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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 27 - mars 2008

Le trépied économique

ANGUS SIBLEY

Quel est le bon équilibre? Nos gains en tant que consommateurs et qu'investisseurs valent-ils le prix auquel désormais nous les payons?...On a perdu les anciennes institutions du capitalisme démocratique, pourtant on n'en a pas créé de nouvelles pour les remplacer. Nous n'avons plus les moyens pour trouver un bon équilibre.
Robert B Reich, Supercapitalism (Knopf, New York, 2007), chap. 3 page 89; ce livre vient de paraître en français (Supercapitalisme, tr. Marie-France Pavillet, Editions Vuibert, Paris, 2008)

Le culte de la concurrence, afin de bénéficier aux consommateurs, a menacé également les revenus des capitalistes et de leurs employés. Or les capitalistes ont trouvé des moyens de se protéger contre cette menace; les employés, eux, n'ont pas trouvé (ou ont perdu) des moyens adaptés.

Le trépied de l'entreprise

Toute entreprise est une espèce de trépied; elle doit se maintenir en équilibre en reposant sur trois pieds. Ces pieds sont:

les investisseurs qui fournissent son capital;

les effectifs qui accomplissent son travail; et

les clients qui fournissent ses revenus en achetant ses produits ou ses services.

Or un trépied qui pèse lourdement sur un de ses pieds et légèrement sur ses deux autres est instable et risque de se renverser. C'est de même avec une entreprise, qui ne devrait peser trop lourdement sur aucun de ses 'pieds'.

Que voulons-nous dire, dans ce cas, par 'peser lourdement'? Une entreprise pèse lourdement sur ses investisseurs, si elle réalise un piètre rendement sur son capital; sur ses effectifs, si elle paie chichement leur travail; sur ses clients, si elle les étrille.

Evidemment, une entreprise bien gérée cherchera à éviter ces fautes, en maintenant une bonne équilibre sans trop peser sur aucun pied. Pourtant, aujourd'hui bien des entreprises, et même des économies nationales entières, sont déséquilibrées. Notre économie française, par exemple, regorge de biens pour les consommateurs et rémunère bien les investisseurs; mais nos entreprises ne font guère le bonheur de nos travailleurs. Le travail est trop difficile à trouver et à garder; le chômage est nettement excessif; le travail est trop souvent précaire, mal payé, surstressé. La plupart des salariés ont peu participé à la croissance des années récentes; cette croissance dont les investisseurs, et une toute petite minorité de cadres surpayés, ont accaparé la part du lion.

Un penchant contre les travailleurs

On peut dire que l'économie mondial du libre-échange est déséquilibrée, en tant qu'elle dorlote les investisseurs et les consommateurs, tout en malmenant les travailleurs. Comment expliquer ce phénomène?

Depuis les années 1970 nous avons exalté, pour le bonheur des consommateurs, le principe de la concurrence. On raisonne que plus l'économie est concurrentielle, plus les consommateurs se régaleront d'une abondance de biens à bon marché. Et c'est vrai. Le problème est que nous, les consommateurs, sont aussi nous, les travailleurs. L'effort de nous réjouir dans le magasin a fini par nous léser dans le lieu de travail. On vend moins cher des biens fournis moins chers; c'est à dire par des travailleurs, ici ou à l'étranger, trop souvent moins payés, plus malmenés, plus précaires.

Plusieurs influences ont dopé la concurrence. Entre autres: la disparition des anciens monopoles étatiques; les croisades gouvernementales contre les pratiques anticompétitives; la mouvance consumériste avec ses études comparatives des prix; la nouvelle habitude d'acheter en-ligne; les transports fret efficaces et pas chers; les ententes internationales de libre-échange; la dominance de la grande distribution, qui exerce des pressions sévères sur les producteurs pour les efforcer de baisser leurs prix.

La concurrence et ses conséquences

Dans l'actuelle foire mondiale hypercompétitive, le consommateur a le vent en poupe. Pourtant la pression à baisse sur les prix, si propice pour les acheteurs, fait la vie dure aux vendeurs, depuis les producteurs jusqu'aux détaillants.

Pourtant, les entreprises vendeuses doivent plaire à leurs actionnaires. Ces derniers imposent leurs propres pressions compétitives. Aujourd'hui les investisseurs principaux sont les grands institutions (fonds de pension, fonds commun de placement, fonds d'investissement…) qui se concurrencent entre eux pour atteindre les meilleurs rendements sur leurs portefeuilles d'actions. Cette concurrence oblige les entreprises de toute faire pour maximiser leurs bénéfices.

A ce point, notre explication rencontre une difficulté. On croirait que la pression concurrentielle sur les prix de vente laminerait les profits des entreprises fournisseuses. Dans les années 1990, il paraissait que les entreprises maintenaient leurs bénéfices grâce aux baisses de leurs coûts, réalisées par les licenciements et autres économies. On pourrait craindre qu'une fois ces coûts réduits aux minima, les pressions continues sur les prix commenceraient à ronger les profits.

Or il n'en est rien. La plupart des grandes entreprises ont continué d'agrandir leurs bénéfices. Ainsi, on doit conclure que ces entreprises ont réussi à limiter en quelque sorte la concurrence entre eux. Elles ont vraisemblablement fait jouer avec succès le truc ombreux de la collusion tacite. C'est la pratique de signaler à ses concurrents, par la manipulation de ses propres prix, les niveaux qu'on trouve acceptable, avec un message tacite: tout effort par les concurrents de pratiquer des prix plus bas entraînerait une guerre des prix nuisible pour tous.

Puisque la plupart des entreprises partagent le même désir de stabiliser leurs prix à des niveaux assez rentables, ce jeu marche généralement bien. Il a le grand mérite de ne laisser aucune trace qui pourrait servir à l'instruction dans une enquête sur les pratiques anti-compétitives illégales.

Des travailleurs peu unis

Pourtant les travailleurs, à la différence des investisseurs, n'ont pas trouvé les moyens pour résister aux pressions concurrentielles. Les consommateurs se sont unis, en effet, en achetant aux grands détaillants; les investisseurs se sont unis en devenant actionnaires des grands fonds. En revanche, les travailleurs sont devenus moins unis qu'autrefois; leurs syndicats ont perdu beaucoup de leur ancienne puissance. Citons encore une fois le professeur Robert Reich (1): Wal-Mart et Wall Street agrègent les demandes des consommateurs et des investisseurs dans des blocs formidables de puissance; en même temps, ont faibli les institutions qui autrefois agrégaient les demandes des citoyens [y compris les travailleurs].

Le culte de la concurrence, afin de bénéficier aux consommateurs, a menacé également les revenus des capitalistes et de leurs employés. Or les capitalistes ont trouvé des moyens de se protéger contre cette menace; les employés, eux, n'ont pas trouvé (ou ont perdu) des moyens adaptés.

Il se trouve ainsi que les employés sont les grands perdants du régime du libre-échange. Le trépied de l'économie est déséquilibré; il pèse lourdement sur les employés, légèrement sur les consommateurs et les investisseurs. Et ce déséquilibre engendre bien des problèmes: le chômage, le stress excessif au travail, la précarité du travail, la pauvreté de beaucoup de travaillerus, les malheurs des banlieues.

Quelques remèdes pratiques

Comment rectifier ce déséquilibre? Parcourons quelques démarches pratiques:

*Rendre les syndicats plus efficaces et plus attractifs aux travailleurs.

*Reconnaître que l'excès de la concurrence est malsaine et nuisible. On devrait tolérer, comme c'était autrefois le cas, des entraves raisonnables sur la concurrence, à condition que celles-ci soient transparentes et non occultées. Cependant, il faut aussi se montrer plus dur envers les entreprises qui s'octroyent des parts excessives des marchés, afin de préserver un éventail plus large de concurrents. Pourquoi les Etas-Unis ont-ils permis a Wal-Mart (2) de devenir aussi grand que l'état de Massachusetts sur le plan des revenus? Voilà, n'est-ce pas, une concentration démesurée de puissance telle que la Constitution américaine cherche à éviter. En effet, c'est une concentration de puissance politique, et non seulement économique, étant donné l'influence politique des groupes de pression des entreprises américaines.

*Renoncer à certaines attitudes prônées par les économistes ultraliberaux et leurs suivants politiques. Un exemple: Nigel Lawson, ministre des finances britannique sous madame Thatcher, s'est plaint (3) de la décision du gouvernement de Gordon Brown de soutenir et préserver la banque échouée Northern Rock. Selon Lawson, cette banque devrait être fermée, bien qu'elle est un employeur majeur dans le nord-est de l'Angleterre, une région de chômage élevé. La survie de la Northern Rock n'a aucune importance… pour l'économie du Royaume-Uni tonne l'ex-ministre.

*Maîtriser l'obsession de la 'productivité du travail' et préférer des autres productivités, telles la productivité de l'énergie, des produits pétrochimiques, du papier...

*Limiter les importations à très bas prix.

* Encourager les formats d'entreprise moins exposées aux marchés financiers.

* * * * *

References

1 Robert B Reich, loc. cit. supra, chap. 3, page 126

2 Le chiffre d'affaires de Wal-Mart pour l'exercice clôturant le 31 janvier 2007 fut de 345 milliards de dollars. Le PIB brut de l'état de Massachusetts en 2006, en prix courants, fut de 338 milliards de dollars.
(voir http://www.bea.gov/regional/gsp/action.cfm)

3 Nigel Lawson, Failure after failure, article dans le magazine Time (New York, le 3 mars 2008), page 40