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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"
No. 31 - juillet 2008
Où est passée la belle architecture?
ANGUS SIBLEY
La Gare du quai d'Orsay, le Grand Palais, ne sont pas de l'architecture.
Le Corbusier, Trois Rappels: Le Volume dans Vers une Architecture (Arthaud, Paris, 1923)L'Opéra Garnier…c'est indubitablement de l'architecture en dehors…Voilà pourquoi, d'une volte-face décidée, les jeunes refusent l'héritage de Garnier.
Le Corbusier, L'héritage de Charles Garnier dans Almanach de l'Architecture moderne (Grès, Paris, 1925)Quand je suis arrivé [en 1940] pour la première fois aux Etats-Unis, c'était encore possible…d'enterrer un propos excentrique avec les mots 'cela ne se fait pas'…Aujourd'hui tout peut se faire et tout se fait. Nos villes ont pris l'apparence d'une mêlée général...
Walter Gropius, conférence Tradition et continuité en Architecture ( Boston, 1964)Nous appelons barbarie une certaine architecture qui fait fureur depuis quelques années…elle nie toutes les belles époques de l'histoire et, de toute façon, insulte au sens commun et au bon goût.
Henri-Paul Nénot (1), alors président de l'Académie des Beaux-Arts, dans un entretien avec L'Intransigeant, 24 décembre 1927On oublie, dans les cabinets des architectes, que ceux qui voient le dehors d'un bâtiment sont bien plus nombreux que ceux qui en voient le dedans.
Un art oublié ou perdu
Connaissez-vous une ville dont les quartiers modernes - soit moins que centenaires - ont une beauté, une élégance, une qualité attrayante, égale à celle du centre historique? Si vous en connaissez, veuillez m'en faire part, je serais enchanté d'apprendre que cela existe.
Car dans toute ville que j'ai jamais visité, et il y en a beaucoup, c'est toujours les quartiers anciens, généralement centraux, qui sont intéressants. Partout ces havres de belle architecture, de bon urbanisme, se trouvent entourés par des banlieues modernes quelconques, sans caractère, pas forcément désagréables, mais généralement sans intérêt et parfois carrément hideuses. A moins qu'il ne s'agit d'une banlieue ancienne qui fut jadis (ou l'est encore) une ville indépendante, et qui garde ses propres antiquités, telles Hampstead ou Saint-Germain-en-Laye.
Il paraît que nous avons perdu, il y a un siècle, l'habilité ou la volonté de construire de beaux environnements urbains. Depuis l'Antiquité, les bourgeois (au sens original du terme) ont su bâtir de beaux bourgs. Nous nous réjouissons d'hériter des beautés de nos villes moyenâgeuses, louis-quatorziennes, louis-quinziennes, premier empire, restauration, haussmanniennes… mais quelles nouvelles beautés urbaines allons-nous léguer à notre descendance?
Visitez un centre-ville ou un village qui date du 18e siècle, vous appréciez sur le coup les lignes élégantes, les proportions agréables des bâtiments, que ceux-ci soient grandioses ou modestes. Il paraît que, de ces jours-là, on créait tout naturellement des maisons, des rues, des édifices publiques ou commerciales, même des usines ou des ateliers, dotés d'une certaine grâce facilement reconnaissable.
Au 19e siècle, les structures sont devenues plus lourdes, mais toujours la dignité extérieure des bâtiments s'imposait. Le deuxième empire nous a laissé le Paris haussmannien dans toute sa splendeur, sa symétrie, son harmonie, et des beautés pareilles dans maintes autres villes françaises.
Pourtant, depuis la guerre de quatorze, nous sommes tombés dans une médiocrité urbaine persistante et quasiment mondiale. Aucune rue récente ne nous offre la panorama élégante de celle de Rivoli. La pierre de taille a cédé au laid béton, les boiseries au froideur métallique, le détail architectural aux surfaces plates et vides, la symétrie des belles rues d'antan aux mélanges déplaisants des bâtiments incongrus. Pendant la plupart du siècle passé, l'urbanisme est resté très largement en panne. A qui, ou à quoi, la faute?
Le rejet brutal de la tradition architecturale
Les architectes du Bauhaus (2) et leurs confrères insistaient que la belle architecture historique n'avait absolument rien à voir avec l'actualité. Ils prônaient donc le rejet quasi-total de la tradition et la reprise de l'architecture depuis une tabula rasa. Le Corbusier, malgré son mépris pour la gare d'Orsay et le Grand Palais, admirait néanmoins l'hôtel des Invalides; cela avait été bâti dans le 17e siècle, alors que son style classique était encore valide. En revanche Orsay, construit vers 1900, serait hors de son temps (bien que conforme à la mode alors courante) et donc inacceptable. N'importe que depuis la Renaissance les grands architectes n'avaient pas eu honte d'imiter des modèles grecs ou romains. Au 20e siècle, soit 25 plutôt que seulement 22, 23 ou 24 siècles après le Parthénon, on ne pourrait plus se permettre innocemment une telle pratique.
Aujourd'hui, l'architecte néo-classique britannique Quinlan Terry (3) se dit apprécier les clients américains puisqu'ils acceptent sans scrupule moral la construction d'un bâtiment dans un style dépassé. Moi, je félicite ces clients sur leur bon sens. Mais je me demande, pourquoi diable devrait-on sentir des scrupules moraux sur ce sujet? Si un style est bon, si l'on aime, alors pourquoi ne pas l'employer? Les Grecs, ou les Romains, ou les gens du moyen-âge, ou de la Renaissance, ou même du 19e siècle, n'ont pas de monopole, légal ou moral, de leurs styles!
La rupture violente moderniste avec la tradition entraîna le rejet quasiment total d'un trésor immense de savoir et de sagesse architectural. On ne doit pas être surpris que les résultats se montrent truffés de fautes, pratiques autant qu'esthétiques.
L'architecture moderniste ou postmoderniste continue de se construire; mais ce qui est intéressant, c'est que presque personne ne l'achète de son propre chef. Les constructions vraiment modernes sont quasiment toutes des édifices publiques ou institutionnelles; ceux qui les commandent ni les paient personnellement, ni les habitent.
En revanche, les constructions neuves que l'on achète de son propre argent pour habiter soi-même sont généralement plus ou moins traditionnelles. Regardez la brochure de n'importe quel constructeur de maisons, vous verrez que la plupart des produits offerts auraient pu, à peu près, être construits il y a un ou deux siècles. L'architecture moderniste ne nous a jamais réellement séduits. Ce dont nous reprochent vivement les architectes; mais comment serait-il notre faute, s'ils ne veulent pas dessiner des maisons que nous souhaitons habiter?
Le refus de concevoir des bâtiments neufs compatibles avec leurs voisins anciens
Ce refus est lié évidemment au rejet de la tradition. C'est aussi la conséquence d'un manque de sens de la communauté. L'architecte dit, en effet: je m'en fiche du caractère 18e ou 19e siècle de ce quartier, je dois y installer un bâtiment neuf et je vais quand même exprimer mes idées modernes, qu'ils siéent bien ou mal à leur entourage. Je ne suis pas là pour agir pour le bien de la communauté locale, pour contribuer à l'harmonie de la ville; je suis là pour démontrer ma propre originalité. L'architecture neuve n'a de mérite que s'il fait valoir le changement et la nouveauté. Comme Frank Sinatra, I'm doing it my way.
Tout cela, c'est un symptôme de l'individualisme exagéré sévissant, du déclin du sens communautaire.
Le rejet de la décoration
La parure ornementale n'est qu'un travail de dernière main, also sprach Gropius (4) en 1911; n'importe que la mouvance Art Nouveau, encore en vigueur, avait insisté sur la décoration comme partie intégrale de toute œuvre d'art. Après tout, depuis la Grèce antique il avait été normal de fabriquer les éléments fondamentaux d'un bâtiment, tels les colonnes et chapiteaux, en formes décoratives. Mais pour les modernistes tout décor serait odieux, comme annonça Adolf Loos (5) dans son célèbre essai L'Ornement et le Crime, de 1908. Décor: bariolage, divertissement, agréable au sauvage!…plus un peuple se cultive, plus le décor disparaît tonna Le Corbusier (6) quelques années plus tard. Pour lui, les Athéniens de l'antiquité autaient été des sauvages?
La haine moderniste de l'ornement s'explique en partie par l'usage, alors courant, de la décoration pour cacher la mauvaise qualité des produits bon marché. Les dessinateurs éclairés prônaient la fabrication des produits meilleurs, dépouillés de décoration mensongère, donc des produits honnêtes. Comment cet argument pourrait-il justifier le rejet total de la décoration? Cette dernière possède sûrement de la vraie valeur esthétique; elle n'est point qu'un moyen de masquer des défauts.
Mais les modernistes, las de son usage excessif ou malhonnête, ont condamné absolument l'ornement; et leur attitude va perdurer presque tout le long du 20e siècle. C'est pourquoi le monde est plein de bâtiments ennuyeux aux façades monotones, sans couleur, sans moulures, sans agrément de toute espèce.
Le déclin de l'enthousiasme public pour les belles édifices
Aujourd'hui, on dépense beaucoup pour obtenir des intérieurs agréables, commodes, luxueux, même somptueux; on n'a plus cure de l'apparence externe des immeubles. Le Corbusier s'est plaint (7), au sujet de l'Opéra de Paris, que la poursuite du style Garnier ne pouvait qu'apporter une architecture où tout est dehors et rien dedans. On suit difficilement sa logique, étant donné la magnificence de l'intérieur de l'Opéra.
En revanche, l'architecture moderniste ne s'intéresse guère à la beauté extérieure. Visitez le nouvel Opéra de la Bastille, vous verrez bien sûr une architecture en dedans, car l'intérieur de cette édifice n'est pas mauvais, c'est commode et même agréable; par contre, son extérieur est hideux. Visitez le Centre Pompidou, ou le bâtiment Lloyds à Londres, si ses façades grotesques ne vous repousse pas définitivement! Il est des hôtels de luxe récents qui, vus de dehors, pourraient bien être des prisons.
On oublie, dans les cabinets des architectes, que ceux qui voient le dehors d'un bâtiment sont bien plus nombreux que ceux qui en voient le dedans. Avec faiblesse, le grand publique tolère la construction d'innombrables bâtiments sans mérite extérieur. Nous nous sommes laissés persuader, hélas, que rien de meilleur n'est plus possible.
La rapacité des investisseurs fonciers
Ce problème semble moins significatif, du point de vue urbaniste, que l'on ne le pourrait penser. Car la spéculation immobilière et l'avidité des propriétaires sont immémoriales. L'élégant et charmant Palais-Royal parisien (soit, pas le palais original de Richelieu, mais le groupe des immeubles attenants qui entourent le jardin) a été construit en 1781 - 1786 par le duc d'Orléans, père du roi Louis-Philippe, comme une spéculation foncière, afin de trouver les moyens de régler ses dettes. Le séduisant Square d'Orléans (8), cité où ont vecu Chopin, Georges Sand, Pauline Viardot, Alexandre Dumas père…a pris sa forme actuelle à travers une période de spéculation intense sur le quartier parisien dit Nouvelle Athènes. En 1822 son terrain fut acheté 250.000 francs d'or par la grande actrice Mlle Mars, qui l'a revendu 500.000 francs en 1824. Qu'est-ce qui a changé?
On peut bien imaginer que de tels manœuvres financiers donnerait lieu à des bâtiments de pacotille, construits au moindre coût possible, en manque total d'agrément. Or ce n'est pas forcément le cas. Les spéculateurs d'antan ont pu quand même nous laisser de beaux quartiers. Aujourd'hui, c'est trop souvent le converse; des projets grandioses, érigés avec peu de souci d'économie, nous livrent des monstres. Quelques-uns des pires en sont issus des régimes socialistes ou communistes. On trouve les disgracieuses banlieues modernes dans les villes de l'Europe également de ouest et de l'est.
Il paraît que la qualité architecturale et urbaniste n'a que peu de rapport au régime économique régnant. C'est plutôt une question de l'attitude publique régnante. Voulons-nous créer des belles édifices, ou seulement des structures fonctionnelles? Possédons-nous le sens de communauté qui entraîne la construction des rues et des villes harmonieuses? Ou bien sommes-nous des égoïstes qui insistons à bâtir ce qui nous plaît comme individus, sans penser à l'harmonie avec les bâtiments de nos voisins?
La faiblesse de la planification
Les économistes libéraux nient la possibilité même de définir ce qui est bon pour la société. C'est pourquoi ils préfèrent confier tout à la main invisible et aveugle du marché.
Pourtant, comment construire une belle ville, si n'est possible aucune vision du bien commun en termes de la beauté architecturale, de la commodité, de l'agrément, du charme qu'exhibent les villes bien faites? On n'y arrivera sûrement pas en laissant construire, chacun à son guise, chaque propriétaire terrien. Il faut une bonne planification, dont on voit les beaux résultats à Paris, à Dublin, à Venise, à Edimbourg, à St Pétersbourg; dans toutes ces villes que tout le monde souhaite visiter.
Et même à Londres, mais seulement dans les quartiers où des grands propriétaires éclairés ont pu réglementer le développement de quelques vastes superficies. Londres n'a pas bénéficié de la bonne urbanisation, sauf sur ces terrains privés, tels Mayfair et Belgravia, propriétés des grandes familles aristocratiques. En Angleterre, la doctrine du laisser-faire est trop enracinée pour que l'autorité démocratique puisse donner naissance aux rues d'une élégance parisienne. Ainsi, au lieu de parcourir le boulevard Haussmann, on doit faire ses courses dans la pagaille dégoûtante d'Oxford Street.
Les libéraux prétendent que le marché libre possède toujours la meilleure connaissance et apporte toujours le meilleur résultat. Or, dans le domaine de l'urbanisme, ils ont clairement tort. Le baron Haussmann, les ducs de Westminster et les comtes de Cadogan ont bel et bien su faire mieux que le marché.
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References
1 Henri-Paul Nénot (1853 - 1934), architecte de la Sorbonne, de l'Hôtel Meurice à Paris et du Palais des Nations à Genève, construit entre 1931 et 1937. Le Corbusier s'est plaint avec fureur de l'attribution de ce dernier contrat à Nénot plutôt qu'à lui-même.
2 Le Bauhaus (1919 - 1933) fut un institut des arts et des métiers fondé à Weimar par l'architecte Walter Gropius. L'institut accueilla un groupe important d'architectes et d'artistes de l'avant-garde.
3 Quinlan Terry (né en 1937), architecte anglais spécialisé dans le style néo-classique. Entre ses réalisations sont notamment Richmond Riverside et la cathédrale catholique de Brentwood (les deux sites dans les environs de Londres).
4 Walter Gropius, conférence L'art monumental et la construction industrielle, Folkwang Museum, Hagen, 1911
5 Voir mon essai Le Crime ornemental dans cette série, août 2006
6 Le Corbusier, L'art décoratif aujourd'hui (Grès, Paris, 1925), page 85
7 Le Corbusier, L'héritage de Charles Garnier dans Almanach de l'Architecture moderne (Grès, Paris, 1925)
8 Ce square se situe au 80, rue Taitbout, Paris 9e