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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 36 - décembre 2008

Des théories qui tabassent les travailleurs

ANGUS SIBLEY

Le nouveau régime du capitalisme qui se met en place depuis trente ans, après la sortie du capitalisme industriel, n'est pas en mesure d'assurer le plein emploi.
Robert Castel (1), Le Monde, 9 juillet 2008

Si ce régime ne peut satisfaire à nos besoins en tant que travailleurs, c'est parce qu'il est fondé sur une théorie fondamentalement défectueuse.

La dégradation du monde de travail

Au début des années 1960, quand j'étais étudiant, la recherche d'un emploi n'était pas difficile. Il s'agissait de la chasse des employeurs à nous, plutôt que notre chasse à eux. Je me souviens d'avoir fait partie d'un groupe d'étudiants invités chez un célèbre société d'assurance-vie écossaise, pour y passer trois jours à visiter ses bureaux, tenir des discussions prolongés avec ses cadres, être invités à déjeuner dans un bon restaurant...au grand étonnement de mes parents, qui se souvenaient de la conjoncture antérieure, dans les années 1930, quand la lutte pour trouver un boulot était même plus âpre qu'elle ne l'est aujourd'hui.

Pourquoi sommes-nous retombé vers les conditions d'un mauvais âge passé, qui a paru pour quelque temps faire partie de l'histoire, à ne jamais revivre?

Les problèmes pratiques ont souvent des racines théoriques. Dans les écrits des économistes autrichiens, dont les théories dominent notre monde actuel, ces racines sautent de la page pour vous flanquer une gifle. Parcourez, par exemple, Ludwig von Mises (1881 - 1979), universitaire viennois qui a fait la plupart de sa carrière aux Etats-Unis, là où d'innombrables néoconservateurs vénèrent sa mémoire. On le considère comme un des plus 'grands' des économistes de l'école autrichienne. Dans son gros tome L'action humaine, paru en 1949, vous trouverez la remarque suivante (2):

La main-d'œuvre est le plus rare de tous les moyens primaires de la production... puisque toute espèce de production requiert la dépense du travail...sur le marché de travail d'une société de marché, il est des acheteurs pour toute offre de travail.

Une théorie peu réaliste

Voilà ce que Mises appelle grandiosement la loi du travail, et ce soi-disant 'loi' est un des fondements de la théorie économique misésienne.

Traduit en paroles plus quotidiennes, cela veut dire qu'il y a normalement une insuffisance globale de travailleurs. Toutes les énergies et matières premières nécessaires aux entreprises sont relativement abondantes; on peut normalement les obtenir facilement et pas hors de prix. Toute insuffisance ou prix fort, susceptible d'entraver la production, se trouverait très probablement dans le marché de travail, pas dans ceux de pétrole, d'électricité, de minerais ou de produits agricoles. Donc, les travailleurs sont normalement toujours demandés. Toute personne qui veut s'embaucher peut le faire sans difficulté.

Quel rapport a tout cela avec le monde comme nous le connaissons, où dans la plupart des métiers l'emploi est facile a perdre et très difficile à trouver? Or Mises écrivit à la fin des années 1940, une période où, dans la plupart des pays développés, les niveaux de chômage furent très bas à comparaison de ceux d'aujourd'hui. En 1948, par exemple, le taux moyen de chômage fut (3) de 3,6% aux Etats-Unis, de 1,5% au Royaume-Uni, de 2,1% au Canada, de 3.4% à l'Allemagne, de 2.0% en France, de 1,9% en Australie.

Les réalités actuelles

C'était assurément un monde très différent de celui que nous connaissons depuis longtemps. Nous souffrons d'avoir poursuivi, une trentaine d'années durant, les politiques économiques prônées par Mises et par ses confrères, fondées sur la soi-disant et susdite loi du travail misésienne. De telles politiques auraient pu convenir aux conditions régnantes quand il a écrit L'action humaine. Elles ne répondent évidemment pas à nos besoins actuels.

Aujourd'hui, il est clair qu'il n'y a pas d'insuffisance générale de la main-d'oeuvre. Les employeurs continuent de remplir difficilement certains postes qui exigent des compétences spéciales et rares; mais grosso modo l'offre de travail en dépasse assez largement la demande. C'est pourquoi nous affichons des niveaux de chômage durablement élevés.

Néanmoins, selon l'outrecuidant Mises, le chômage ne devrait pas être un problème. Pourquoi ne pas tout simplement susciter assez de croissance pour résorber tous les chômeurs? Selon Mises, tout que nécessite la croissance, sauf la main-d'oeuvre, est abondant. On ne manque pas d'énergie, de matières premières; seulement manquent les travailleurs. Ainsi a présumé Mises, sans en fournir aucune preuve réelle. C'était peut-être vrai en 1949. Mais sûrement pas aujourd'hui.

Il y a quelques mois, le pétrole se négociait à $150 le baril, et la plupart des matières premières suivaient son exemple. Les minérais, les denrées, le bois, le coton, tous étaient en forte hausse, répondant à la demande des pays asiatiques en pleine expansion. On craignait un nouvel éclatement d'inflation. Tout tentative supplémentaire de doper la croissance occidentale aurait fait exploser les prix au détail.

La fin de la croissance classique

D'ailleurs, l'inflation n'est pas du tout la seule problème qui nous menacerait, si nous tentions d'accélérer la croissance économique dans son acception traditionnelle. Même pire seraient les dégâts environnementaux et climatiques, sans parler de l'épuisement probable de certaines ressources. Selon le dernier Rapport Planète Vivante, publié il y a quelques semaines par WWF (4), la demande de l'humanité en ressources vivantes de la planète, son empreinte écologique, dépasse maintenant la capacité régénerative de la planète d'environ 30%. Ce chiffre relève de 2005; aujourd'hui, la situation a sans doute détérioré..

En effet, il y a trois problèmes de ressources. Le premier est que certaines ressources surexploitées s'épuisent, ou se sont même déjà épuisées. Dans les anciennes pêches terre-neuviennes, les stocks de cabillaud ont tombé à des niveaux infimes, et ne se sont pas rétablis, bien que la pêche commerciale y a été interdite, ou étroitement restreinte, depuis 1992. A Aberdeen, 'ville de granit' du nord de l'Ecosse, j'ai visité il y a longtemps un entrepreneur du bâtiment, dont les bureaux surplombaient une excavation énorme, l'ancienne carrière de Rubislaw. La plupart de la ville d'Aberdeen est sortie de ce trou m'a-t-il expliqué. Mais nous ne pouvons plus exploiter la carrière. Il n'y reste plus de granit - et il n'en reste non plus en Ecosse.

Deuxième problème: pour des autres ressources, l'offre reste abondante, mais la demande la devance. On peut toujours élever beaucoup de bois, mais assez pour rester à la hauteur de la demande humaine croissante? Il paraît que non; globalement, nous abattons plus d'arbres que nous n'en plantons; certaines variétés d'acajou, par exemple, deviennent des espèces en péril.

Troisième problème: la surconsommation des ressources peut entraîner ses propres problèmes, outre l'épuisement éventuel des ressources elles-mêmes. L'exemple le plus évident est la pétrole. Il y a ceux qui pensent que les réserves pétrolières mondiales sont plus vastes qu'elles ne le paraissent, selon les estimations courantes. Pourtant, même si ces gens ont raison, nous devrions limiter notre consommation pétrolière, afin de ne pas en priver notre descendance, mais aussi afin d'éviter des graves dégâts climatiques. Il existe ainsi des pseudo-raretés: même si les ressources sont disponibles, il nous incombe de ne pas les consommer trop rapidement.

Quelle que soit la ressource la plus rare aujourd'hui, ce n'est évidemment pas la main- d'oeuvre. On pourrait même raisonner que, globalement, celle-ci est désormais la ressource la plus abondante. Le monde compte plus de 200 millions de chômeurs, sans compter le sous-emploi. L'hypothèse misésienne n'a plus de sens. Pourtant, bien des gens dans les affaires, dans les gouvernements, dans le monde académique qui forme la prochaine génération, persistent à voir en Mises un des plus grands de tous les économistes.

Les conséquences d'une théorie caduque

Quelles sont les conséquences de bâtir nos politiques sur une théorie qui présume que la main-d'oeuvre est rare, et que toute autre chose est plus abondante?

Primo, la théorie présume que la main d'oeuvre, grâce à sa rareté, est en position de force dans les négociations sur l'emploi. Elle n'a donc aucun besoin de la solidarité des syndicats, ou de la protection de la loi sur les heures du travail, sur les salaires minimaux, sur le licenciement et les indemnités-chômage. Ainsi Mises a écrit (5): l'assistance octroyée aux chômeurs est un moyen de faire perdurer, et pas disparaître, le chômage. Les répercussions financières désastreuses des indemnités-chômage sont évidentes. Ainsi, depuis la montée en puissance des idées misésiennes, les politiques économiques ont visé l'affaiblissement des syndicats et le démantèlement partiel de la législation protectrice.

Secundo, si on croit que la main d'oeuvre est la ressource la plus rare, que les autres sont plus abondantes, il s'ensuit que chaque organisme va chercher les moyens d'utiliser moins d'effectifs, préférant d'utiliser plus des autres ressources. Le chemin de fer n'assure plus la présence de ses employés à toute heure sur les gares; on se contente d'installer une machine pour vendre les billets. A la banque, est déconseillé le retrait des espèces au guichet; pour cela, on vous fait payer un supplément; allez chercher le distributeur automatique! Vous téléphonez à un bureau, personne ne vous répond; il faut dialoguer avec un répondeur. La mairie ne veut plus payer une petite armée de balayeurs; elle préfère acheter des machines bruyantes et polluantes afin d'accroître la productivité; c'est-à-dire faire faire le travail par moins de personnes, en consommant davantage d'énergie. Mais c'est l'énergie que nous devrions économiser, pas la main-d'oeuvre!

Tertio, la théorie laisse entendre que nous pouvons, en principe, éliminer le chômage tout simplement à force de la croissance classique de notre production et consommation. Comme nous avons vu, pour de très bonnes raisons cela n'est plus possible.

Des politiques alternatives

Alors, quelle solution? En premier chef, il faut vider nos cerveaux des théories fausses ou obsolètes. Une fois acceptée l'idée que les matières premières sont en général rares, ou au moins pseudo-rares, tandis que la main-d'oeuvre est abondante, nous sommes en état de repenser notre obsession de la croissance classique. Il faut par contre produire et consommer autrement.

Au lieu de poursuivre avec acharnement la productivité du travail - l'effort de produire plus avec moins de personnel - nous devrions chercher la productivité d'énergie. Nous devrions essayer de produire les biens et les services dont nous avons besoin, et de vivre quotidiennement, avec moins d'énergie; ou plutôt avec moins d'énergie non-renouvelable. En théorie, l'éolien et le solaire pourraient fournir beaucoup plus d'énergie que ne consomme actuellement la gent humaine entière. Mais la transition vers une économie vraiement efficace et non-polluante en énergie sera un projet à long terme, gourmand de capital et de main-d'oeuvre. Pour réaliser cela, nous avons besoin d'un changement de notre pensée; de donner la priorité à l'économie (ou à la conversion) de l'énergie, et non plus à la productivité du travail humain.

Nous devrions fabriquer des biens de consommation vraiment durables, qui durent des décennies avec des réparations ou des améliorations ponctuelles, au lieu des objets à jeter après quelques petites années. Même si nos machines vraiement durables se fabriqueront en Asie, nous n'allons pas les y expédier pour la réparation; cela devra se faire ici, en créant plus d'emploi. Les banques devraient offrir à leurs clients un bon service personnel, au lieu de les faire faire le travail eux-mêmes sur des automates, qui consomment d'ailleurs beaucoup d'électricité.

Au lieu de fustiger les syndicats rouspéteurs, nous devrions encourager les syndicats responsables et bien gérés, et même nous y intégrer. Les travailleurs ont en effet besoin de protection contre les caprices des marchés mondiaux. Si des syndicats forts retardent, en quelque sorte, l'allure de l'innovation et du changement, devrions-nous nous en soucier? Le changement trop rapide entraîne la consommation excessive des ressources (on remplace son ordinateur obsolète après trois ans). Le changement trop rapide nous apporte un monde instable où l'on maintient de plus en plus difficilement son point d'appui dans l'économie; en conséquence, trop de chômeurs misérables, désespérés, que l'on doit payer pour ne rien faire. Le changement trop rapide cause trop de gens de se sentir désorientés; et ceux-ci ont tendance à tourner vers des mouvances politiques ou religieuses réactionnaires, qui prétendent offrir un retour aux traditions immuables.

Un sombre avertissement

Mises lui-même, tout en croyant que la main-d'oeuvre était la ressource la plus rare, a averti que cela pourrait changer. Son avertissement (6) est d'ailleurs alarmant:

On peut essayer d'imaginer ..un monde où tous les facteurs matériels de production étaient en plein emploi, au point où manquait l'opportunité d'employer tous les hommes [à noter: pas mention de femmes] ou de les employer autant qu'ils seraient prêts à travailler. Dans un tel monde la main-d'œuvre est abondante…et si c'était une société de marché, les salaires versés n'arriveraient pas à combler la faim. Ceux qui cherchaient le travail seraient prêts à travailler pour n'importe quels salaires, même insuffisants pour préserver la vie. Ils différeraient volontiers quelque temps la mort par inanition. Il n'est point nécessaire…de discuter les problèmes d'un tel monde. Notre monde est différent. La main-d'oeuvre est plus rare que les facteurs matériels de production...cette conjoncture pourrait être renversée par une croissance démographique telle que toutes les denrées ...fussent pleinement exploitées.

Aujourd'hui, il est bien sûr nécessaire de discuter ces problèmes que Mises a si brusquement écartés. Selon son propre argument, dans un monde où la main-d'oeuvre est relativement abondante, le marché libre du travail, si ardemment désiré par Mises, ne fonctionne pas. Dans ces conditions, les travailleurs ont sûrement besoin de s'unir pour défendre leurs intérêts. Les arguments criards de Mises contre le syndicalisme ne tiennent plus. Nous avons besoin aussi de la bonne vieille réglementation des heures de travail, des niveaux minimaux des salaires, des autres conditions d'emploi.

L'heure est à l'arrêt de nos efforts de faire marcher nos économies selon les hypothèses obsolètes des économistes libre-échangistes, soit ceux de l'école autrichienne, soit ceux de leurs cousins-germains, les économistes néoclassiques dont l'idole est Milton Friedman.

* * * *

Références

1 Robert Castel, sociologue et directeur d'études à l'EHESS, est l'auteur de plusieurs livres sur la psychiatrie et sur des questions sociales.

2 Ludwig von Mises, Human Action (William Hodge & Co., London, 1949), chap. 7, #3

3 Chiffres extraits de l'Annuaire des Statistiques du Travail 1948-49 (Bureau International du Travail, Genève, 1950)

4 Voir l'introduction (page 2) du Rapport

5 Mises, Die Gemeinschaft [Le Socialisme] (1922), chap. 34, #4

6 Mises, Human Action, chap. 7, #3