www.equilibrium-economicum.net
Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 42 - juin 2009
La technologie en marche arrière
ANGUS SIBLEY
Innover, ce n'est pas réformer.
Edmund Burke (1729 - 1797), philosophe et homme politique irlandais, A Letter to a Noble Lord (1796)De la basse-cour jusqu'au laboratoire de nanotechnologie, du jardin jusqu'à la tribune d'orgue, la réaction s'insurge contre les dégâts de l'innovation.
La tradition à la tribune
Il y a quelques années, en visitant la belle église de St Margaret Lothbury à la Cité de Londres, j'ai trouvé les facteurs d'orgue (1) au travail, à la réfection d'un vieil orgue, dont l'origine remonte à sa construction en 1801 par George Pike England. Je me souviens vivement de la sensation curieuse que, si j'avais pu y aller en 1801 à la rencontre de monsieur England, j'aurais vu quasiment exactement ce que j'ai vu en 1984. Car les artisans étaient en train de monter un orgue en suivant à peu près précisément les méthodes du commencement du XIX siècle.
Ce qu'ils faisaient n'est pas rare dans le monde actuel de l'orgue. Des instruments neufs se bâtissent souvent selon des principes strictement traditionnels. Ce qui ne veut pas dire pour autant que la facture des orgues est un métier statique dont les habitudes n'ont jamais changé depuis le temps de Couperin ou de Bach. Au contraire, comme toutes les activités humaines, il a subi des changements profonds au fil des deux siècles passés.
Un mécanisme formidable
Dans ses coulisses, l'orgue traditionnel ou 'classique' ressembe un petit peu à un ancien poste d'aiguillage du chemin de fer. Il y a des ossatures complexes de tiges et de leviers qui relient les touches, les pédales et les jeux aux pièces mobiles qui ouvrent la voie de l'air vers les tuyaux. Dans un grand orgue, il peut y avoir quatre ou cinq claviers, chacun avec environ 60 touches, plus 30 pédales, une cinquantaine ou plus de jeux et des milliers de tuyaux. Il s'agit donc d'un mécanisme formidable. Les premiers instruments que nous reconnaîtrions comme grandes orgues furent construits dans le XVI siècle; de ces jours-là, ils étaient probablement les plus complexes de tous les dispositifs de manufacture humaine.
Avec la transmission mécanique, l'organiste jouit d'une maîtrise directe et instantanée sur le vent; pourtant, dans un grand orgue, le mécanisme des claviers peut être lourd et fatigant à jouer. Ainsi, dans le XIX siècle, on introduisait la commande pneumatique, en remplaçant les tiges (vergettes) et les leviers par l'air comprîmé qui passait par des minces tubes en plomb. Au XX, l'électricité a raflé la mise. Longtemps, l'orgue de l'église St Margaret était muni des transmissions électriques. Maintenant, restauré dans sa forme originale, il vaut bien le détour. On le considère comme un de meilleurs orgues classiques d'Angleterre.
Cet orgue est un exemple d'entre un assez grand nombre. Le mécanisme antique est de nouveau à la mode, en partie parce qu'il est le plus fiable et le plus facilement entretenu; en partie parce que bien des organistes préfèrent son lien direct, physique, immédiat entre touche et tuyau. Avec la transmission pneumatique, le délai de la réponse peut être sérieux - parfois même toute une seconde. C'est déroutant, en plaquant un accord, d'entendre le son jaillir après un tel laps de temps! C'est même pire de jouer une série rapide de notes avec l'orgue plusieurs doubles-croches en arrière.
Vers le 'renversement technologique'
Le métier, rare et peu connu, du facteur d'orgue nous offre un exemple frappant d'un phénomène qui se répand de plus en plus. Après deux siècles de changements éblouissants technologiques, nous éprouvons le besoin de défaire bien de nos changements en rentrant vers des méthodes anciennes. On aperçoit partout le 'renversement technologique': le rejet de maintes innovations du XX siècle, même du XIX, tellement prometteuses à leur début, dont les conséquences déçoivent.
Depuis la retraite du Concorde, le voyage supersonique a disparu, sans retour dans un avenir prévisible. Vu le besoin d'économiser l'énergie et de réduire la pollution, on voit mal cet oiseau beau mais gaspilleur se remplacer par quelconque technologie connue.
Les fermiers et les jardiniers pensent à abandonner les engrais et les pesticides chimiques à cause de leurs effets délétères. Ecoutons Jean-Charles Noudell, un des jardiniers en chef responsables des très bien entretenus parcs parisiens (2): Avant, on traitait aux produits chimiques à outrance pour avoir des plantes et des fleurs brillantes. Avec notre équipement, on avait l'air de cosmonauts, les gens nous regardaient avec des yeux ronds. Aujourd'hui, on revient à ce que faisaient nos anciens, comme certains agriculteurs.
La demande des poulets et des oeufs élevés en plein air reflet le rejet des techniques modernes d'élevage intensif, qui sont souvent cruelles pour les animaux, et qui sont considérées comme peut-être favorables au développement des épidémies telles la grippe porcine actuelle.
Achetez un pot de confiture, vous trouverez tout probablement sur l'étiquette les mots sans conservateur artificiel. L'absence de ce qui était jadis vu comme une amélioration moderne est désormais une incitation à acheter.
La méfiance des produits neufs
En effet, l'industrie chimique se trouve aujourd'hui en quelque sorte assiégée. L'opinion publique s'en méfie, s'en met même en colère, tant ses produits innovants se perçoivent comme causes des maladies, de la destruction des espèces sauvages animales ou végétales, des dommages divers faits à notre environnement. Une conférence récente à Genève a ajouté neuf polluants organiques persistants à la liste de la Stockholm Convention (3) des substances chimiques nocives, dont l'usage devrait être réduit ou éliminé puisqu'elles peuvent causer des cancers ou endommager les systèmes humains nerveux, immunitaires ou réproductifs. Les neuf produits s'utilisent comme pesticides, comme retardeurs de flammes, pour le traitement du bois et des textiles, dans les fluides hydrauliques, dans la manufacture des produits électriques et électroniques.
Bien qu'il existe peu d'évidence réelle des problèmes causés par la consommation des aliments génétiquement modifiés, l'anxiété publique sur ce sujet est courante. En France, certains produits végétaux portent la mention sans OGM, et cette pratique pourrait s'étendre aux produits animaliers. On s'inquiète tout naturellement que cette technologie pourrait entraîner des dommages qui ne se manifesteraient pas que sous des délais prolongés. Autrement dit, après la culture des OGM aurait pu s'enraciner au point où son abolition serait extrêmement difficile.
Les risques potentiels de la nanotechnologie sont peut-être plus graves. Il s'agit de l'usage des matières pulvérisées en particules exceptionnellement petites, beaucoup moindres que celles des poudres ordinaires; généralement moins de 100 nanomètres (un dix millième d'un millimètre) en diamètre . Beaucoup de matières, ainsi traitées, acquérissent des propriétés anormales; par exemple, le cuivre devient très dur au lieu de ductile, tandis que l'or devient noir ou rouge foncé. Ces particules infiniment petites présentent des dangers potentiels à cause de leurs propriétés peu connues, et parce que leur taille réduite les permet de pénétrer facilement dans les tissus humains, où leurs effets seraient imprévisibles.
Une réaction perverse? ou saine?
La réaction actuelle contre les nouvelles technologies peut paraître perverse. Toutefois, nous avons de bonnes raisons de nous inquiéter de leurs conséquences nocives éventuelles. On a déjà vu trop de dégâts entraînés par notre adoption hâtive des techniques nouvelles, sans assez de considération de leurs effets de long terme.
Cela est un trait malheureux de nos sociétés hautement compétitives. On nous assure à répétition que la rivalité intense accélère l'innovation, et que cela est à souhaiter; même nécessaire pour la survie dans une économie où celui qui n'est pas a l'hauteur de la concurrence se trouve en faillite. Mais les maladies et les autres dommages induits par l'innovation inconsidérée devraient nous faire questionner notre incitation insouciante de la concurrence outrancière.
Pour en finir, rentrons à la salle de concert. Les facteurs d'orgue ont réappris à construire les orgues comme ils ont été faits à l'ère de Bach. Et si les compositeurs se mettrait à réapprendre à composer des belles mélodies, comme l'a fait Bach et ses contemporains?
* * * * *
Références
1 L'orgue de l'église St Margaret a été refait en 1984 par John Budgen.
2 Rapport de Gaëlle Dupont, Le Monde, 3 mai 2009
3 La Convention de Stockholm est un traité international qui est entré en vigueur en 2004. Il a été signé par 152 pays et ratifié ou accepté par 164, y compris la plupart des pays de l'Union européenne, ainsi que la Chine et l'Inde. Cependant, quelques Etats majeurs, y compris les Etats-Unis et la Russie, bien que signataires de la Convention, ne l'ont pas encore ratifiée.