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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 17 - mai 2007

Le Travail - nous aimons ou nous haïssons?

ANGUS SIBLEY

Ce travail [d'Adam dans le jardin d'Eden, avant sa chute] n'aurait pas été pénible....il aurait été joyeux à cause de l'expérience que l'homme aurait fait de sa force naturelle.
St Thomas d'Aquin, Summa Theologica, première partie, qu. 102, art. 3

Le travail attractif dans lequel l'homme se réalise lui-même; cela ne signifie absolument pas qu'il deviendra un plaisir facile et amusant, comme Fourier, tel une midinette, le pense naïvement.
Karl Marx, Grundrisse, cahier VI (1858), tr Roger Dangeville (Editions Anthropos, Paris 1968), p. 181

Ceux qui ont beaucoup d'occupations commettent aussi beaucoup de péchés.
Le Pasteur de Hermas (1), quatrième similitude

La paresse est mère. Elle a un fils, le vol, et une fille, la faim.
Victor Hugo, Les Misérables, livre VII, chap. i

Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus.
St Paul, Deuxième épitre aux Thessaloniciens, chap. iii, v. 10

L'obligation de gagner son pain à la sueur de son front suppose en même temps un droit [à le faire].
Le pape Jean-Paul II, Centesimus Annus (1991), #43

Produisez! Produisez! Ne fût-ce que la fraction minablement infinitésimale d'un Produit, produisez-la, au nom de Dieu!
Thomas Carlyle (1795 - 1881), Sartor Resartus (1834), livre ii, chap. 9

L'idée d'une éternité de repos a vexé et perturbé beaucoup de protestants américains du 19e siècle.
Daniel T Rodgers, The Work Ethic in Industrial America (University of Chicago Press, 1978), p 7

Nous faisons semblant de travailler, on fait semblant de nous payer.
Dicton russe de l'ère soviétique

C'est par le travail que l'homme se transforme.
Louis Aragon (1897 - 1982), article dans L'Humanité

Travaillez, travaillez, travaillez! Il serait glorieux de voir pour une fois l'humanité au repos!
Henry David Thoreau (1817 - 1862), Reform Papers (1866), ed. Wendell Glick (Princeton University Press, 1973), p 156

J'aime le travail; il me fascine; je peux rester assis des heures à le considérer.
Jerome K Jerome (1859 - 1927), Three men in a boat (1889), chap. 2

Rien ne sert d'être vivant, le temps qu'on travaille.
André Breton (1896 - 1966), Nadja (1928), (édition revue par l'auteur, Gallimard, 1964), p 67

En réalité, le travail se fait pour deux raisons distincts. Pour satisfaire au besoin de consommer du consommateur; mais aussi pour satisfaire au besoin de produire du producteur.

Un mélange d'opinions sur le travail

Il existe évidemment presque autant d'attitudes envers du travail qu'il y a des travailleurs - ou, selon les cas, des non-travailleurs. Je pourrais sans difficulté remplir toute l'espace de cet article de citations piquantes sur le travail. Mais, alors, on pourrait m'accuser de ne pas vouloir m'attaquer au travail d'écrire mes propres mots.

Les attitudes envers le travail ont mué et évolué au fil de l'histoire. La civilisation des Grecs classiques fut l'apanage d'une aristocratie qui considérait le travail comme un mal nécessaire, propre aux esclaves, tandis que seule une vie de loisir fut digne des citoyens. Selon Homère (2), les dieux haïssent les hommes et c'est pour cela qu'ils les obligent de travailler. Pourtant, la conception grècque du travail fut étroite; elle se limita essentiellement au labeur manuel ou domestique. Ainsi, même le travail des grands sculpteurs tomba dans la catégorie des tâches ignobles. L'historien grec Plutarche (3) écrivit qu'aucun jeune homme bien né n'aurait souhaité être un Phidias ou un Polyclète.

Selon Aristote (4), dans un Etat bien constitué, les citoyens ne doivent point avoir à s'occuper des premières nécessités de la vie, mais aussi le trait éminemment distinctif du vrai citoyen, c'est la jouissance des fonctions de juge et de magistrat.

Ainsi, certaines espèces de travail, tels celui du juge, du législateur, et bien sûr du philosophe, furent considérées comme estimables, voire nobles; les autres furent plus ou moins méprisables. La même conception perdure aujourd'hui sous des formes différentes. Par exemple, il est des économistes qui raisonnent que seul le travail de l'entrepreneur soit de haute valeur économique et sociale, le labeur des employés du privé ne valant que peu; quant à celui de la plupart des employés de l'Etat, c'est en effet caduc ou même de valeur négative! On pourrait appeler cette philosophie l'aristotélisme inversé. Mais une telle absurdité ne vaut guére une appellation grandiose.

Les traditions juive et chrétienne

La tradition juive tient le travail en haute estime, et qualifie Dieu même de travailleur (5): Yahvé est un Dieu éternel, créateur des extrémités de la terre. Il ne se fatigue ni se lasse. Le livre de Genèse explique que le travail d'Adam dans le jardin d'Eden faisait partie du plan divin; il ne fut nullement la conséquence de la désobéissance d'Adam (6): Dieu prit l'homme et l'établit dans le jardin pour le cultiver et le garder.

La théologie chrétienne a poursuivi et développé cette tradition. Au cinquième siècle le philosophe Boèce attendait (7) travailler dans cette cité céleste où le fils de la Vierge est roi, où sera pour toujours la joie, les délices, la nourriture, l'oeuvre, la louange perpétuelle du Créateur. Un peu plus tard, saint Benoît proposa un célèbre principe: laborare est orare (travailler, c'est prier). Au treizième siècle, saint Thomas d'Aquin nous légua la conception positive citée à l'en-tête de cet article, un idéal du travail comme la réalisation joyeuse de soi.

Pourtant, les penseurs médiévaux considèrent le travail pratique du monde comme inférieur aux devoirs monastiques de la prière et la contemplation. St Thomas rangea le travail du monde dans une hiérarchie (8) de valeur: l'agriculture occupa le rang le plus élevé, suivie par les artisanats, tandis que le commerce fut déprécié (9): la négoce, considérée comme soi, relève d'une certaine turpitude.

Après la Réforme

La Réforme protestante entraîna des transformations radicales des attitudes envers le travail. Martin Luther, frère augustinien désillusionné, renversa la pensée médiévale en raisonnant que la vie religieuse valût moins que le travail séculier. Pourtant, il retint une répugnance moyennâgeuse pour le commerce. C'est John Calvin, le protestant puritain de Genève, qui a apporté la doctrine que la négoce rentable pût être une vocation chrétienne vertueuse.

L'historien italien Adriano Tilgher, dans les années 1920, a résumé d'une manière vivante (10) cette facette de la doctrine calviniste: le gain est le signe certain que la profession ou le métier choisi est agréable à Deu; plus le gain est grand, plus on est certain de servir Dieu par le travail....Travailler, gagnez, enrichissez-vous, tout cela pour que la monde reflète la gloire de Dieu et de ses saints; voilà virtuellement fondé le monde moderne avec son culte du travail pour le travail, son culte de l'épargne, de la richesse, son horreur du repos et du plaisir.

On voit sans difficulté comment l'écossais Carlyle au 19e siècle répercuta Calvin au 16e, et comment leurs pensées résonnent aujourd'hui dans le monde du capitalisme évangélique américain. Tout cela serait-il vraiment chrétien, ou bien juif? C'est une question fort intéressante. Aux richesses quand elles s'accroissent n'attachez pas votre coeur, ainsi chante le psalmiste (11); les évangéliques américains écoutent-ils?

La Révolution industrielle

Au 19e siècle on aperçoit plusieurs tendances entrelacées. L'essor de l'industrie capitaliste entraîna une déhumanisation du travail, les processus mécaniques remplaçant les artisanats traditionnels. Le travail s'éloigna davantage de l'idéal d'une activité psychologiquement satisfaisante, l'expérience joyeuse thomiste.

Marx se plaignît que les travailleurs souffraient d'une 'aliénation' de leur travail; ce qui voulait dire qu'ils n'oeuvraient plus avec leurs propres outils et matériaux dans leur propre temps, mais passeraient par contre sous le contrôle absolu de leurs employeurs, devenant des esclaves du capitalisme plutôt que des artisans indépendants. Les adeptes de l'art nouveau essayèrent de remettre en honneur les arts et métiers anciens. Les syndicats s'efforçèrent de rendre plus tolérable le travail de l'usine, en prônant des salaires plus adéquats, des conditions de travail plus saines, des heures de travail abrégés.

Le loisir replacé

Au 20e siècle, les démocraties sont arrivé à désapprouver l'ancienne classe des bourgeois fortunés et habituellement oisifs. Pourtant, les sociétés modernes le trouvent normal que les séniors de toutes couches sociales passent deux ou trois décennies à ne rien faire de travail rémunératif. Cela aurait paru étrange au 19e siècle. La première retraite universelle étatique pour les Français s'installa, paradoxalement, dans l'Alsace-Lorraine alors allemande. Il s'agit de la retraite bismarckienne, qui depuis 1889 fournit une annuité dès l'âge de 70. De ces jours, la mortalité fut telle que seuls 30% des garçons nouveau-nés pouvaient espérer survivre jusqu'à la soixante-dixième; ceux qui y parvenaient pouvaient espérer vivre, en moyenne, 8 ans de plus.

Aujourd'hui, plus de 80% peuvent espérer atteindre l'âge de 60, âge minimum d'accession à la pleine retraite de la sécurité sociale française; l'espérance de vie à cet âge est de 24 ans pour les hommes, 28 pour les femmes.

La retraite précoce

On survit de plus en plus longtemps, mais on cesse de travailler de plus en plus tôt. Ce n'est pas parce que nous désirons tous partir en retraite quinquagénaires; c'est parce que l'économie actuelle a tendance d'imposer la retraite précoce. Notre obsession de la concurrence et de la productivité contraint les employeurs à élaguer de façon continue leurs effectifs. Et c'est en général les plus âgés qui doivent payer la note, en partie parce qu'ils sont normalement les plus chers.

Mais il y en a une autre raison. Dans un monde où tout est censé changer de plus en plus rapidement, l'expérience n'a plus la cote. Au lieu d'apprécier les employés vieillissants à cause de leur maturité et de leurs connaissances, le monde des affaires les rejette, parce qu'ils sont réputés manquer d'aptitude ou de volonté de s'adapter au changement. De plus, des décennies d'expérience n'auraient pas de grande utilité dans un monde d'affaires tout à fait différent de celui d'il y a dix ans.

La retraite plus précoce et l'espérance prolongée de vie agissent en tandem pour rendre le coût des retraites suffisantes toujours plus lourd. Il paraît que l'économie se mue si vite que nous devons partir à la retraite si tôt que nos retraites deviennent de moins en moins abordables.

Le changement trop rapide

Quelles conclusions devrait-on tirer de tout cela? Le bon sens donnerait à penser que l'allure du changement est devenu tout simplement excessive. Pourtant, le bon sens n'intéresse que peu les économistes ultralibéraux. Selon eux, l'allure du changement est dictée par les marchés, qui sont tout aussi incontournables que les marées. Nous sommes, bien sûr, en droit de nous protéger contre les dégâts des marées hautes. Par contre, est interdite toute tentative de nous protéger contre les dégâts des marchés incontrôlés.

Alors, que peut-on dire de nos attitudes contemporaines envers le travail? Comme jadis, elles sont plutôt confuses. On reconnait, dans maints milieux, que nous travaillons pour deux raisons fondamentales. Primo, nous avons évidemment besoin des résultats du travail: les résultats que nous produisons pour nous-mêmes par le travail non payé, essentiellement chez nous; et les revenus du travail payé, afin que nous puissions acheter les résultats du travail des autres. Secundo, nous avons besoin aussi de l'expérience de notre force naturelle ou de la réalisation de soi à travers le travail. En pratique, non seulement à travers le travail, mais aussi dans la vie sociale liée au travail. L'emploi, bien entendu, n'est pas que l'accomplissement d'une tâche et la perception d'un revenu; c'est aussi faire partie d'une communauté de travailleurs.

Pourtant, les ultralibéraux ne sont pas d'accord. Ils raisonnent que le travail payé a le seul but de produire ce que veulent acheter les consommateurs; autrement dit, de satisfaire aux demandes du marché. Aux mots d'Adam Smith (12), la consommation est le seul but de toute production; et l'intérêt du producteur ne devrait être considéré que tant qu'il soit nécessaire pour promouvoir celui des consommateurs.

Des esclaves du marché?

Cette vision est trop étroite. Si ne travail n'existe que pour servir le marché, il n'y a pas lieu de désapprouver la suppression instantanée du travail en réponse aux lubies du marché. Voilà le principe qui entraîne la précarité excessive actuelle du travail. Les tenants de ce principe refusent d'accepter que, en réalité, le travail se fait pour deux raisons distincts. Pour satisfaire au besoin de consommer du consommateur; mais aussi pour satisfaire au besoin de produire du producteur.

Vous les lecteurs qui aurez intégré la mode de pensée ultralibérale, vous allez riposter, bien entendu, que mon argument soit absurde. Comment protéger les emplois au seul bénéfice des employés, si le marché ne veut pas de leur production? Dans notre monde de changement à toute vapeur, il faut accepter que presque tous les emplois soient éphémères. Le marché l'a décrété, et son décret est sans appel.

Toutefois, il y a seulement quelques décennies, l'emploi était nettement plus stable. Il n'était pas alors anormal de travailler plusieurs décennies, voire toute sa vie, chez un seul employeur. Comment cela était-il possible? Pour répondre, il faut considérer l'allure du changement économique. De ces jours-là, le monde changeait, comme il l'a fait et le fera toujours; mais il changeait plus lentement. Avec cette mutation moins rapide, les emplois devenaient plus lentement périmés; leur durée était mieux accommodée à celle de la vie humaine.

On pourrait bien raisonner qu'aujourd'hui, quand nous vivons plus longtemps et avons donc besoin de travailler plus longtemps, l'allure du changement devrait être un peu moins rapide qu'hier. En effet, c'est évidemment tout à fait le contraire! Et cela, en grande partie, pour cette raison: au-dedans de nos pays et à travers le monde, nous avons désentravé les marchés en nous laissant de plus en plus exposés à leurs caprices. Nous avons choisi cette démarche de notre propre volonté, sous l'influence nocive des théoristes libertaires. Pour ses conséquences néfastes, nous n'avons que nous-mêmes à blâmer.

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Références

1 Le 'Pasteur d'Hermas' est une collection de textes écrits environ l'an 150 par Hermas, réputé être un frère du pape Pie I. Ces textes furent courants chez les chrétiens des premières siècles; on a même pensé à les intégrer dans le canon de l'Ecriture Sainte.

2 Voir Adriano Tilgher, Homo Faber (Libreria di Scienze e Lettere, Roma, 1929), chap. I

3 Plutarche, Vie de Periclès, #2. Phidias et Polyclète furent des sculpteurs célèbres.

4 Aristote, Politique, tr. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, livre II, chap. vi, #2 et livre III, chap. i, #4

5 Isaïe, Bible de Jérusalem, chap. 40, v. 28

6 Genèse, chap. 2, v. 15

7 Boethius, De fide catholica, conclusion

8 St Thomas Aquinas, Commentaire sur la Politique d'Aristote, livre I, vi à ix

9 St Thomas Aquinas, Summa Theologica, part II/II, quest. 77, art. 4

10 Adriano Tilgher, loc. cit. supra, chap. IX

11 Psaume 62 (Vulg. 61), v. 11

12 Adam Smith, La Richesse de Nations (1776), bk IV, chap viii