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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 21 - septembre 2007

La tradition mutuelle

ANGUS SIBLEY

Les dividends que nous ne versons pas aux actionnaires sont consacrés à l'avenir de l'entreprise, mais sont destinés aussi à nos sociétaires et au personnel...nous ne voulons pas jouer au yo-yo avec les effectifs.
Jean-Claude Seys, président du groupe d'assurance mutuelle MMA, voir Le Monde 13 juin 2007

Au vu de la vague actuelle des démutualisations et des arguments formulés au faveur de ce passage à l'actionnariat, de nombreux observateurs sont arrivés à la conclusion qu'il est naturel, pour une mutuelle, de se transformer, tôt ou tard, en société anonyme. L'histoire nous prouve le contraire....Aussi longtemps que les mutuelles resteront bien dirigées et qu'elles sauront s'adapter aux besoins de leurs clients, elles procureront une stabilité que leurs membres seraient bien en peine de trouver ailleurs.
Compagnie de Réassurance Suisse, Les sociétés d'assurance mutuelle: fausse "chronique d'une mort annoncée"? dans Sigma (Zurich, 1999), numéro 4

Il n'est pas surprenant que la mutualité a mal vécu l'ouragan thatchérien. Le déclin mutualiste fait partie de l'abandon général du "capitalisme de gentilhomme".

La mutualité menacée

La mutualité se fond sur la principe que les propriétaires d'une entreprise sont ses clients à elle. C'est un principe d'origine ancien qui reste plus ou moins vivace dans bien des pays du monde. Pourtant, dans certains pays, surtout les anglo-saxons, il a été sévèrement endommagé par le bulldozer thatchérien-libéral. Il y a quelques décennies, les Britanniques achetèrent normalement leurs maisons grâce aux sociétés mutuelles de crédit immobilier (building societies); ils firent bien de leurs courses chez les magasins cooperatifs; ils cotisèrent aux sociétés mutuelles d'assurance-vie; même la Bourse de Londres fut une institution mutuelle, propriété des agents de change qui y traitèrent leurs affaires.

Aujourd'hui, au pays de madame Thatcher, la culture de la mutualité s'est flétrie. La plupart des building sociétés se sont converties en banques; les magasins coopératifs ne tiennent plus qu'un petit 5% du marché alimentaire; la quasi-totalité des assureurs mutuels se sont démutualisés; la Bourse londonienne est devenu une société anonyme, cotée en Bourse, ce qui vient de la mettre en péril d'une OPA par la bourse américaine NASDAQ.

En France, quoique les mutuelles financières ont survécu, au prix des adaptations... qui leur ont fait perdre quelque peu leur essence mutualiste, toutefois les coopératives agroalimentaires fonctionnement de plus en plus...comme des entreprises capitalistes; quant aux coopératives de consommation, elles ont été vaincues, surtout en France, par le grand commerce concentré capitaliste.(1)

En quoi, précisément, une mutuelle est-elle différente d'une entreprise normale? Pour répondre à cette question, comparons une mutuelle d'une espèce très particulière - soit le cercle privé - avec un hôtel ou un restaurant.

Le cercle traditionnel

Le cercle traditionnel, tel l'Athenaeum ou le White's à Londres, est une partie légendaire de la vie mondaine britannique, qui a ses homologues sportifs à Wimbledon, à Hurlingham et ailleurs. Les clubs célèbres sont propriétaires des immeubles de haute valeur, des maisons élégantes aux salles grandioses, sis dans les meilleurs quartiers du West End londonien. Un cercle de quelques petits milliers de membres peut occuper un immeuble qui vaut plusieurs dizaines de millions de livres; le capital du cercle peut ainsi s'élever a des dizaines de milliers de livres par membre. Toutefois, le droit d'entrée que doit payer chaque nouveau membre serait normalement beaucoup moins important.

Les membres sont copropriétaires du cercle à parts égales. Il s'ensuit que, moyennant un droit rélativement modeste, on acquiert une part dans le capital du cercle, qui peut en principe valoir beaucoup plus. Pourtant, on n'a pas le droit de vendre cette part à un tiers, on n'en reçoit aucun dividende, on ne peut pas récupérer son droit d'entrée en quittant le cercle. A comparer avec les normes d'investissement capitaliste, le cercle est évidemment un tout autre monde.

Un cercle rassemble à une société anonyme normale, tant qu'il est une entreprise qui appartient à un nombre considérable de copropriétaires qui en bénéficient. Pourtant, être membre d'un cercle est nettement différent que d'être actionnaire d'une société anonyme; en effet, une part dans un cercle est un investissement très particulier. Pourquoi l'acqérir? Or beaucoup de personnes tiennent à être membres d'un cercle, dont les meilleurs ont des listes d'attente assez longues. Parce qu'en faire partie apporte des avantages qui ne s'évaluent pas aux normes commerciaux.

Les atouts des cercles

Les membres d'un cercle jouissent des atouts transmis de génération en génération de membres. Les bienfaiteurs originaux furent les fondateurs du cercle, qui fournirent le capital pour acquérir sa maison, peut-être il y a très longtemps; les grands cercles londoniens datent pour la plupart du dix-neuvième ou même du dix-huitième siècle. Ces fondateurs, ou leurs héritiers, n'ont jamais récupéré leur investissement. La valeur qu'ils ont fourni est resté dans le club au profit des membres succédants. Chaque nouveau membre contribue au capital du cercle en payant son droit d'entrée, qui n'est pas récouvrable. Par contre, chaque membre bénéfice du patrimoine du cercle, dans bien des cas un immeuble superbe, dont peu de membres actuels pourraient s'en payer une part à sa valeur pleine d'aujourd'hui. De plus, puisque le cercle n'a pas d'actionnaires qui exigeraient des dividendes, tout surplus courant peut être retenue et affecté à l'amélioration du bien du cercle.

En général, un cercle fournit l'hébergement et la restauration aux prix légèrement meilleurs que ceux d'un hôtel ou restaurant de pareille qualité. Et d'ailleurs, dans une ambiance subtilement différente. C'est en partie parce que le cercle est normalement une association de gens qui ont des goûts et des habitudes en commun. En partie parce que le cercle est souvent une institution ancienne qui veille à préserver ses tradition. Et en partie parce qu'un cercle est tout simplement moins commercial que la plupart des restaurants et hôtels. Il n'a pas intérêt à profiter autant que possible de ses clients au bénéfice des tiers propriétaires; cela ne ferait pas de sens, puisque les clients sont eux-mêmes les propriétaires. Il n'a pas d'incitation forte à être compétitive et à croître. Au contraire, la plupart des cercles n'admettent qu'un nombre limité de membres, pour éviter que leurs lieux deviennent trop fréquentés et donc moins confortables.

A l'abri des OPA

A la différence de la société anonyme cotée en Bourse, le cercle ne vit normalement pas en péril d'être acquis par un prédateur rapace, qui pourrait s'emparer de ses actifs ou imposer la productivité accrue en taillant dans ses effectifs. Car le droit de propriété d'un cercle appartient aux seuls membres; on ne peut en acquérir une part qu'en devenant membre, ce qui n'apporte d'ailleurs qu'une seule part.

Neanmoins, la vente d'un cercle par ses membres n'est pas impossible. Si une majorité d'entre eux désirent vendre la maison du cercle à un entrepreneur immobilier, afin d'empocher le produit de la vente, ils peuvent voter cette démarche. En ce faisant, ils réaliseraient probablement un profit considérable, puisque la vente pourra se chiffrer beaucoup plus, par membre, que ce que les membres ont payé comme droit d'entrée. Mais ce serait la fin du cercle. Les membres désireraient-ils vraiment cela?

La démutualisation

Les mutuelles d'assurance, de banque, et autres coopératives se basent sur des principes pareils à ceux des cercles. Elles appartiennent à leurs clients, pas aux tiers actionnaires. Les clients ne paient pas forcément des droits d'entrée, mais ils paient normalement des frais ou des prix qui permettent à l'entreprise d'accumuler des surplus; ce qui la permet de constituer des réserves contre des événements inattendus. Pour le client, cela a le mérite de lui accorder la confiance dans son fournisseur stable et fiable; une confiance d'importance spéciale dans le cas de l'assurance-vie. Cette accumulation est analogue au patrimoine du cercle. Elle suit le principe que chaque génération de clients contribue à un patrimoine en commun, tout en bénéficiant des contributions des générations antérieures.

Pourtant, come dans un cercle, il existe la possibilité que les membres fassent le choix de vendre l'affaire. C'est ce qui est arrivé dans la plupart des mutuelles britanniques, et jusqu'à moindres degré dans le secteur mutuel des autres pays. Ces anciennes mutuelles appartenaient à une culture qui dépréciait le commercialisme, la concurrence, l'amplification de l'efficacité et de la rentabilité, la choix illimitée consumériste; qui préférait par contre la stabilité et les relations commerciales à long terme.

Valeurs traditionnelles - mortes ou engourdies?

Il n'est pas surprenant que la mutualité a mal vécu l'ouragan thatchérien. Le déclin mutualiste fait partie de l'abandon général du "capitalisme de gentilhomme". Pourtant, bien qu'en Grande-Bretagne la mutualité s'est quasiment évanoui dans le monde d'affaires, les cercles privés traditionnels survivent en assez grand nombre. Si les moeurs du gentleman anglais ont fui la Cité, ils perdurent au West-End.

Chaque génération, en vieillissant, se plaint de la disparition des valeurs traditionnelles. Pourtant, celles-ci sont plus durables que les grogneurs grisonnants ne l'imaginent. Aujourd'hui, dans certains milieux, la résurgence des traditions anciennes est même exagérée. Il paraît peu probable que le monde des affaires aille rester pour toujours épris de l'esprit de la jungle capitaliste. On se lasse de ses stress, de ses injustices, de ses crises financières et de ses bouleversements sociaux. On découvre, de plus, que la jungle est inconciliable (2) avec la préservation des ressources planétaires; autrement dit, avec la survie humaine.

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Références

1 Jean Matouk, ancien professeur d'économie à l'université Montpellier-I, voir Le Monde 5 septembre 2006

2 Voir mon article Marché et environnement (no. 5 dans cette série)