillages, fut difficilement aperçu par les conducteurs.
La société Railtrack fut pendant quelque temps très rentable. Pourtant son directeur général, Gerald Gorbett, a reconnu que nous ne pouvons être rentable qu'en négligeant ce que nous devrions faire pour améliorer le chemin de fer. Voir Brendan Martin, British Rail Privatisation - What went wrong? (mars 2002) sur www.publicworld.org.
2 Version française: La Conquête du travail (Paris, Village mondial, 2006)
3 Voir Le Nouvel Economiste (Paris, hebdomadaire, no. 1066 du 31 octobre 1996)
4 Les 'employés autonomes' sont les propriétaires des petits commerces montés en sociétés qui 'emploient' leurs propriétaires.
5 Chiffres établis par le Bureau of Lobor Statistics (Etats-Unis). Les chiffres portant sur les employés autonomes sont inédits. Pour tous renseignements supplémentaires, contacter l'auteur (voir lien email ci-dessus).
2 Rapport de Morgan Stanley, cité dans Le Monde Economie, 2 octobre 2007
3 Morgan Stanley, rapport du 22 juin 2007
4 Voir notice du ministère norvégien de finance sur la stratégie d'investissement.
5 Voir www.pensionfundsonline.co.uk
6 Voir document Government Pension Investment Fund (July 2006), page 9
7 Voir rapport de l'Agence France Presse du 12 octobre 2007
8 Voir rapport Reuters du 29 juin 2007
9 Voir article La martingale japonaise, Le Monde 26 février 2006