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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 25 - janvier 2008
Tchernobyl bancaire
ANGUS SIBLEY
Lorsqu'on vit trop à crédit, les ardoises deviennent des tuiles.
Philippe BouvardIl existe une analogie très claire entre un système de crédit et une centrale nucléaire. Celle-ci est une source puissante et abondante d'énergie électrique; celui-là, d'énergie économique. Les deux sont dangéreux à moins qu'ils ne soient rigoureusement contrôlés.
Une conception démodée
Au milieu des années 80 j'assistai à un déjeuner à Londres, où l'invité d'honneur fut Nigel Lawson, actuellement lord Lawson de Blaby, alors ministre de finance dans le gouvernement de Margaret Thatcher. Le ministre parla longtemps sur la conjoncture économique britannique, qui était plutôt inquiétant; bien que l'activité ne brillait pas, l'inflation allait en hausse, dopée par la croissance rapide des prêts bancaires, malgré des taux d'intérêt élevés.
Ainsi, quand Lawson a invité des questions, j'ai demandé pourquoi son gouvernement n'essayait pas de restreindre de façon directe la croissance inflationniste du crédit, plutôt que d'espérer tout simplement que celle-ci fût bridée par le fardeau des taux d'intérêt. Car, pas si longtemps avant, la Banque d'Angleterre avait eu l'habitude de promulguer des ordres ponctuels aux banques commerciales, les interdisant d'accroître leurs prêts à l'allure de plus de x% par an.
La réponse de Lawson fut furieux. Encadrement de crédit? De quelle sacrée bêtise parlez-vous? Ne savez-vous pas que tout cela est depuis longtemps obsolète? Ne vous rendez-vous pas compte que l'encadrement de crédit est impraticable dans le monde actuel du crédit international libéralisé? En aucune manière ne vais-je essayer de restaurer une telle réglementation vétuste!
Voilà l'attitude courante, depuis maintes années, dans la plupart des pays du monde. Il est vrai, bien entendu, que la libre circulation internationale du capital rend plus difficile la restriction du crédit bancaire dans un seul pays agissant de soi-même. Si, par exemple, on exigeait aux banques françaises de restreindre leur prestations de prêts, alors les résidents français pourraient sans doute emprunter davantage aux banques étrangères, non assujetties à la réglementation française.
Neanmoins, les gouvernements, qu'ils agissent séparément ou en concertation, trouveraient sans doute les moyens de restreindre le crédit bancaire s'ils avaient vraiment la volonté de ce faire.
Les menteurs et les croyants
Pendant la trentaine d'années révolues, les gouvernements ont perdu la volonté de réglementer le crédit. Les économistes libres-échangistes ont déclaré à répétition que toute action de ce genre est forcément pernicieuse. Or notre viel ami Josef Gebbels l'a très nettement exprimé: si vous répétez assez souvent un mensonge, enfin les gens y croient. Ainsi les gouvernements sont arrivé à croire à ce mensonge des économistes; donc ils ne veulent plus réglementer le crédit. Ils prolongent donc la chaîne des mensonges en nous assurant à répétition que la réglementation du crédit n'est plus possible. La plupart d'entre nous sont arrivé a croire à cette histoire. Je me suis fort amusé d'être ridiculisé par Nigel Lawson à cause de ma non-croyance, précisément comme je l'avais attendu.
Pourtant, il devrait rester possible à un gouvernement au moins de réglementer le crédit nanti par hypothèque sur immobilier sis sur sa territoire. L'immobilier ne peut bouger vers un site outremer non réglementé! Ce genre de crédit est une partie importante de l'ensemble du crédit bancaire; et le prêt hypothécaire indiscipliné entraîne des problèmes notamment graves, comme nous le voyons aujourd'hui. La surabondance du crédit hypothécaire tire les valeurs foncières vers des niveaux excessifs. Les acheteurs des logements doivent donc emprunter trop, et les conséquences peuvent en être particulièrement nuisibles; en cas de non-paiement, les emprunteurs risquent de perdre leur logement.
Les régulateurs pourraient, s'ils le désiraient, réduire la probabilité de tels désastres en exigeant (comme ils le feraient jadis) que les banques ne prêtassent sur hypothèque plus d'un pourcentage prudent de la valeur du bien hypothéqué.
Pourtant, écoutons les observations récentes (1) de Marc Boléat, ancien directeur-général de la Building Societies Association (association des banques hypothécaires) au Royaume-Uni. Cet homme devrait évidemment connaître son dossier. Mais il a su regurgiter le dogme standard des libres-échangistes, ces mauvais philosophes qui ne tolèrent qu'un gouvernement fasse aucun effort pour protéger ses citoyens des conséquences de leur propre folie collective. Les régulateurs pourraient être tentés de poser des limites spécifiques pour la ratio prêt-valeur...pourtant il vaut beaucoup mieux qu'ils s'abstiennent de toute action sauf d'assurer que les emprunteurs comprennent ce qu'ils assument....Autrement dit, laisser faire, sinon ne rien faire.
Tout cela relève de la naïveté. Supposons que des millions d'acheteurs sont en train de surchauffer le marché immobilier, en empruntant trop, avec l'encouragement concurrentiel des banques qui s'acharnent à agrandir chacune sa part du marché hypothécaire. Alors moi, écossais que je suis, pourrais vouloir contrarier cette tendance en refusant d'acheter à prix exagéré une maison du genre dont j'ai besoin, afin que je pusse m'abstenir d'emprunter à l'excès. Mais cela, c'est impossible. Je ne peux acheter sans payer le prix courant. L'individu ne peut contrarier le marché, si bien qu'il "comprenne ce qu'il assume", si prudent ou radin qu'il soit. Voilà pourquoi les régulateurs ont l'obligation d'essayer de stabiliser le marché. Mais rien ne vaut dire cela à ceux qui pensent que le marché, c'est Dieu. Même les économistes libre-échangistes ne sont pas assez arrogants pour songer à réglementer Dieu.
L'épreuve américaine
La Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC) est l'agence étatique américain qui garantit le remboursement des dépôts aux clients des banques insolvables. Cet organisme a émis en 1997 une étude fascinante (2) des troubles récents du système bancaire américain. A la une, un graphique fait voir, année par année, le nombre des faillites bancaires américaines depuis 1935. Entre 1945 et 1975, le score est quasiment nul. En revanche, entre 1980 et 1994 se sont produits 1.617 faillites, soit environ 9% de la totalité des banques américaines, qu'on compte par nombre d'établissements ou par taille de bilan.
Pourquoi ce différence aiguë entre la stabilité trentenaire de l'après-guerre et les bouleversements suivants? La réponse est simple. Pendant la dépression horrifiante des années trente, des milliers de banques firent faillite; or avant 1934 il n'existait pas de FDIC pour rembourser leurs clients. On assistait donc à un ouragan de pertes personnelles et commerciales, entraînant la destruction générale de la confiance. Tout cela a convaincu les législateurs et les régulateurs américains qu'il faudrait réglementer et surveiller étroitement le système financier. Desormais les banquiers ont été obligés d'agir prudemment, ou bien privés d'opportunités et de mobiles de faire le contraire. Ainsi on a mis fin aux désastres bancaires.
Pourtant, avec les années soixante et soixante-dix est venu le néo-conservatisme. Des économistes nourris des théories des académiques autrichiens, plutôt que de l'expérience pratique et pénible dans un monde financier turbulent, ont raisonné qu'on devrait accorder aux banques la "liberté" plutôt que la réglementation étroite. On bénéficierait ainsi des banques minces, en bonne forme, plutôt que grosses et confortables; dynamiques plutôt que circonspectes; compétitives plutôt que coopératives; expansionnistes plutôt que prudentes. Sous l'influence de ces économistes, les réglementations, rédigées soigneusement par des gens auxquels l'expérience dure avait enseigné les conséquences affreuses de la mauvaise gestion financière, peu à peu ont été démontées. Comme note la FDIC, la déréglementation... au niveau fédéral encouragea quelques-uns des états à promulguer des lois pareilles, ou même plus libérales, dans une "concurrence de relâchement".
Indication plutôt que réglementation
Naguère, aux Etats-Unis, les prêts immobiliers étaient asujettis à des règles qui stipulait des maxima des ratios prêt/valeur. En 1935, le maximum était de 60%; on concéda en 1955 une hausse modeste, jusqu'à 66%. C'était dans les années soixante - l'ère de la naissance de la permissivité - que ce maximum commençait à s'envoler: à 80% en 1964, à 90% en 1970, même à 100% en 1989. Un peu plus tard, on reconnaissait que cela était peut-être excessif. Des indications nouvelles adoptées en 1993 avertissent que les prêts sur immobilier résidentiel ne doivent pas excéder les 90% de la valeur, sauf dans le cas où le prêt est garanti par assurance ou par nantissement additionnel.
Pourtant ces indications de 1993, à la différence des réglementations antérieures, manquent de force légale. Elles ne sont que des conseils; les régulateurs ne sont guère habilités de les faire respecter. Le juriste américain Michael Frachioni commente (3) ainsi: bien que les régulateurs avaient proposé des réglementations uniformes pour les prêts immobiliers....des commentateurs avaient raisonné que la fixation réglementaire des maxima pour les ratios prêt/valeur serait trop rigide et pourrait entraîner un resserrement du crédit. Donc les maxima furent adoptés commme indications et non comme réglementations.
Aujourd'hui, les conséquences des années de prestations de crédit "indiquées", mais non régulées, sont à la une. Les dégradations de bilan se sont répandues loin au-delà des banques à l'origine des prêts "subprime". Voilà le problème de nos nouvelles techniques financières, tellement habiles, tellement innovatives. Elles offrent aux mauvais banquiers l'opportunité de distribuer leurs gros risques en petites tranches à tous ceux qui veulent bien les assumer, convaincus que le risque n'est rien autre que l'opportunité de gagner. Ainsi la dette douteuse se répand plus vite que la grippe aviaire.
Mieux aurait valu un certain resserrement du crédit! Même quelques-unes des plus grandes, des plus réputées des banques américaines, même Citicorp, Morgan Stanley et Merill Lynch, ont dû faire leur mea culpa au gouvernement en demandant du crédit ou du capital supplémentaire; dans le cas de Morgan, au gouvernement chinois. Vous vous rappelez ce que j'ai écrit en novembre au sujet des fonds souverains? Or la China Investment Corporation, fonds étatique chinois, vient d'acheter pour $5 milliards des obligations convertibles en actions (soit jusqu'au 9,9% du capital) de Morgan Stanley. Citicorp et Merrill Lynch ont levé du capital auprès des fonds souverains de Singapour, de la Corée, du Kouweït et d'Abu Dhabi. Les Américains auraient perdu leur détestation de l'investissement étatique dans leurs affaires?
La presse financière retentit aux pronostics d'une nouvelle récession, même d'une reprise de 1929. On espère que ces commentateurs qui s'opposaient, vers 1993, à la réglementation des ratios prêt/valeur rougissent aujourd'hui de honte de leur stupidité; mais c'est peu probable. Les fidèles du credo libre-échangiste sont trop souvent fermés aux réalités de la vie.
Des banquiers et des réacteurs
Si, en choisissant un titre pour cet article, j'ai évoqué melodramatiquement Tchernobyl, c'est pour bonne raison. Il existe une analogie très convaincante entre un système de crédit et une centrale nucléaire. Celle-ci est une source puissante et abondante d'énergie électrique; celui-là, d'énergie économique. Le crédit est nécessaire pour la plupart des développements économique. Sans crédit, on ne pourrait monter une nouvelle entreprise sans accumuler préalablement assez de capital pour couvrir tous les frais de démarrage. Dans ce climat, la création de nouvelles affaires piétinerait.
En revanche, là où le crédit est abondant et facile à décrocher, la croissance peut aller de grande allure, mais n'est pas forcément bien fondée. Une entreprise trop dépendant de l'argent emprunté est instable. Un essor financé par des prêts excessifs et négligents vire trop facilement en krach.
Il serait superflu de prêcher le besoin de la réglementation stricte et du contrôle rigoureux des centrales nucléaires. Mais bien des gens ne reconnaissent toujours pas le même besoin dans le domaine du crédit. Faudra-t-il un Tchernobyl économique pour les ramener à la réalité?
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References
1 Mark Boléat, Regulation of Mortgage Lending Institutions, dans Housing Finance International (Londres, septembre 2003), page 7; voir link.
2 Federal Deposit Insurance Corporation, History of the Eighties - Lessons for the Future (1997), tome I, chap. 1, graphique 1.1 et table 1.1; voir link.
3 Michael Frachioni, Without a net dans RMA Journal (Philadelphia, juin 2004); voir link.