www.equilibrium-economicum.net
Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 29 - mai 2008
Pourquoi se stresser jusqu'à craquer?
ANGUS SIBLEY
Avant, les entreprises de technologie [de la Silicon Valley] étaient presque fières de se dépeindre comme des burn-out shops. C'était synonyme d'efficacité, de productivité, valeurs positives dans la culture américaine.
Christina Maslach (1), chercheuse à l'université de Berkeley (Californie)Le phénomène du suicide lié au travail n'est pas nouveau, mais il s'est accentué ces derniers années.
Christian Larose, président de la section du travail du Conseil économique et social, voir linkDans cet article, le mot "travailleur" ne comporte pas le sens traditionnel gauchiste de l'ouvrier industriel appartenant à la "classe ouvrière". Il signifie toute personne qui gagne sa vie en travaillant.
Nous nous imposons des stress douloureux en nous incitant de produire toujours plus, tandis que notre production devient déjà globalement excessive.
Les pressions qui mènent à la panne
L'Opéra de Paris vient de monter, avec succès, l'opéra Wozzeck d'Alban Berg, créé à Berlin en 1925. Ce n'est pas, à mon avis, de la belle musique, mais on ne peut nier sa puissance dramatique. Wozzeck, c'est un pauvre hère de soldat, surmené et harcelé par son commandant, trompé par sa campagne Marie. Il n'est nullement un héros. Sous les pressions accablantes de ses piteuses circonstances, il déraille, finissant par tuer Marie et soi-même.
Or de telles situations pathétiques ne sont pas si rares de nos jours. Nous cumulons les cas de suicide liés vraisemblement au stress dans le lieu de travail. Bien plus nombreux, bien entendu, sont les cas moins extrêmes, mais néanmoins graves, des employés sérieusement malades du stress..
On peut admettre que des stress modérés et ponctuels soient inévitables, voire stimulants et donc utiles, pour tout travailleur qui veut faire réussite et réaliser ses ambitions. Mais le stress excessif, chronique et pathogène, évidemment contreproductif, est sûrement à éviter.
En 2007 parut un rapport de l'Agence européenne de santé et de sécurité au travail, où nous trouvons les observations suivantes:
* Au fil des décennies récentes, des changements signifiants dans le monde du travail…ont entraîné des risques émergents psychosociaux.
* Les problèmes majeurs paraissent être: la précarité et l'insécurité de l'emploi, le vieillissement de la main-d'œuvre, l'intensification du travail, la violence et les brimades dans le lieu de travail, la détérioration de l'équilibre travail-vie.
* Entre les symptômes principaux observés sont: l'épuisement ou burn-out, la dépression, les douleurs musculaires, l'hypertension, l'insomnie, la perte d'appétit, la perte de mémoire, même les affections paranoïques et le suicide.
Les employés atteints par de tels syndromes veulent souvent en rejeter le blâme sur des cadres insensibles et surexigeants. Pourtant les cadres qui demandent trop de leurs subordonnés, agissant sous le règne des autorités supérieures, vivent eux-mêmes sous des pressions excessives et risquent de subir des symptômes pareils.
Un problème plutôt flou, mais très réel
Le sentiment d'être surstressé est évidemment subjectif; d'ailleurs cette affection se confond facilement avec d'autres maladies. L'endocrinologiste canadien Hans Selye, un des premiers médecins à rechercher en profondeur ce sujet, a même écrit (2) qu'il est impossible de définir le stress. Les chercheurs anglais David Wainwright et Michael Calnan (3) ont demandé pourquoi les problèmes, les antagonismes, qui auparavant menaient au cordon de piquet et à la manifestation politique, mènent aujourd'hui au médecin généraliste ou au conseiller?
C'est un exemple de la disparition des vieilles solidarités. Autrefois on s'attaquait à ces problèmes à travers le syndicalisme; aujourd'hui, les syndicats rétrécis, on va seul chez le médecin demander un calmant. Jadis on estimait les problèmes traitables en incitant les dirigeants à changer la donne; aujourd'hui cela ne semble plus réaliste. On a intégré l'incantation des économistes: ces tensions sont imposées par le marché global, avec lequel nul ne peut se disputer.
Le phénomène plutôt flou qu'est le stress résiste à l'analyse statistique rigoureux. On ne peut mesurer précisément sa croissance récente. Pourtant, non seulement tout le monde se plaint d'un problème accru de stress au travail, des spécialistes parlent même (3) d'un épidémique moderne. Selon Hélène Sultan, de l'INRS (4), les facteurs de risques psychosociaux qui pèsent sur les salariés augmentent de façon massive. Selon Philippe Davezies (5), du haut en bas de la hiérarchie, les salariés affirment que le niveau de stress au travail a augmenté au cours des deux dernières décennies.
Pourquoi nous stressons-nous?
Je ne vais pas réitérer les petites formules, si souvent évoquées, pour éviter ou réduire les stress ou pour arriver à vivre avec eux. Ce qui me semble bien plus intéressante est la question suivante: pourquoi nous efforçons-nous de vivre dans un monde de travail de plus en plus stressé?
Après tout, nous vivons aujourd'hui sous le signe de la productivité, ce "saint graal" des économistes, réputé la source fondamentale de tous les soi-disant bienfaits de l'économie moderne libre, compétitive, efficace, dynamique…Or la croissance de la productivité se traduit, selon la théorie, par la capacité de produire la même chose avec moins de travail, moins d'effort. Pourtant, en pratique, la productivité croissante va de pair avec le travail intensifié, plus ardu, plus fébrile, plus fatigant!
Considérons le travailleur ou la travailleuse dans son bureau, magasin ou atelier, sous pression d'augmenter sa performance en remplissant plus de tâches dans chaque heure de travail, et peut-être en travaillant plus d'heures par semaine. Suivons la trace qui mène depuis cette personne vers les causes sous-jacentes de la dégradation de ses circonstances.
Son cadre supérieur lui demande plus, puisque le cadre lui-même doit faire face à deux obligations urgentes: celle d'augmenter les bénéfices de l'entreprise et celle d'en promouvoir la croissance des ventes et de la part de marché. Il est tiraillé entre ces deux buts souvent antinomiques, puisque la croissance des ventes passe souvent par la casse des prix, ce qui serre les marges bénéficiaires. On cherche d'habitude la quadrature de ce cercle en taillant dans les coûts, le plus souvent dans le coût de l'emploi. Voilà la nécessité d'augmenter la productivité, de chercher à de produire plus en employant moins.
Or les entreprises, bien entendu, ont dû vivre sous de telles pressions depuis les origines du commerce, sauf dans la condition plutôt rare de monopole absolu. Les stress conséquents, pourvu qu'ils soient d'intensité modérée, ne sont pas forcément délétères. Mais la morbidité survient quand les stress deviennent trop sévères, ce qui est évidemment un problème répandu de nos jours.
La faute à la concurrence excessive
Comment sommes-nous entrés dans cette situation des stress excessifs? Il faut deux réponses, parce qu'il y a là deux questions. Primo, pourquoi la recherche du profit est-elle devenu plus rapace? C'est parce que les conditions actuelles d'investissement encouragent plus d'exigence de la part des investisseurs. Ces derniers sont désormais servis par des gérants de fonds qui se livrent à une concurrence acharnée entre eux, facilitée par la déréglementation financière, pour maximiser les rendements.
Secundo, pourquoi les entreprises vendent-elles sur des marchés de plus en plus concurrentiels? C'est parce que, grâce à la mondialisation et au désentravement général des échanges, on se combat avec des concurrents beaucoup plus nombreux, y compris ceux dont les coûts sont asiatiques plutôt qu'occidentaux.
Ainsi, il paraît que la source principale des stress accrus est la concurrence aiguisée, dont sont impliquées deux variétés dominantes: la concurrence financière entre investisseurs, et la concurrence industrielle entre entreprises. Les deux sont énormément prisées par la théorie économique libérale et par les décideurs actuels qui, majoritairement, ont grandi avec cette théorie et ont l'intégrée. Depuis les années quatre-vingt, les gouvernements s'efforcent à démanteler toutes entraves à la concurrence, depuis les ententes entre producteurs nationaux jusqu'aux obstacles au libre-échange international. Ils imposent en même temps la déréglementation financière et la privatisation industrielle; dans les deux cas, on cherche tout sciemment à maximiser la concurrence. On a même criminalisé toute tentative de modérer la concurrence.
La théorie ultralibérale
Pourquoi cette theorie libérale est-elle tellement prisée? C'est parce qu'elle vise à satisfaire à la cupidité des investisseurs, qui réclament des bénéfices toujours plus sucrés, et également à l'appétance des consommateurs, qui s'attendent de pouvoir consommer toujours plus. La théorie dorlote la masse consommatrice et l'élite capitaliste. Elle ne s'occupe pas des intérêts des travailleurs; et ce manque béant semble passer inaperçu, sans doute parce que nous, les travailleurs, sont évidemment aussi nous, les consommateurs. Selon Adam Smith (6), l'intérêt du producteur ne devrait être pris en compte que tant que ce soit nécessaire pour promouvoir celui des consommateurs.
Pourtant nous, les consommateurs, devons passer normalement une grande partie de nos vies à travailler pour gagner de quoi dépenser pour consommer. Notre travail est une partie majeure de notre vie, souvent une des parties les plus importantes. N'est-il pas donc un peu stupide d'épouser une théorie économique qui néglige volontiers nos intérêts en tant que travailleurs?
La menace environnementale
Mais il y a une autre stupidité même plus grave. La glorification ultralibérale de la consommation conduit logiquement à sa croissance. La politique économique actuelle non seulement nous permet de consommer toujours plus, mais même nous y oblige. Les gains de productivité nous permettent de réaliser un niveau donné de production avec moins d'effectifs; mais cela laisse de nombreuses personnes au chômage. Pour les remployer, il faut que nous créions et vendions des produits ou services additionnels. Nous devons ainsi, globalement, consommer toujours plus pour rescaper au chômage.
Pourtant, on sait bien que déjà la consommation des ressources naturelles mondiales frôle et même dépasse les niveaux tolérables et soutenables. Nous endommageons de plus en plus gravement notre environnement par les excès de nos activités économiques. Nous poursuivons néanmoins des politiques économiques qui en exigent la croissance continue. Autrement dit, nous nous imposons des stress douloureux en nous incitant de produire toujours plus, tandis que notre production devient déjà globalement excessive. Quelle absurdité!
* * * * *
Références
1 Voir entrevue dans Le Nouvel Observateur, 13-19 mars 2008, p 28
2 Voir Le Stress Professionnel, ed. Emmanuel Abord de Chatillon et al. (Editions Préventique, Bordeaux, 2006)
3 David Wainwright et Michael Calnan, Work Stress, the making of a modern epidemic (Open University Press, Buckingham (Angleterre) et Philadelphia (Pennsylvanie), 2002)
4 Voir Le Stress Professionnel, op. cit. supra. INRS = Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionelles
5 Philippe Davezies est enseignant-chercheur, à l'université Lyon 1, en médecine et santé au travail. Il a beaucoup écrit sur ce thème; voir liste de ses publications
6 Adam Smith, La Richesse des Nations (1776), livre iv, chap. 8